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Cet article est issu du dossier «Bob Marley, indétrônable icône du reggae»

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Musique

40 ans après la mort de Bob Marley, la communauté rasta de Lassa s’envole en fumée

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Mis à jour le 13 mai 2021 à 12h39
À Lassa, le 11 mai 2021, chez Ras Ballaski, l’un des derniers piliers et membre fondateur du mouvement rastafari au Mali.

À Lassa, le 11 mai 2021, chez Ras Ballaski, l'un des derniers piliers et membre fondateur du mouvement rastafari au Mali. © Nicolas Réméné

Il n’y aura pas eu d’anniversaire pour la mort de l’icône du reggae, la crise sanitaire et politique a coupé le son des rastas sur la colline de Bamako.

Se rendre chez le rasta Ballasky c’est pénétrer dans un sanctuaire tombé en désuétude. Parmi les lianes, dans un jardin-clairière, des cadavres de motos reposent telles des sculptures. Un drapeau jamaïcain flotte entre deux arbres, non loin d’une boule à facettes délaissée et d’un toboggan poli par les glissades des enfants du quartier. Dans la maison, des grandes affiches écornées rappellent les heures de gloire des concerts et festivals qui ont fait la célébrité de ce lieu emblématique de la culture reggae sur le continent : Lassa, « la colline de l’espoir », juchée entre celle du pouvoir et celle du savoir, les trois sommets qui encerclent Bamako, la vibrante capitale malienne.

Célébrer la mémoire de Bob

Ce 11 mai 2021, quarantième anniversaire de la mort de Bob Marley, Lassa ne vibre plus au son du reggae des rastas. Un étouffant nuage plane au-dessus de la ville. « En trente ans, c’est la première fois qu’il n’y a rien d’organisé, s’agace Ballasky, pionnier de la communauté, en secouant ses dreads, maussade. Je me demande s’il existe encore une communauté rasta à Lassa. Regarde ! Aujourd’hui je suis seul dans ma merde ici, alors qu’avant, chaque 11 mai, des dizaines d’adeptes venaient me rendre visite pour célébrer la mémoire de Bob. Dire que j’ai tout sacrifié, que j’ai quitté la ville et ma carrière pour vivre ici à la fin des années 1980. Nous avons créé le Mouvement des rastas du Mali (Mourasma) pour nous unir, mais le manque de leadership et le désintérêt des jeunes est en train de tuer notre communauté. »

C’est au tournant démocratique du Mali, en 1991, que cette fratrie spirituelle rastafari est née. L’une des premières et des plus importantes d’Afrique. Sous le règne du dictateur Moussa Traoré (1968-1991), les rastas sont persécutés par la police, traités comme une menace à l’ordre public. On rase leur dreads, on les incarcère. A la chute de ce régime répressif, ils décident de bâtir leur fratrie dans le village de Lassa, perché au-dessus de la ville. On s’entraide et on s’unit, une échappatoire à la stigmatisation. « La communauté a vu le jour en même temps que la majeure partie des partis politiques maliens, explique Roots Phéno, président de l’association Farrawo et artiste chanteur de reggae. Les notables du village ont donné un terrain pour les activités, les concerts et la diffusion de la culture rastafari. Pour la première fois, les rastas étaient acceptés. »

Pèlerinage et retour aux sources

L’adoubement de Lassa viendra quelques années plus tard, en 1996, lors de la visite de Cedella Marley Booker, la mère de Bob Marley. Son passage situe la communauté sur le planisphère. Des rastas du monde entier s’y rendent en pèlerinage. Certains viennent se former auprès des pionniers. C’est le cas notamment de Tiken Jah Fakoly, célèbre chanteur ivoirien. « C’est sous mon toit, que Tiken est devenu un véritable rasta, ici qu’il a dit pour la première fois Jah rastafari, assure Ballasky. Depuis le début des années 2000, j’ai accompagné et formé des centaines de jeunes à la musique et à l’art du bogolan », le tissu malien traditionnel. Pour de nombreux adeptes du rastafarisme et de la culture reggae, Lassa est un retour aux sources de la culture africaine, oubliée des Jamaïcains et des afrodescendants suite au déracinement forcé par l’esclavage.

Le mouvement a laissé la politique l’instrumentaliser et le diviser

Pendant près de deux décennies, Lassa a connu une période faste. Des centaines de familles se sont installées sur la colline afin de vivre en accord avec les préceptes spirituels du mouvement. Selon Ballasky, c’est à partir de 2012, au lendemain du coup d’État qui a renversé Amadou Toumani Touré, le « défenseur des rastas », que la situation s’est dégradée. « Des clans se sont formés autour de Moussa Timbiné (proche du président IBK et ex-président de l’Assemblée nationale en 2020) et d’autres favorables à l’opposition, explique le sexagénaire. Certains ont été accusés de recevoir de l’argent et des motos. C’est à ce moment, et contre les principes rastafaris, que le mouvement a laissé la politique l’instrumentaliser et le diviser. »

Climat de compétition

Malgré le déclin, deux festivals réuniront la communauté et les nombreux fans de Marley, les 11 mai 2018 et 2019, avant que les dissensions ne s’aggravent. « Les Courasma, les Sista Mam, les Bob Marley Brothers, les Falasha, les gars de Kati, tous ces clans ont découpé la communauté et créé un climat de compétition au lieu de l’unité fondatrice, se plaint Ballasky. Les premiers oiseaux de la communauté qui ont pris leur envol et réussi comme Tiken, ne reviennent pas porter assistance. »

Les gardiens de prison ont rasé ses dreads

Pour Roots Phéno, si ce 11 mai n’est aujourd’hui plus célébré, c’est à cause de la conjoncture – un contexte sanitaire défavorable lié au Covid et la crise politique malienne. Depuis le coup d’État du 18 août, le pays traverse une période de transition tumultueuse. Lui a préféré quitter le Mali pour se réfugier en France. « À cause de l’implication de certains rastas dans la politique, un climat de méfiance s’est installé à notre égard », lance-t-il. Le journaliste Ras Bath, membre de la communauté, critique virulent du pouvoir, a été arrêté en décembre, accusé de fomenter un complot contre la junte militaire avec l’appui de l’ancien premier ministre Boubou Cissé. Si les charges ont été abandonnées, l’animateur radio est retourné en prison le 6 mai suite à une plainte de deux syndicats de magistrats pour « outrage ». Les gardiens de prison ont rasé ses dreads.

Prix de l’immobilier et pression démographique

Récemment, Ballasky a subi « pour la première fois depuis trente ans » une descente de police à son domicile. « Ils cherchaient de la ganja mais c’est juste une pression politique de plus pour nous faire comprendre que nous ne sommes plus les bienvenus ». Lassa, ce Zion malien, terre d’accueil des disciples de Bob pendant trois décennies, subit aujourd’hui la pression démographique. Bamako déborde sur ses collines et le prix de l’immobilier grimpe. Autour de la maison de Ballasky, certains voisins ont profité de l’absence de clôture pour grignoter un peu de terrain, abattre ses arbres pour construire. La nature se dégrade et l’assainissement fait défaut. Les déchets s’entassent derrière la maison, là où il y a quelques années encore, se tenaient des concerts mêlant les admirateurs de Bob, « du colonel au charretier, de l’ouvrier au député », se rappelle Roots Phéno.

Cette déréliction communautaire laisse un goût amer au vieux sage de la colline. « Bob Marley était un incompris, vu comme un marginal, un drogué, affirme Ballasky. Aujourd’hui, quarante ans après sa mort – alors qu’il n’avait que 36 ans – le monde entier le célèbre… sauf nous ! Son esprit a élevé tant de consciences. Mais ici, le trône n’a pas été soutenu. Son esprit n’est plus à Lassa. »

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