Société

Covid-19 : la tragédie indienne compromet l’accès aux vaccins en Afrique

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Par - À New Delhi
Mis à jour le 20 mai 2021 à 11:03

Une pancarte informe des pénuries de vaccin dans un centre de santé, à Hyderabad, en Inde, le 3 mai 2021. © Mahesh Kumar/AP/Sipa

La seconde vague de Covid-19 qui déferle sur l’Inde met à mal l’approvisionnement en vaccins de l’Afrique, jusque-là largement assuré par le géant sud-asiatique. Le pays promet d’augmenter sa production, mais cela risque de prendre plusieurs mois.

Les espoirs qui reposaient sur l’Inde se délitent cruellement. Présentée comme la « pharmacie du monde », elle était vouée à jouer un rôle clé dans la lutte contre le Covid-19. Le monde voyait en elle la future usine à vaccins des pays en développement. Mais aujourd’hui, l’Afrique observe avec « horreur » et « incrédulité » la féroce seconde vague qui dévaste le géant sud-asiatique. Le choix de ces mots, employés par le directeur du Centre de contrôle et de prévention des maladies en Afrique (Africa CDC), John Nkengasong, révèle l’ampleur de l’inquiétude que suscite la situation indienne sur le continent, notamment sur la question des vaccins.

Le Serum Institute of India (SII), le plus grand fabricant de vaccins au monde en volume, devait fournir l’essentiel des doses AstraZeneca distribuées aux pays africains à travers le mécanisme Covax. Ce dernier vise à favoriser un accès aux vaccins pour les pays à faibles revenus. « Nous espérons qu’il y aura une continuité de l’approvisionnement, via Covax, en provenance d’Inde », a déclaré samedi 8 mai John Nkengasong, lors d’une réunion virtuelle des ministres de la Santé des États membres de l’Union africaine (UA). « Nous ne nous attendons pas à ce que des vaccins soient expédiés d’Inde de si tôt », a-t-il néanmoins concédé.

Priorité à la population indienne

Au mois de mars, au regard de la résurgence du virus, l’Inde avait stoppé de fait les exportations de vaccins pour donner la priorité à sa population. Le pays recense près 300 000 nouveaux cas par jour de coronavirus et 4 000 décès. L’épidémie, hors de contrôle, a mis le système de santé indien à genoux. Les hôpitaux manquent de lits mais tout aussi cruellement d’oxygène. Faute de soins, certains malades s’effondrent au seuil des hôpitaux, sous les yeux de leurs proches.

Ce qui se passe dans d’autres parties du monde peut se produire en Afrique si nous baissons la garde

Avec plus de 25 millions de personnes contaminées depuis le début de la pandémie, l’Inde est la deuxième nation la plus touchée au monde, derrière les États-Unis. Le coronavirus y a déjà coûté la vie à plus de 287 000 personnes. Des chiffres vertigineux qui seraient largement sous-estimés, selon nombre d’experts en santé publique indiens. Face au drame qui se joue, plus de 40 pays ont promis d’apporter un soutien à l’Inde qui refusait pourtant toute aide internationale depuis plus d’une décennie.

Cette tragédie indienne résonne tel un avertissement. « Ce qui se passe dans d’autres parties du monde peut se produire en Afrique si nous baissons la garde », a prévenu le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le 8 mai. L’Inde avait connu un recul spectaculaire de l’épidémie en début d’année. Mais le pays aurait trop vite voulu refermer le chapitre de la pandémie. L’organisation de rassemblements politiques et religieux aurait contribué à la résurgence et à l’accélération de l’épidémie, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les variants, dont l’un identifié pour la première fois en Inde en octobre dernier, auraient également participé à cette nouvelle flambée épidémique.

Il semble loin le temps où le Premier ministre indien Narendra Modi jugeait que l’Inde avait « sauvé le monde de la catastrophe en maîtrisant » l’épidémie. Ce n’était pourtant qu’en janvier dernier, à l’occasion du Forum économique de Davos. « L’Inde sauve la vie de citoyens de beaucoup de pays en envoyant des vaccins contre le coronavirus », avait triomphalement ajouté Narendra Modi.

Diplomatie vaccinale

Le géant sud-asiatique avait effectivement pris le pari osé, au mois de janvier, d’exporter des doses de vaccins alors qu’il commençait à peine à immuniser sa population d’1,3 milliard d’habitants. Entre janvier et mars, le pays a exporté plus de 66 millions de doses, sous forme d’échanges commerciaux mais aussi de dons, dans le cadre d’une vaste opération de diplomatie vaccinale.

En Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Rwanda, au Kenya ou encore au Nigeria : près de 20 pays africains ont reçu gratuitement 965 000 doses de vaccins de la part du gouvernement indien. Plus de 8 millions de doses ont également été livrées à travers l’Afrique au titre d’accord commerciaux, selon les chiffres du ministère des Affaires étrangères. Et dans le cadre du mécanisme Covax, plus de 18 millions de doses fabriquées en Inde ont été acheminées vers le continent.

« Le Serum Institute of India devait livrer 110 millions de doses à Covax entre février et mai, mais seules 20 millions ont été livrées jusqu’à présent », détaille un porte-parole de Gavi, l’alliance du vaccin qui co-dirige le programme Covax. « Nous ne nous attendons plus à ce que les livraisons en provenance du Serum Institute of India reprennent en mai », poursuit ce porte-parole. Le Serum Institute of India, propriété du flamboyant milliardaire indien Adar Poonawalla, continuera à donner la priorité à l’Inde, mais « le suivant sur la liste sera Covax », affirme Gavi.

Pénuries de vaccins

Malgré l’arrêt des exportations, l’Inde subit elle aussi des pénuries de vaccins. Depuis le mois de janvier, le pays a inoculé plus de 187 millions de doses et a entièrement vacciné plus de 42 millions de personnes. Mais cela ne représente qu’un peu plus de 3 % de sa population. « Le gouvernement indien n’a pas commandé suffisamment de doses en temps voulu auprès des fabricants privés, et désormais ces derniers ne peuvent pas honorer leurs engagements commerciaux à l’étranger et doivent donner la priorité à l’Inde », explique Shahid Jameel, virologue à la tête de Trivedi School of Biosciences de l’université Ashoka.

Lorsque l’Inde aura augmenté ses capacités de production, les exportations de vaccins reprendront, mais cela va prendre plusieurs mois

L’Inde fabrique actuellement environ 85 millions de doses de vaccins anti-Covid par mois. Le gouvernement a annoncé jeudi 13 mai que les stocks de vaccins augmenteraient de manière significative entre août et décembre. Plus de deux milliards de doses devraient être disponibles, une projection que les spécialistes jugent optimiste. « Lorsque l’Inde aura augmenté ses capacités de production, les exportations de vaccins reprendront, mais cela va prendre plusieurs mois », anticipe Shahid Jameel.

Le Serum Institute of India a confirmé mardi 18 mai dans un communiqué que la priorité resterait pour le moment centrée sur l’Inde et qu’il espérait reprendre les livraisons pour Covax et vers d’autres pays d’ici à la fin de l’année.

« Grâce aux accords d’approvisionnement Covax existants, nous pensons pouvoir livrer plus de 690 millions de doses en Afrique d’ici fin 2021 », juge le porte-parole de Gavi. Mais la priorité immédiate de Covax est « sécuriser suffisamment de volumes supplémentaires pour aider les pays qui ont reçu une première dose du Serum Institute of India à être en mesure d’administrer des secondes doses, conformément aux recommandations ». Pour y parvenir, 20 millions de doses sont nécessaires.

Strive Masiyiwa, l’envoyé spécial de l’Union africaine pour les achats de vaccins, s’est dit « plus qu’en colère » contre le Serum Institute of India. « Nous avons rencontré Serum trois, quatre fois. À la fin, j’ai dit : “Je ne pense pas que nous devrions faire des affaires avec ces gars-là. Ils ne sont pas fiables.” Nous avons interrompu les négociations après cela », a-t-il déclaré dans le Financial Times. L’homme d’affaires assure avoir mis en garde Covax dès janvier pour que le mécanisme ne « mette pas tous ses œufs dans le même panier ».