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« Enfants de Daech, les damnés de la guerre » : de Mossoul à Raqqa, une jeunesse sacrifiée

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« Enfants de Daech »

« Enfants de Daech » © Cinétévé

Prix Albert-Londres en 2007, la réalisatrice Anne Poiret consacre un documentaire aux enfants de Daech, ces fils et filles de combattants qui paient le prix fort des horreurs commises par leurs parents. Il sera diffusé le mardi 18 mai à 20h50 sur France 5.

Une main d’enfant, malhabile, qui tient un pastel gras de couleur rouge et trace lentement l’alif, puis le ba, les deux premières lettres de l’alphabet arabe. Une main d’adolescent, lente et maladroite, qui dessine peu à peu la silhouette d’un homme barbu tenant un couteau ensanglanté.

Et puis d’autres dessins, qui se passent de traduction : une mitrailleuse, un lance-roquette… En filigrane du nouveau film d’Anne Poiret, Enfants de Daech, les damnés de la guerre, ces pastels symbolisant l’éducation, l’art et le savoir qu’il faudrait réapprendre à utiliser pour rendre au monde ses couleurs.

« Je ne me souviens pas de lui »

Depuis quelques années, la réalisatrice s’intéresse à ce qu’elle appelle les « zones grises » du monde, ces territoires qui tentent de se reconstruire après la guerre. On se souvient de Soudan du sud : fabrique d’un État, de Mossoul après la guerre (Prix spécial du jury au Figra 2020), ou plus récemment de Mon pays fabrique des armes sur l’industrie la plus meurtrière du pays des droits de l’homme

C’est au cours d’un tournage en Irak, en 2018, qu’Anne Poiret est frappée par le sort des fils et des filles des combattants de Daech, qui ne s’améliorera pas après la défaite territoriale du califat lors de la chute de Baghouz (Syrie), son dernier fief, en mars 2019. « J’ai été sensibilisée, bouleversée, horrifiée, lors du premier tournage en 2018, à Mossoul mais l’idée du film est venue d’Estelle Mauriac Productrice chez Cinétévé en mars 2020. Toutes les images du documentaire datent d’un tournage postérieur, à l’automne 2020. »

Dans les gravats de Mossoul, elle a filmé Zaid, Yasser, Tarek et d’autres enfants de jihadistes, stigmatisés dans ce nouvel Irak qui tente péniblement de se relever. Pudique, discrète, la caméra s’attarde sur les visages, les mains, laisse la place aux silences. La plupart n’ont pas de papiers d’identité, ceux qui se sont déplacés avec les combats sur un territoire qui fut à un moment aussi vaste que le Royaume-Uni ne peuvent pas rentrer chez eux, ils n’y sont pas les bienvenus. Après les horreurs commises, personne ne veut les voir rentrer, l’heure n’est ni à la réconciliation ni au pardon.

Que peut Yasser, six ans, quand on lui dit : « Ton père était de Daech » ?

Pour obtenir une pièce d’identité, une veuve de combattant doit officiellement renier son mari au tribunal, même s’il est mort. Ce qui coûte de l’argent, beaucoup d’argent. Et s’il n’y a pas de corps, pas de preuve du décès, les tribunaux sont peu enclins à croire que le mari est vraiment mort… Résultat, des dizaines de milliers de personnes dépourvues de papier, errant dans un inconnu administratif, ostracisées par leurs anciennes victimes. Mais que peut Yasser, six ans, quand on lui dit : « Ton père était de Daech » ? « Moi, je ne me souviens pas de lui. »

Conditions de détention inhumaines

Pourtant, les plus petits ne sont pas forcément les plus à plaindre : ils ne risquent pas la prison, ils peuvent espérer, un peu. « J’ai envie d’apprendre à compter et quand j’aurai réussi mes études, je veux devenir docteur », affirme bravement le même Yasser.

Pour les plus grands, ceux qui étaient déjà adolescents pendant la guerre, ceux qui furent surnommés « les lionceaux du califat », l’avenir est bien plus terne. Pour avoir suivi vingt jours de formation religieuse, Tarek, 17 ans, s’est retrouvé en prison. Avec des pastels de couleur, il dessine la cellule où il fut emprisonné pendant des mois, dans une promiscuité insoutenable, au mépris même des lois irakienne.

Avec leurs croyances empoisonnées, ils ont égorgé notre enfance et nous ont sacrifiés

Dans la prison de Tel Kaif, la caméra d’Anne Poiret a pu filmer ces conditions de détention inhumaines : les corps serrés les uns contre les autres ne laissent pas voir un centimètre carré de sol. Pour aller aux toilettes, impossible de n’écraser personne, et les sorties dans la cour de la prison sont rares. Quant à imaginer des mesures de réinsertion… L’État est aux abonnés absents, seules quelques ONG s’attellent à une tâche qui les dépasse.

Cercle vicieux

De Mossoul à Raqqa, Anne Poiret ausculte les dégâts occasionnés par Daech qui, partout, s’est appuyé sur la jeunesse, enrôlant et entraînant des enfants, parfois pour les transformer en bombes humaines avec une simple promesse : cette du paradis des martyrs.

Dans les décombres, les camps, les prisons, cette idéologie mortifère se nourrit du désespoir et de l’ignorance, se perpétue. Dans le camp d’Al Hol, un enfant récite encore : « Il faut recommencer, jusqu’au jugement dernier. Je rêve de devenir martyr et mourir pour Dieu. » Le cercle vicieux semble impossible à enrayer. Longuement, la caméra de la réalisatrice s’attarde sur l’histoire tragique des enfants yezidis nés de viol par des combattants de Daech : les mères ont dû les abandonner, il n’était pas envisageable de rentrer avec eux – comme s’ils portaient dans leurs gènes l’extrémisme et la violence.

La solution ? Il n’y en a qu’une : l’éducation. Mais cela ne semble pas être un priorité en Irak. Les écoles manquent cruellement de moyens, et la crise sanitaire mondiale est venue leur porter un coup fatal. Investir dans des crayons, des cahiers, quelques tables, du chauffage ? Cela ne semble pas essentiel, alors que c’est tout l’avenir d’une région du monde qui se joue. Sur la feuille blanche, le pastel trace quelques mots : « Avec leurs croyances empoisonnées, ils ont égorgé notre enfance et nous ont sacrifiés. » La main tremble.


Enfants de Daech, les damnés de la guerre, mardi 18 mai à 20h50, France 5.

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