Politique

Tariq Ramadan : « Les Frères musulmans, le Hirak algérien, le PJD et moi » (2/2)

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Mis à jour le 15 mai 2021 à 10h31
Tariq Ramadan est professeur d’études islamiques à l’université d’Oxford.

Tariq Ramadan est professeur d'études islamiques à l'université d'Oxford. © Vincent Fournier pour JA

Printemps arabe, le Qatar, al-Sissi, Ennahdha, le PJD, Erdogan… Dans ce deuxième et dernier volet de l’interview donnée à JA, le professeur d’études islamiques décrypte, sans concessions, l’actualité des pays arabo-musulmans.

Après avoir répondu, dans un premier volet, aux questions sur ses démêlés avec la justice, son slam ou encore l’anticolonisame, l’intellectuel suisse décrypte dans cette deuxième et dernière partie de l’interview donnée à Jeune Afrique l’actualité politique au Maghreb et au Moyen-Orient ces dernières années.

Du Hirak algérien à la cohabitation entre le PJD et le pouvoir au Maroc, en passant par les Frères musulmans en Égypte et le Qatar… le professeur d’études islamiques livre sans détours son analyse. Entretien.

 

 

Vous êtes le petit-fils de Hassan el-Banna, le fondateur des Frères musulmans. Quels sont, concrètement, vos liens avec cette confrérie ?

Si vous voulez tuer votre chien, dites qu’il a la rage. Si vous voulez tuer Tariq Ramadan, ne prenez pas en compte ses quarante années de travail sur le terrain, parlez de son héritage familial, dites que c’est le petit-fils de…, et l’affaire est entendue.

Je ne nie pas mon héritage, je revendique même d’être le petit-fils de Hassan el-Banna. C’est une figure historique, qui est décédée à l’âge de 42 ans, avec laquelle je partage certaines idées, mais avec laquelle je ne peux partager certains projets politiques, à contextualiser par ailleurs.

Quand, avant d’être assassiné, il dit aux colons britanniques au pouvoir en Égypte : « Sortez de ce pays, vous n’êtes pas chez vous. Sinon, nous soulèverons le peuple », je dis : « chapeau », je ne peux qu’adhérer. Quand il crée deux mille écoles, dont la moitié destinées aux femmes, je dis « bravo ». Quand le cheikh d’al-Azhar, une institution qui s’est souvent compromise avec les dictateurs et les pouvoirs américain, britannique et français, déclare, en 1933, que la scolarisation des filles est contraire à l’islam et qu’el-Banna s’y oppose, puis continue à fonder des écoles pour filles, je redis : « bravo ».

Quant à son projet politique, la création d’un État islamique, j’ai déjà écrit là-dessus il y a trente ans. J’en ai questionné le fondement et critiqué les limites tout en prenant garde à définir clairement les noms et les appartenances : les Frères musulmans ne sont pas Daesh, dont les membres ne sont pas les salafi-wahhabites, lesquels ne sont pas les talibans. Il règne aujourd’hui une confusion terminologique, au point que l’on ne sait plus de qui et de quoi l’on parle quand on emploie les mots « islam politique » ou « islamisme ».

J’assume mon ascendance, mais je suis un homme autonome. Ceux qui croient que l’on pense « par son sang » devraient évoluer

Il est d’ailleurs cocasse de voir que les États du Golfe, qui administrent leur pays au nom de l’islam et affirment que la démocratie est anti-islamique, ne font pas partie des «  islamistes » que l’on diabolise… sans doute parce qu’un « islamiste » qui a du pétrole et qui achète nos armes n’est plus un « islamiste ». Les intérêts économiques ont toujours eu raison de la sémantique.

J’ai été mentionné dans deux vidéos de Daech et dans différentes fatwas, qui disaient que m’éliminer étaient « islamiquement » nécessaire et juste. Le gouvernement britannique et l’université d’Oxford, où j’enseigne, m’avaient prévenu et avaient pris des mesures de sécurité. Ma dénonciation de l’extrémisme et de la violence est claire, et ce depuis quarante ans.

Encore une fois, j’assume totalement mon ascendance. Mais je suis un homme qui pense, qui est autonome, qui est né et vit en Europe, qui vit et pense avec son temps.

L’Égypte des années 1940 n’a rien à voir avec l’Europe des années 2000. Ceux qui croient que l’on pense « par son sang », « généalogiquement », et qu’on n’évolue pas, devraient commencer par évoluer eux-mêmes. Et il serait bienvenu qu’ils se mettent à penser.

Le Qatar compte parmi les principaux soutiens des Frères musulmans. C’est aussi l’un des seuls pays du Moyen-Orient où vous pouvez vous rendre. Quels sont vos liens avec lui ?

Ma position par rapport au Qatar, comme par rapport à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis a toujours été claire. J’avais effectivement un Centre de formation à l’éthique au Qatar, mais j’ai toujours exprimé et prouvé mon indépendance politique vis-à-vis de ce pays.

D’ailleurs, je n’ai jamais cessé de le critiquer. Dans de nombreux articles et dans mon livre L’islam et le réveil arabe, je donne ma position sur le rôle que joue le Qatar dans le conflit libyen.

L’Arabie saoudite et le Qatar sont deux jouets des États-Unis

J’ai émis des critiques publiques sur la manière dont les travailleurs immigrés y sont traités et sur l’arrestation d’un poète qui avait critiqué au pouvoir.

Au moment du conflit avec l’Arabie saoudite, on m’a approché pour que je m’exprime en faveur de Doha. Ma réponse a été nette : « L’Arabie et le Qatar sont deux jouets des États-Unis. Je ne prends pas parti entre deux jouets. »

Recevez-vous des financements du Qatar ?

Les choses ont toujours été extrêmement claires : j’étais directeur, au Qatar, d’un centre pour lequel je percevais un salaire et des allowances [frais de séjour]. Je n’utilisais pas mon salaire, mais seulement les allowances qui me permettaient de couvrir mes dépenses quotidiennes ordinaires.

Les sommes mentionnées dans les médias en France sont farfelues et leur utilisation supposée est inexistante. Avec cet argent, je devais, dit-on, contribuer à financer des projets d’islamisation en France. Où sont ces projets ? Dans quelle ville ? Tout ce que j’entreprends depuis trente ans est autofinancé… Que l’on vienne prouver le contraire si tel n’est pas le cas.

Ceux qui permettent au Qatar de lancer des projets dans les banlieues, c’est Sarkozy, et ses successeurs

Et si le Qatar m’avait acheté, encore faudrait-il prouver que je me suis tu, que je n’ai jamais critiqué ce pays, ou que j’ai soutenu sa politique. Quand ? Où cela ? J’aimerais qu’on trouve un mot, une phrase, en plus de trente ans d’activité, qui constitue un soutien à ces dictatures, pétromonarchies et autres : de l’Iran à l’Arabie saoudite en passant par les Émirats ou le Qatar. Vous n’en trouverez pas. Jamais.

À ceux qui affirment que le Qatar utilise Tariq Ramadan pour infiltrer la France et les banlieues, je réponds que ceux qui permettent au Qatar d’acheter des pans entiers du marché immobilier de Paris, d’investir partout – comme avec le PSG – et de lancer des projets économiques ou sportifs pour les jeunes et les banlieues, ce n’est pas moi, mais Sarkozy, et tous les présidents qui lui ont succédé, ainsi qu’une ribambelle de PDG de multinationales aux intérêts bien compris.

On veut prouver mon allégeance au Qatar jusque dans mon poste à Oxford. C’est risible

On veut prouver mon allégeance au Qatar jusque dans mon poste à Oxford. C’est risible, car c’est Oxford qui détermine les conditions d’emploi et les niveaux de compétence, comme dans toutes les universités du monde. J’ai participé à un concours et j’ai obtenu le poste, ni plus ni moins.

Le poste qui m’avait été attribué à l’université catholique de Notre-Dame, dans l’Indiana, était dû à quoi, alors ? À mes liens connus avec le Vatican ? Et la proposition d’un poste de professeur de la London School of Economics ? Au soutien caché de mes richissimes amis laïques de la City ? Pathétiques accusations, qui ne m’intéressent pas. Je continue ma route de façon indépendante et loin de cette image biaisée que les médias, français essentiellement, se plaisent à façonner de moi.

Estimez-vous faire l’objet d’un acharnement, de la part des médias français ?

Leur black-out à mon égard est ancien. Mais il est devenu systématique à partir de 2012, au lendemain de l’élection de François Hollande et de l’arrivée de Manuel Valls aux affaires. Il est donc bien antérieur aux affaires judiciaires, qui ont éclaté en 2017. On a commencé à ne plus m’inviter.

Mon grand-père, les Frères musulmans, le voile, le double discours… en France, ce sont toujours les mêmes questions, qui empêchent le débat d’évoluer

D’ailleurs, depuis les années 1990, on me faisait venir [sur les plateaux de télévision] pour traiter des obsessions et des délires français à mon égard. Mon grand-père, les Frères musulmans, le voile, le double discours… Toujours les mêmes questions, qui empêchent le débat d’évoluer.

Sur certains sujets, comme la lapidation des femmes ou les châtiments corporels mentionnés dans le Coran, reconnaissez tout de même que votre position n’est pas nette, comme on a pu le constater lors de votre fameux débat, en 2004, avec Nicolas Sarkozy, où vous aviez évoqué la nécessité d’un moratoire…

Ce débat avec Nicolas Sarkozy est un très bon exemple. Dix-sept ans plus tard, qui avait raison ? Qui tenait un double discours ? Promouvoir un islam à la fois fidèle et « éclairé » ne veut pas dire qu’il faut avoir une pensée bête et stupide.

Si, aujourd’hui aux États-Unis, vous affirmez, dans certains États, que vous êtes favorable à l’abolition immédiate de la peine de mort alors qu’ils l’appliquent et croient à son bien-fondé, vous ne serez pas entendu.

En revanche, si vous voulez que les choses avancent, vous devez, comme invite à le faire Amnesty International et tous ceux qui réfléchissent sur la psychologie des peuples et des États, prôner un moratoire. On arrête tout et tout de suite – c’est un gain immédiat immense –, et on commence à réfléchir.

L’ancien président Mohamed Morsi au tribunal du Caire, le 16 août 2015.

L’ancien président Mohamed Morsi au tribunal du Caire, le 16 août 2015. © AMR SAYED/APAIMAGES/SIPA

D’ailleurs, à la suite de mes prises de position sur le sujet, je suis intervenu au Pakistan, au Conseil de la Chariaa, pour discuter avec lui d’une stratégie permettant la mise en œuvre d’un moratoire sur la peine de mort. J’ai été sollicité par le gouvernement italien pour les mêmes raisons. Idem aux États-Unis, en Turquie et aux Nations unies, ainsi qu’avec diverses ONG, notamment Amnesty. C’est ainsi que les choses bougent, loin des effets médiatiques. Tout cela signifie que j’avais raison d’employer le terme de moratoire. Il permet – et permettra – d’avancer dans le bon sens.

Il faut développer une pensée véritable, quitte à en payer le prix. J’ai été interdit d’entrée dans plusieurs pays, et je l’assume

Il aurait fallu que je fasse plaisir à Sarkozy, alors que cinq ans plus tard, un fois président, il s’est rendu en Arabie saoudite et a expliqué au monde entier que ce pays prônait un « islam modéré » ? Qui a menti ? Qui a un double discours ? N’est-ce pas Sarkozy qui caresse les dictateurs dans le sens du poil ? Des dictateurs capables des pires cruautés, qui ont découpé le journaliste Jamal Khashoggi à la scie parce qu’il s’opposait à leur politique…

À un moment donné, il faut développer une pensée véritable, quitte à en payer le prix. J’ai été interdit d’entrée en France, en Chine et aux États-Unis sous Bush, mais aussi en Syrie, en Tunisie, en Algérie, en Libye, en Mauritanie, en Égypte, en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, et je l’assume. Moi, je ne suis pas là pour caresser les dictateurs dans le sens du poil ni pour faire de la communication. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de faire un travail de fond.

Après 2011, des partis islamistes ont accédé au pouvoir dans plusieurs États arabes (Égypte, Tunisie, Maroc…). Quel bilan tirez-vous de leur action ?

Aucune de ces expériences n’est heureuse ni satisfaisante. Au moment où ces soulèvements se produisaient, je répétais : « Je suis prudemment optimiste », me montrant critique sur ce que je voyais. Si je n’ai jamais pensé que ces soulèvements étaient une pure manipulation, j’étais tout de même assez dubitatif : ils étaient nés sur les réseaux sociaux, des multinationales avaient formé les blogueurs, et personne, ni Facebook ni les États, n’avait rien vu venir ?

Les soulèvements de 2011 étaient mus par un rejet des dictateurs, mais ne reposaient pas sur un véritable projet politique

Avec ce que l’on sait aujourd’hui des manipulations, comme avec Cambridge Analytica [société britannique employée par Donald Trump durant sa campagne pour la présidentielle de 2016 aux États-Unis, et qui a analysé les données de dizaines de millions d’utilisateurs à leur insu, ndlr], on devrait revoir nos conclusions.

J’ai tout de suite exprimé ce sentiment. En ce qui concerne l’expérience des Frères musulmans, j’ai, dès 2011, été extrêmement critique sur leur engagement comme sur leur projet.

Ces soulèvements arabes étaient mus par un rejet des dictateurs, mais ne reposaient pas sur un véritable projet politique. Les jeunes qui descendaient dans la rue n’étaient pas « islamistes » : ils savaient qu’ils étaient contre le pouvoir, sans toutefois formuler d’alternative.

Dès le départ, l’échec était prévisible. L’engagement tardif des Frères musulmans n’a pas aidé. Il a même aggravé la situation. J’avais écrit, à ce moment-là : « Il se peut que votre victoire signe votre défaite ». C’est ce qu’il s’est passé.

Quel regard portez-vous sur la situation de la Tunisie et du Maroc ?

L’état actuel de la Tunisie montre bien que le projet initial d’Ennahdha n’est pas viable. Ce parti compose avec la realpolitik la plus sombre. Ne semble lui rester que l’attachement au pouvoir. Le seul point positif aura été qu’on a évité un bain de sang et le retour vers la dictature telle qu’on la connaît en Égypte.

On est un peu plus libre en Tunisie qu’on ne l’était auparavant. Mais lorsqu’on voit le projet politique et l’état de l’économie, la situation est grave et le peuple souffre à tous les niveaux. On est très loin de la réalisation d’un « projet post-révolutionnaire » pour le peuple et par le peuple.

Les leaders du PJD étaient avant tout intéressés par le fait d’être reconnus par le sommet [de l’État]

Dans le cas du Maroc, les islamistes aujourd’hui au pouvoir sont davantage des gens cooptés par le Makhzen que véritablement élus par le peuple, même s’il existe un « facteur sympathie », qui joue au niveau local. Au départ, ils avaient leur propre matrice idéologique, le MUR.

Par la suite, ils se sont beaucoup « makhzénisés », dans ce qu’ils disent ou ne disent pas, et dans leur projet socio-politique. Cela ne me surprend pas, là non plus.

Bien avant 2011, j’avais participé à de nombreux débats et constaté que beaucoup de leaders étaient davantage intéressés par le fait d’être reconnus par le sommet [de l’État] que par le fait d’être légitimés par les revendications « du bas ».

Cela me gêne, car, pour un mouvement démocratique, transparent et libre, la seule légitimité possible est celle qui vient du peuple lui-même. Et elle doit être sous-tendue par la fidélité aux principes de justice, d’égalité, de liberté et de refus de la corruption.

Vous êtes d’origine égyptienne. Comment qualifiez-vous la prise de pouvoir d’Abdelfattah al-Sissi ? Est-ce un putsch militaire contre Mohamed Morsi, comme le disent les islamistes, ou une reprise en main par l’armée destinée à palier l’incompétence du gouvernement frériste ?

C’est un coup d’État, il n’y a pas de doute là-dessus. L’analyse et la critique, légitime, de l’action des Frères musulmans en Égypte ne doivent pas faire oublier un point important : on ne juge pas de la réussite ou de l’échec d’une expérience politique au bout d’une seule année d’exercice du pouvoir, surtout quand un gouvernement a été élu pour plusieurs années.

La critique du projet des Frères musulmans en Égypte, je la fais sans concession, mais je refuse toute naïveté sur la réalité d’un coup d’État

Par ailleurs, cette critique ne doit pas faire oublier quelles étaient les forces en présence à l’époque : au cours des semaines qui ont précédé la chute de Morsi, les forces de l’État profond ont étouffé le peuple de plusieurs façons : l’électricité a été souvent coupée et l’essence a été drastiquement rationnée, afin qu’il y ait un impact sur le quotidien des Égyptiens. Sur les chaînes de télévision privées, la propagande était grossière et quotidienne.

L’élite militaire et économique de l’ancien pouvoir était à la manœuvre. Souvenons-nous de la façon dont, en 1973, une grève de camionneurs, orchestrée par les États-Unis, a réussi à étouffer Allende au Chili.

 

Les Frères musulmans ont fait preuve, en ces circonstances, d’une naïveté politique sans égale, au point qu’ils pensaient, deux semaines avant le coup d’État, que les États-Unis allaient les soutenir.

La critique de ce qu’était le projet des Frères musulmans en Égypte, je la fais sans concession, mais je refuse toute naïveté sur la réalité d’un coup d’État. Un coup d’État qui a causé la mort d’énormément de manifestants pacifiques, qui n’étaient pas seulement des sympathisants des Frères musulmans, mais aussi de jeunes activistes qui refusaient la dictature et s’étaient mobilisés pour réclamer justice et liberté. Certains sont encore en prison.

Frères musulmans, militants laïcs, de gauche ou sans affiliation politique… Le sort réservé à ceux qui se sont opposés à la dictature de Moubarak est indigne et inacceptable. La dictature de Sissi les associe tous aux extrémistes, aux Frères musulmans, ce qui permet au monde de se taire. Et de donner la légion d’honneur, à Paris et en catimini à Sissi, qui le mérite et le vaut bien, puisqu’il a la bonne idée d’acheter des Rafale à la France.

Le Maroc est seul pays arabe où l’on voit les islamistes et le pouvoir cohabiter pacifiquement. Comment expliquez-vous que la greffe islamiste ait pris dans ce pays ?

Face à des opposants, un pouvoir qui n’est pas complètement démocratique a deux solutions : soit il les garde dans l’opposition, et les neutralise en les défaisant [électoralement] ou en les emprisonnant ; soit il les intègre et les neutralise, en les faisant bénéficier de passe-droits ou en répondant à leur soif de reconnaissance. Ainsi, une fois qu’ils sont intégrés au système et sous contrôle, leur marge de manœuvre est très limitée.

Les islamistes du PJD ont gagné en visibilité. Mais leur pouvoir est très limité

Au Maroc, le Makhzen garde le contrôle direct ou indirect de ses ministères de souveraineté (Économie, Affaires étrangères, Sécurité intérieure). Il place en outre l’un de ses hommes quasiment au côté de chaque ministre du PJD [Parti de la justice et du développement]. C’est un système bien rôdé. On ne peut pas reprocher au Maroc de ne pas savoir s’y prendre, même avec ses opposants…

Au bout du compte, en cohabitant avec les islamistes, le Makhzen gagne sur deux tableaux. D’une part, il tire bénéfice du travail réalisé sur le terrain, à l’échelle locale, par le PJD. D’autre part, il s’assure le contrôle de ceux qui étaient ses opposants, au moins d’un point de vue symbolique. C’est fort, et bien joué.

Les islamistes marocains ont, bien sûr, gagné en visibilité. Mais leur pouvoir et leur marge de manœuvre sont très limités. Ils ne décident pas de grand-chose, en tout cas, de rien de stratégique, comme on a pu le voir au moment de la reprise des relations avec Israël, où ils ont fait office de figurants.

En 2014, vous aviez fait part de votre consternation de voir Abdelaziz Bouteflika briguer un énième mandat présidentiel. Sept ans plus tard, que pensez-vous de la situation politique en Algérie ?

Ce pays se trouve dans une situation inextricable. Comme en Égypte, le rôle de l’armée est déterminant. Comme en Égypte, et de façon plus structurée, l’armée contrôle – avec la bourgeoisie d’État et d’autres civils collaborateurs des multinationales, notamment françaises –, des pans entiers de l’économie.

L’implication de l’armée dans le champ de la politique a fait beaucoup de mal au peuple algérien

L’Algérie a d’importantes ressources en pétrole et en uranium, auxquelles s’ajoutent les « terres rares ». Sa richesse est sans doute encore bien supérieure. Si ces ressources étaient bien gérées, elles pourraient servir de locomotive économique et de force d’émancipation à l’Algérie, à toute l’Afrique du Nord, et même à tout le continent.

Mais un certain nombre de forces s’y opposent : l’armée, et ceux qui en sont la vitrine civile. Tous, aussi corrompus les uns que les autres, ne laissent pas au pays la possibilité d’émerger.

 

Des manifestants en soutien aux militants du Hirak incarcérés, Alger, le 16 avril 2021.

Des manifestants en soutien aux militants du Hirak incarcérés, Alger, le 16 avril 2021. © Toufik Doudou/AP/Sipa

À plusieurs reprises, des mouvements ont tenté de changer la donne : d’abord en 2011, et, aujourd’hui, le Hirak. Ce dernier se trouve embourbé en raison de l’épidémie de Covid-19 et en raison de la répression, des emprisonnements et des divisions internes. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la situation est difficile et viciée.

On ne voit pas comment, à brève échéance, des forces populaires pourront construire l’avenir d’une Algérie démocratique, se débarrasser de cette armée corrompue et la renvoyer dans ses casernes. Depuis la fin des années 1980, son implication dans le champ de la politique a fait beaucoup de mal au peuple algérien. On sait aujourd’hui quelle était l’implication de l’armée et des services secrets dans la mise en scène de massacres qui devaient justifier d’autres massacres au cours de la lutte contre le FIS, puis contre le GIA, et plus récemment, contre les groupuscules de « l’État islamique ».

L’histoire de la relation de l’Algérie avec la France est un traumatisme dont il faut que les Algériens guérissent

Reste à espérer qu’un certain nombre d’Algériennes et d’Algériens porteront une parole nouvelle et forte, qui osera dénoncer la corruption intérieure, celle des élites et de l’armée, ainsi que la responsabilité d’un certain nombre de pays (France, États-Unis, Chine…) et de multinationales, qui exploitent leurs ressources et volent le pays. Il faut qu’ils osent dire que cela suffit. En sus, l’histoire de la relation de l’Algérie avec la France est un traumatisme dont il faut que les Algériens guérissent et se libèrent.

Quel regard portez-vous sur le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et en particulier sur ses prises de position par rapport aux pays occidentaux ?

Comme je le fais avec n’importe quelle figure politique, je ne suis ni dans la sacralisation ni dans la diabolisation. Erdogan a été élu à l’issue de véritables élections démocratiques. À ses débuts, il avait un véritable projet et le souci d’assainir la situation économique. Il y était passablement parvenu. On ne peut nier par ailleurs que, depuis plus de dix ans, la Turquie joue un rôle déterminant et central dans toute la région.

On ne peut pas ne pas reconnaître à Erdogan une réelle intelligence politique et stratégique

Au départ, son obsession était d’intégrer l’Europe. Puis Erdogan a compris que cela ne se réaliserait jamais. Que l’Europe ne le voulait pas pour une raison assez claire : ces 80 millions de Turcs de confession musulmane seraient devenus tout à coup Européens, ce qui, pour elle, n’était pas envisageable.

Résultat, Erdogan a eu l’intelligence de déplacer son propre pouvoir régional en se tournant vers la Chine, l’Inde, la Malaisie, l’Indonésie, l’Europe de l’Est et le continent africain. En dix ans, il a ouvert des dizaines de représentations diplomatiques en Afrique.

 

On ne peut pas ne pas lui reconnaître une réelle intelligence politique et stratégique. Il gêne beaucoup les intérêts des Européens, qui se plaisent donc à le diaboliser en déplaçant le débat. Comme il leur tient tête, ils mènent un travail de propagande continu, dont il faut garder à l’esprit les motivations réelles.

Le bilan d’Erdogan, en matière de libertés publiques et de démocratie, n’est-il pas critiquable ?

Il y a, en effet, des questions sérieuses à poser à son gouvernement, aussi bien sur le plan intérieur qu’en matière de politique étrangère.

Beaucoup de ses anciens soutiens ont critiqué sa dérive autoritaire. Il avait dit un jour à Moubarak : « La sagesse et l’intelligence d’un dirigeant l’invitent à savoir partir au bon moment ». Un conseil qu’il ne s’est pas appliqué à lui-même, pensant qu’il était le seul à pouvoir sauver la Turquie.

Ceux qui pouvaient prendre la relève d’Erdogan en Turquie ont été écartés ou muselés

Or ce pays recèle de brillants penseurs, politiques et intellectuels, tout à fait qualifiés pour le mener vers un avenir politique stable et une économie maîtrisée.

Erdogan a été Premier ministre. Il est aujourd’hui président de la République, et a changé la Constitution pour se donner les pouvoirs d’un Premier ministre… Ceux qui pouvaient prendre la relève ont été écartés ou muselés. Certains opposants ont été systématiquement qualifiés de « terroristes » après le coup d’État [du 15 juillet 2016] pour être jetés en prison, de même que de nombreux journalistes.

Les prisons sont pleines de personnes qui n’ont rien à y faire. Les véritables amis de la Turquie ne peuvent pas se taire à propos de ces dérives. Je refuse les critiques sélectives, et les manquements d’Erdogan ne font pas exception.

Comment évaluez-vous les relations entre la France et la Turquie ?

On a l’impression d’une querelle d’ego entre Erdogan et Macron. Cela va cependant plus loin. La politique de la France vis-à-vis de ses citoyens musulmans interpelle, à travers le monde. Dans les sociétés majoritairement musulmanes, mais aussi en Europe, au Canada et aux États-Unis.

La loi sur le séparatisme, la fermeture de certaines associations, la traque de ceux que l’on taxe d’« islamo-gauchisme », la revendication de l’insulte comme une condition de la liberté d’expression ont fait réagir.

Erdogan a le mérite d’interpeller l’Europe sur sa façon honteuse de gérer la question des migrants

Erdogan a voulu se présenter comme la voix qui refusait la politique et le discours de l’État français sur l’islam et les musulmans. Il a suscité une forme de fierté chez les musulmans qui se sentaient heurtés par les discours de Macron et de l’élite française – raison pour laquelle il est très écouté.

Il avait déjà eu la même attitude à propos de la question palestinienne quand, en janvier 2009, au Forum de Davos, il avait quitté la salle [après le discours du président israélien Shimon Pérès, au moment des bombardements à Gaza].

Alors que, pendant ce temps, la Turquie entretenait des relations économiques avec Israël, la sortie d’Erdogan a eu une résonance médiatique énorme et lui a offert un capital sympathie dans le monde entier. Il est passé pour « celui qui dit et ose ».

Au nom de ses intérêts, la Turquie met entre parenthèses l’exigence de justice et de démocratie

On ne peut pas lui reprocher de ne pas savoir capitaliser sur l’émotion populaire. Il faut aussi lui reconnaître le mérite de dire certaines vérités aux autres grandes puissances. Notamment à l’Europe, sur sa façon honteuse de gérer la question des migrants et des réfugiés.

Au-delà de ces opérations de « com’ », ce qui compte c’est la politique réelle, les faits. Après s’être rapproché un temps du Qatar, la Turquie développe aujourd’hui une politique nouvelle à l’égard de l’Arabie saoudite et de l’Égypte.

Contrainte [de renouer avec ces pays] pour des raisons géostratégiques, au nom de ses intérêts politiques et économiques circonstanciels, elle met entre parenthèses l’exigence de justice et de démocratie. Il faut garder un œil sur cette évolution et voir où elle mènera la Turquie.

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