Diplomatie

Iran, Syrie, Turquie : pourquoi Mohammed Ben Salmane choisit la négociation

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Mis à jour le 17 mai 2021 à 12h00
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à l’aéroport international de Riyad, en Arabie saoudite, le 31 mars 2021.

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à l'aéroport international de Riyad, en Arabie saoudite, le 31 mars 2021. © Bandar Aljaloud/AP/SIPA

Par petites touches, Mohammed Ben Salmane opère un infléchissement diplomatique avec plusieurs de ses voisins. En un mois, l’Arabie saoudite a engagé des discussions avec l’Iran, la Syrie et la Turquie, trois pays avec lesquels elle entretient des relations exécrables.

Après des années de tensions et de conflits par procuration, l’Arabie saoudite et l’Iran montrent de premiers signes de détente. Une délégation saoudienne dirigée par le chef des services de renseignements, Khalid ben Ali al-Humaidan, a rencontré des responsables iraniens à Bagdad, le 9 avril, alors que les deux pays ont rompu leurs relations diplomatiques en 2016.

Al-Humaidan s’est également rendu à Damas, où il s’est entretenu avec le président syrien Bachar al-Assad et le chef des renseignements Ali Mamlouk, le 4 mai. Une première depuis la rupture des relations entre les deux pays en 2012, au début de la guerre civile syrienne.

Enfin, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu a rencontré à Riyad son homologue saoudien, le prince Faisal ben Farhan Al Saoud, les 10 et 11 mai, pour faire baisser la température entre Ankara et Riyad. Les relations entre les deux pays sont au plus bas depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, en 2018, dans le consulat du royaume à Istanbul. Peu de détails ont filtré sur le contenu de ces rencontres, si ce n’est un tweet de Mevlüt Cavusoglu évoquant des discussions sur les « relations bilatérales » et des « problèmes régionaux importants », comme « l’oppression du peuple palestinien ».

Les discussions entre les délégations saoudienne et iranienne sont quant à elles tenues secrètes. Et ni Riyad ni Damas n’ont commenté la visite de Khalid ben Ali al-Humaidan en Syrie.

Politique d’apaisement

Cette politique d’apaisement a un but bien précis : éviter l’isolement de Riyad alors que la reprise des négociations sur l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA) signe un possible retour de Téhéran sur la scène internationale. L’accord lèverait les sanctions économiques contre le pays en échange de l’abandon de son programme nucléaire. La République islamique recouvrerait alors l’accès à ses quelque 100 milliards de dollars d’avoirs gelés et l’autorisation d’exporter à nouveau son pétrole. De quoi, peut-être, marquer la fin de la crise économique qui étrangle le pays.

En cas de succès, l’Iran espère que cet accord conduira ses rivaux régionaux à accepter que son influence est durablement établie en Irak, en Syrie, au Liban, et dans une certaine mesure au Yémen. Des pays où Riyad et Téhéran se sont livré des guerres par procuration durant de nombreuses années.

Une perspective qui horripile Riyad, d’autant que l’Iran a confirmé sa capacité de nuisance sécuritaire pour le royaume. En septembre 2019, des attaques d’une grande précision contre les sites pétroliers d’Abqaïq et de Khurais lui ont été attribuées. Téhéran a également attaqué des pétroliers dans le Golfe persique, envoyant le message que la sécurité maritime de la région ne se ferait pas sans elle.

L’Arabie saoudite a tout intérêt à s’asseoir à la table des négociations avec l’Iran

« Comme l’Iran a la main haute, que Biden veut mettre un terme à la politique de “pression maximale”, et que la guerre au Yémen s’éternise, l’Arabie saoudite a tout intérêt à s’asseoir à la table des négociations avec l’Iran », résume Umar Karim, chercheur à l’université de Birmingham.

L’Arabie saoudite espère ainsi que l’Iran fera pression sur ses alliés houthis pour mettre fin à la guerre au Yémen dans laquelle elle est empêtrée depuis six ans. Riyad a proposé en mars un cessez-le-feu, mais les Houthis réclament une levée complète de l’embargo aérien et maritime imposé par les Saoudiens.

« Les contacts limités entre les services de renseignements saoudien et iranien sont un moyen de neutraliser une menace imminente pour le royaume : les attaques de missiles et de drones des Houthis qui ont amélioré la quantité et la qualité des leurs attaques dans les premiers mois de 2021 », analyse Cinzia Bianco, chercheuse au European Council on Foreign Relations (ECFR), en référence notamment aux attaques contre des installations d’Aramco, la compagnie pétrolière saoudienne, à Riyad, en mars.

Ramener la Syrie dans le giron arabe

En Syrie, Riyad s’attend à ce que Damas joue un rôle de médiateur pour apaiser les tensions avec Téhéran. La République islamique a renforcé ses liens avec le régime de Bachar al-Assad en le soutenant militairement et financièrement durant la guerre.

Mais l’objectif est aussi de ramener la Syrie dans le giron arabe pour limiter l’influence de l’Iran. Une tâche difficile, alors que les puissances arabes qui ont soutenu l’opposition sont marginalisées, sur un terrain aujourd’hui partagé entre Russes, Iraniens, Turcs et Américains.

La communication avec la Turquie fait partie d’une stratégie saoudienne visant à redynamiser un réseau régional plus large

Les Émirats arabes unis ont pris une longueur d’avance en rouvrant leur ambassade à Damas en décembre 2018. Riyad ne voudrait pas être laissée sur la touche alors que Bachar al-Assad devrait, sans surprise, être réélu pour un quatrième mandat lors de l’élection présidentielle du 26 mai. Une deuxième rencontre entre des responsables syriens et saoudiens devrait se tenir en juin.

Pour contrebalancer l’influence de l’Iran, l’Arabie saoudite pourrait aussi se rapprocher de la Turquie. « La communication avec la Turquie fait partie d’une stratégie saoudienne visant à redynamiser un réseau régional plus large, qui serait particulièrement utile au cas où l’Iran serait davantage renforcé par un retour au JCPOA », poursuit Cinzia Bianco.

Vers un axe Riyad-Ankara ?

Mais Riyad et Ankara devront surmonter des divergences. Ces deux poids lourds régionaux se disputent le leadership de l’islam sunnite. Alors que le président turc Recep Tayyip Erdogan est proche des Frères musulmans, le prince héritier Mohammed ben Salman (MBS) a lancé des réformes sociales et religieuses pour attirer touristes et investisseurs étrangers, dans le cadre de son programme Vision 2030.

 Erdogan veut montrer qu’il n’y a qu’un seul islam, celui qui ne pactise pas avec l’Occident

« Erdogan veut montrer qu’il n’y a qu’un seul islam, celui qui ne pactise pas avec l’Occident, observe Quentin de Pimodan, analyste au Research Institute for European and American Studies. Il a une véritable résonnance dans les sociétés civiles musulmanes, que les Saoudiens prennent très au sérieux. »

Surtout, la confiance de MBS à l’égard de Recep Tayyip Erdogan s’est durablement érodée depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi. Le président turc avait pointé, sans le nommer, la responsabilité du prince héritier.

Mais Riyad dispose de moyens de pression sur Ankara. Avec le boycott informel des produits turcs, les importations de la Turquie en Arabie saoudite ont dégringolé de 98 %. Le royaume a aussi annoncé la fermeture de huit écoles turques sur son sol.

Revirement diplomatique

Isolé diplomatiquement et en pleine crise économique, Ankara cherche à renouer avec Le Caire et Riyad. Une délégation turque s’est rendue en Égypte pour la première fois depuis la chute du président frériste Mohamed Morsi, en 2013. La présidence turque a atténué ses campagnes médiatiques hostiles contre les régimes du Golfe et de Sissi en Égypte. Elle est allée jusqu’à exprimer son « respect » pour la manière dont Riyad a mené le procès contre des agents saoudiens accusés du meurtre de Jamal Khashoggi.

Cet infléchissement diplomatique saoudien est aussi l’occasion pour le royaume de soigner une image ternie par l’agressivité de sa politique étrangère et la répression des opposants politiques, notamment auprès des États-Unis. « Les Saoudiens veulent, par tous les moyens,  montrer à l’administration Biden qu’ils contribuent à la paix et à la stabilité dans la région », décrypte Umar Karim.

En plus d’avoir relancé le JCPOA, le président américain a suspendu les ventes d’armes à l’Arabie saoudite, retiré les Houthis de la liste des groupes terroristes et rendu public le rapport de la CIA pointant la responsabilité de MBS dans l’assassinat de Jamal Khashoggi. Des mesures qui tranchent avec l’approche de son prédécesseur Donald Trump, peu soucieux de demander des comptes au partenaire saoudien sur le chapitre des droits de l’homme.

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