Politique

RDC : Félix Tshisekedi déjà en campagne pour la présidentielle de 2023

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Par - Envoyé spécial
Mis à jour le 1 juin 2021 à 12:30

Le chef de l’État congolais à Addis-Abeba (ici en 2020), au siège de l’Union africaine, dont il assure la présidence depuis le 6 février 2021, pour un an. © EPA/STR via MaxPPP

Cinq mois après la rupture de la coalition avec Joseph Kabila, le président congolais dispose d’un nouveau gouvernement. Objectif : rattraper le temps perdu pendant les deux années de laborieuse collaboration avec son prédécesseur et, déjà, se préparer à remettre en jeu son mandat, en 2023.

Félix Tshisekedi a-t-il, l’espace d’un instant, cru que l’édifice pourrait s’effondrer aussi rapidement qu’il avait été érigé ? Mi-avril, au lendemain de la nomination du gouvernement, l’Union sacrée – la méga coalition qu’il a mise sur pied quatre mois plus tôt – compte ses déçus. Après plusieurs semaines d’intenses négociations, 56 ministres ont été retenus dans l’équipe de Sama Lukonde Kyenge. Comme attendu, les recalés, dont certains avaient déjà préparé leur discours de remerciement, sont nombreux. La fronde s’organise. Un réaménagement de l’équipe gouvernementale est exigé par une clique de « révolutionnaires », majoritairement issus du Front commun pour le Congo (FCC), s’estimant lésés dans le partage, au vu du rôle crucial qu’ils ont joué dans le renversement de la majorité.

En coulisses, l’inquiétude monte et Félix Tshisekedi s’attelle à déminer l’affaire. « À ce stade, en comptant les frondeurs et l’opposition, ce gouvernement n’a aucune chance d’être investi », confie alors, soucieux, un poids lourd de la coalition, au lendemain d’un échange avec le chef de l’État.

Priorité à la réforme de la Ceni

Le 26 avril 2021, dans une salle du Congrès presque comble, le Parlement a finalement validé à une écrasante majorité – 410 députés sur 412 présents – et malgré des débats interrompus, l’investiture de ce gouvernement.

Félix Tshisekedi bouclait ainsi une séquence politique amorcée sept mois plus tôt, avec l’annonce des consultations qui ont mené à la fin de l’alliance avec Joseph Kabila. Pour la première fois depuis son élection, il dispose des pleins pouvoirs, avec le contrôle sur les deux chambres du Parlement, et il a les mains libres pour faire avancer son agenda. Mais Tshisekedi doit désormais répondre à un triple impératif : concrétiser certaines réformes pour étoffer son bilan, financer son ambitieux – mais très couteux – programme et ainsi préparer au mieux les conditions pour une réélection en 2023. Après avoir reproché au FCC de bloquer son action pendant deux ans, le chef de l’État se trouve confronté à un impératif de résultats.

Au rang des priorités figure la réforme de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Lors d’une ultime rencontre avec les députés pour atténuer les tensions avant l’investiture du gouvernement, Tshisekedi a réaffirmé son engagement d’organiser les scrutins dans les temps, disant vouloir « tordre le cou aux spéculations bêtes et méchantes » sur un possible « glissement » du calendrier. L’hypothèse, que certains soutiens du président ont fait circuler, a provoqué une crispation dans l’opinion, parmi les leaders religieux et au sein de la communauté diplomatique où certains se sont demandés s’il s’agissait là d’un « ballon d’essai ». « Il serait le principal perdant d’un glissement du calendrier, 2018 l’a montré », souligne un diplomate.

Pour éviter de voir monter la pression sur ce dossier, la question des modalités d’organisation de la prochaine présidentielle et celle de son financement devront trouver une issue rapide. L’option Ronsard Malonda ayant été abandonnée en juillet 2020, Corneille Nangaa est toujours le président de la Ceni. Le processus de désignation de son remplaçant et d’un nouveau bureau n’a pas encore été pleinement relancé. Le projet de loi relatif à la réforme de la Ceni, est porté par Christophe Lutundula, député d’Ensemble, la plateforme de Moïse Katumbi, et nouveau ministre des Affaires étrangères. Il est inscrit à l’agenda de la session parlementaire en cours, qui doit s’achever le 15 juin.

Discussions avec le FMI

Un autre défi à relever avant que Félix Tshisekedi ne remette en jeu son mandat est celui du financement. L’ambitieux programme présenté aux députés par Sama Lukonde Kyenge dans son discours de politique générale ne comportait que très peu de mesures chiffrées. Seule l’évaluation du coût global de l’action du gouvernement jusqu’à 2023 a été énoncée par le Premier ministre : il table sur un budget estimé à 36 milliards de dollars sur trois ans – soit 12 milliards par an. Un montant qui a soulevé de nombreuses interrogations à l’Assemblée, le budget pour l’exercice en cours étant de moins de 7 milliards de dollars – déjà revu à la baisse par rapport à l’exercice précédent, pour prendre en compte les conséquences de la pandémie.

Un collectif budgétaire doit être établi afin de clarifier la situation pour l’année en cours. Pour atteindre son objectif, le chef du gouvernement estime qu’il faudrait mobiliser  14 milliards de dollars d’ici à 2023. « Nous mobilisons chaque année autour de 3,5 milliards à 4 milliards de dollars en ressources propres. Il serait illusoire de penser que l’on va trouver le soutien nécessaire pour combler le budget dans de telles proportions », soupire un élu de l’Union sacrée. « La RDC a le potentiel pour atteindre ces objectifs, explique l’économiste Al Kitenge. Il faut renégocier ou auditer certains contrats, notamment dans les mines, informatiser le système fiscal. Il faut simplement la volonté politique. »

Les nouveaux ministres de tutelle s’attellent en tout cas à trouver des solutions. Dans la foulée de l’investiture, les discussions ont débuté entre le Fonds monétaire international (FMI) et le nouveau ministre des Finances, Nicolas Kazadi, ancien ambassadeur itinérant de Tshisekedi. Le 17 mai, en marge du sommet sur les économies africaines tenu à Paris, le FMI s’est engagé à apporter un soutien de 1,5 milliard de dollars dans le cadre de son programme triennal avec la RD Congo. Reste à s’entendre sur le contenu des réformes qu’il faudra engager. Le chef de l’État a déjà annoncé sa volonté de réviser les contrats miniers.

« Pas de chèque en blanc »

Le chantier, auquel s’ajoute une situation sécuritaire délicate, est donc immense. Or, s’il veut pouvoir avancer au rythme nécessaire, Tshisekedi devra garder la maîtrise de cette majorité volatile, dont on a déjà vu la capacité à ralentir la cadence lorsque les mécontentements se font sentir. Satisfaire les intérêts d’une coalition hétéroclite comme celle-là ne sera pas chose aisée. « Tout le monde ne rentrera pas tout le temps dans les rangs. Il ne faut pas s’y tromper : oui, Tshisekedi a une majorité ; non elle ne lui est pas totalement acquise », résume un député de l’Union sacrée.

Félix Tshisekedi peut-il faire entièrement confiance à ses nouveaux alliés ? Si dans l’entourage du président congolais personne ne fait réellement mystère sur les ambitions du chef de l’État pour 2023, l’idée selon laquelle les partis engagés dans la nouvelle coalition seraient automatiquement des soutiens de Tshisekedi en 2023 paraît compromise. « Il aurait espéré avoir un soutien plein et entier des grands leaders de l’Union sacrée et des garanties pour 2023. Mais il ne les a pas obtenues », explique un député de la majorité. « Nous ne sommes pas naïfs, nous savons qu’adhérer à l’Union sacrée ne constitue pas un chèque en blanc pour 2023 », rétorque un proche du chef de l’État.

Parmi les poids lourds de la majorité, certains, comme le président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo, se rangent d’ores et déjà derrière le chef de l’État pour 2023. D’autres sont bien plus flous sur leurs intentions. Moïse Katumbi, dont le récent parti communique régulièrement sur la campagne d’adhésion de nouveaux militants, fait à ce titre office d’outsider potentiel et surveille de près les futures réformes électorales. Autre poids lourd de la coalition, plus mystérieux sur ses ambitions, Jean-Pierre Bemba est pour sa part toujours suspendu à l’interprétation de sa condamnation pour subornation de témoins. En 2018, la Cour constitutionnelle l’avait disqualifié à cause de celle-ci. Qu’en sera-t-il cette fois ?

Dans la course contre la montre qui le sépare des prochaines échéances électorales, le président Tshisekedi aura en tout cas besoin de trouver un savant dosage pour avancer ses pions tout en ménageant ses nouveaux alliés. Preuve qu’il n’a pas l’intention de perdre du temps, il a profité d’une escale à Lubumbashi, le 13 mai, pour évoquer pour la première fois son intention de briguer un second mandat. À deux ans de la fin du quinquennat, la campagne a déjà commencé.