Politique

Tariq Ramadan : « Je ne suis pas parfait, mais je suis innocent » (1/2)

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Mis à jour le 14 mai 2021 à 15h47
Tariq Ramadan est professeur d’études islamiques à l’Université d’Oxford.

Tariq Ramadan est professeur d'études islamiques à l'Université d'Oxford. © Vincent Fournier pour JA

Ses démêlés avec la justice, sa nouvelle vie, l’anticolonialisme, le slam… Passé de figure incontournable – et polémique – à persona non grata dans les médias, l’intellectuel revient sur le devant de la scène avec un album de musique. Entretien exclusif.

Longtemps, Tariq Ramadan a été une star, une étoile dans le ciel brumeux des musulmans. Pas seulement en France, mais aussi au Maghreb, en Afrique subsaharienne, en Amérique du Nord. Aux quatre coins du monde.

Au-delà des spéculations sur l’existence, chez lui, d’un double discours – question qui préoccupe avant tout les non-musulmans, et tout particulièrement en France –, l’auteur de L’islam et le réveil arabe incarnait l’idée qu’un intellectuel de confession musulmane soit capable de performances médiatiques du même calibre que celles d’un Éric Zemmour ou d’un Michel Onfray, et de débattre, à armes égales, avec des intellectuels occidentaux de renom.

Mais ça, c’était avant la chute. Avant qu’en 2017, dans le sillage de la vague #MeToo, plusieurs femmes, en France et en Suisse, ne l’accusent de viols. Des accusations qui l’ont mené en prison, où il a passé dix mois. En liberté provisoire depuis novembre 2018, Tariq Ramadan est, dans l’attente du verdict, soumis à un contrôle judiciaire renforcé et a interdiction de quitter le territoire français.

Bien sûr, le chercheur n’a cessé de clamer son innocence et d’affirmer qu’il est victime d’un traquenard de la part de ses accusatrices. Il a néanmoins reconnu avoir eu des relations sexuelles avec certaines d’entre elles. Un aveu qui a fait l’effet d’une bombe auprès des musulmans qui le soutenaient.

Car, outre la gravité des faits qui lui sont reprochés et qui, s’ils étaient avérés, le feraient passer du statut d’« honorable » penseur, professeur d’études islamiques à l’université d’Oxford, à celui de criminel et de violeur, le fait qu’il ne soit pas moralement irréprochable, à l’inverse des idéaux qu’il défend, a profondément déçu, et même heurté, les musulmans qui le suivaient. En 2019, il a tenté de s’en expliquer dans un livre, Devoir de vérité (Presses du Châtelet). En vain. Le mal est fait, et son image brouillée pour longtemps.

Aujourd’hui, Tariq Ramadan semble avoir tourné la page. Très suivi sur les réseaux sociaux (ses pages totalisent plus de 3 millions d’abonnés), il partage régulièrement avec ses followers ses réflexions. Et revient dans la sphère publique avec un nouveau moyen d’expression : la musique. Exit les essais, les conférences, les cours magistraux, les débats télévisés. Il passe au slam, ou plutôt à la poésie mise en musique. Un choix auquel personne ne s’attendait, mais qui pourrait faire mouche.

Son album n’est pas encore sorti, mais un premier titre (« Qu’est-ce que vous croyez ? »), diffusé sur YouTube en avril, donne un avant-goût de son contenu. Un titre à la fibre très anticolonialiste, dans lequel le petit-fils de l’Égyptien Hassan el-Banna, fondateur de la confrérie des Frères musulmans, se fait le porte-voix des migrants venus du Sud face aux pouvoirs des pays du Nord.

Un come-back accueilli très froidement en France, où la chanson est perçue comme une déclaration de guerre contre l’Occident. Qu’en est-il réellement ? Pour comprendre sa démarche, Jeune Afrique a reçu Tariq Ramadan. Entretien avec un « prophète » déchu devenu slameur.

 

Jeune Afrique : Vous êtes accusé de viol, en France et en Suisse. Où en êtes-vous avec la justice ?
Tariq Ramadan : L’instruction est en cours dans les deux dossiers : le français, qui comprend cinq affaires, et le suisse. Elle évolue clairement dans mon sens, puisque beaucoup de mensonges et de concertations frauduleuses ont été découverts. L’on sait aujourd’hui que les femmes qui m’accusent ont toutes menti et ont même présenté des faux documents aux juges. Elles ont affirmé qu’elles ne se connaissaient pas, alors que certaines se connaissaient depuis dix ans.

Aucune des personnalités accusées de viol n’a été traitée comme je l’ai été : ni Depardieu, ni Darmanin, ni Poivre d’Arvor… »

Elles ont affirmé qu’elles n’étaient pas en contact avec un certain nombre de mes ennemis, bien identifiés en France : Caroline Fourest, Jean-Claude Elfassi, Alain Soral, Ian Hamel… Or l’on a aujourd’hui des preuves de leur implication. Elfassi, un paparazzi de l’extrême-droite israélienne qui invitait ses « frères juifs » à quitter la France désormais « infestée par les musulmans », était en contact avec toutes les plaignantes.

Insinuez-vous qu’un complot franco-suisse aurait été fomenté pour vous faire tomber ?

J’ai parlé de traquenard, et quatre des plaignantes ont elles-mêmes utilisé le terme de « complot ». On a pensé, en France, que l’affaire suisse apparaîtrait dans mon dossier comme une circonstance aggravante. Elle apporte au contraire un éclairage nouveau, car on a trouvé, dans le dossier suisse, des éléments qui confirment la concertation frauduleuse et l’implication de personnes extérieures.

Il est aujourd’hui confirmé que la plaignante suisse était en contact avec deux des plaignantes françaises ainsi qu’avec tous mes opposants idéologiques précités. Il y a même eu des tractations financières, comme le montrent des échanges de messages : « Brigitte », la plaignante suisse, demande à Elfassi « combien il paie » pour son témoignage. Cinq plaignantes sur six parlent d’argent.

Où en sont ces différentes affaires ?

Pour ce qui est du volet français, il nous a été annoncé que la fin de l’instruction était une question de mois. Cela fait près de quatre ans que j’attends. Et ce, après dix mois de prison et deux ans et demi d’un contrôle judiciaire contraignant, qui m’empêche de quitter la France. Espérons que nous serons fixés d’ici à la fin de l’année. Aucune des personnalités connues accusées de viol n’a été traitée comme je l’ai été : ni Luc Besson, ni Gérard Depardieu, ni Gérald Darmanin, ni Patrick Poivre d’Arvor.

Quant à l’affaire suisse, mes avocats viennent de faire une demande de classement. En effet, pas une seule preuve n’établit la véracité des faits que la plaignante [Brigitte] a avancés. Tout au contraire, nous avons recueilli des dizaines de preuves factuelles de ses mensonges et contre-vérités. Ces preuves ne viennent pas que de nous. Elles reposent sur des faits objectifs et émanent même de ses propres témoins, jusqu’au concierge de l’hôtel. Plus rien ne tient, dans ce dossier-là.

Quelles conséquences ces accusations de viol ont-elles eu sur votre vie ? Enseignez-vous encore à Oxford ?

Ces affaires ont eu des conséquences énormes, sur plusieurs plans. D’abord, sur ma personne et ma santé. Je souffrais d’une sclérose en plaques, qui s’est aggravée durant mon incarcération.

Le médecin de la prison a souligné l’incompatibilité de mon état de santé avec la détention, ce qui a poussé l’avocat de la partie civile, Me Morain, à relever que ce praticien était arabe comme moi, sous-entendant que cela suffisait à délégitimer son avis médical. Des experts, qui sont venus me voir, ont curieusement suggéré que mon rapport à la maladie était « subjectif ». Je suis donc resté en prison.

 

Sur le plan professionnel, je suis encore professeur à Oxford. Mais la prison puis la longueur de l’instruction et la pression psychologique que tout cela fait peser sur moi ont eu un impact majeur sur mon état de santé. Je suis très diminué. Compte tenu de mon état général, j’ai entrepris des démarches afin de bénéficier d’une retraite anticipée.

Vous avez reconnu avoir eu des relations sexuelles consenties avec certaines de vos accusatrices. Quel impact cela a-t-il eu sur votre famille, vos amitiés, vos disciples et vos fans, qui voyaient en vous « un musulman parfait » et vous prenaient pour modèle ?  

Ma famille a eu à faire face à des moments difficiles. Heureusement, contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette épreuve nous a unis davantage, ma femme, mes enfants et moi. Elle nous a renforcés. De ce point de vue, dans le malheur, il y a eu du bien.

Comprenez-vous néanmoins que le fait que vous ne soyez pas irréprochable sur le plan moral ait pu décevoir vos lecteurs et, globalement, les musulmans qui vous suivaient ?

Certains, qui m’aimaient et m’écoutaient depuis des années, ont pu être choqués et déçus. Je comprends évidemment leur déception. Elle est légitime. Il faut faire face, et c’est aussi leur épreuve à eux.

À ceux qui m’ont idéalisé, que cette épreuve serve aussi de leçon. On n’idéalise personne. Le seul être parfait est Dieu »

J’aimerais toutefois rappeler qu’à aucun moment, au cours de mon engagement, je n’ai été un moraliste. Je ne me suis jamais présenté comme un modèle. En trente ans de prise de parole, j’ai toujours répété que mon discours était un idéal auquel j’aspirais comme les autres. J’évoquais souvent mes faiblesses et mes vulnérabilités. Certains trouvent dans cette affaire les raisons d’une condamnation définitive. C’est leur choix et leur affaire. Pour ma part, j’ai toujours réprouvé les condamnations définitives.

À ceux qui m’ont idéalisé, que cette épreuve serve aussi de leçon. On n’idéalise personne. Le seul être parfait est Dieu. Nous ne sommes que des êtres humains, et il serait bon que certains ne se prennent pas pour Dieu, ni dans leurs actes ni dans leurs jugements.

La prison vous a-t-elle changé ?

Cette expérience n’a pas été facile. Quand vous êtes innocent, il y a d’abord une sorte de révolte, de colère en vous. Ce sentiment était d’autant plus fort que j’étais persuadé que les juges savaient autant que moi que j’étais innocent. Les mensonges et les faits étaient évidents dès le début de l’instruction. C’était une machine qui s’était mise en branle et qui, en instrumentalisant le mouvement #MeToo, voulait détruire un homme et une pensée qui dérangeaient.

Durant mon expérience carcérale, au-delà de la colère, un autre aspect, intime et spirituel, s’est fait jour : je savais que si tout cela m’arrivait maintenant, cela avait un sens. J’ai donc fait mon introspection.

Cela m’a conforté et réformé. Conforté dans l’idée que je passerais ma vie à servir le même message, avec la même force et la même détermination. Réformé, car j’ai appris que je devais mieux faire et mieux vivre, et qu’il fallait m’éloigner de ceux qui, sur la route, m’avaient fait croire qu’ils étaient des sœurs, des frères et des amis, mais qui aimaient l’image publique et non le cœur, avec ses blessures et ses fragilités. Je suis mon juge le plus sévère, et je m’éloigne de la sévérité des juges qui oublient la compassion et l’amour. Ils se font du mal à eux-mêmes. Le seul vrai juge est miséricordieux et plein d’amour.

Peu avant le déclenchement de ces affaires, un agent de la DGSI m’avait mis en garde »

Qu’est-ce qui vous fait croire qu’on a voulu vous éliminer ? Après tout, votre personnalité et votre pensée ont souvent été l’objet de polémiques. Ce n’était pas nouveau…

C’est vrai. Mais il y a eu des circonstances propices à cette mise à mort. Un « alignement de planètes », comme l’a dit mon avocat. Quelque temps avant le déclenchement de ces affaires, on m’avait prévenu. Six mois plus tôt, en effet, un agent de la DGSI était venu me dire que les autorités s’inquiétaient de ce qu’elles percevaient comme « ma nouvelle installation en France ».

J’avais demandé la nationalité française, j’avais créé un centre de formation, je réunissais régulièrement des leaders et des imams, etc. Le pouvoir se demandait ce que je préparais. Certains journalistes et responsables politiques pensaient que je voulais acquérir la nationalité française dans le but de me présenter à l’élection présidentielle. Un délire ! Ceci étant, j’ai toujours dit que je savais que je dérangeais, et qui je dérangeais.

Plus de deux ans après votre libération, à quoi ressemble votre vie ?

D’abord, je fais l’objet d’un suivi médical continu, car je suis ressorti de prison, en novembre 2018, dans un état déplorable. Ensuite, je suis toujours sous contrôle judiciaire et ne suis pas autorisé à quitter la France. Pendant près de deux ans, j’ai dû aller pointer au commissariat chaque semaine. Maintenant, c’est toutes les deux semaines. Cela m’empêche d’aller régulièrement rendre visite à ma mère, qui est malade, à mes frères et à ma famille – dont aucun membre ne vit sur le sol français.

On veut m’empêcher de vivre normalement et d’agir librement. Avant ces affaires, ma vie était faite de voyages et d’engagements à l’étranger. Je ne le peux plus. Entretemps, le Covid est passé par là. Je lis, j’écris. Nous avons créé un Centre de formation, Chifa, avec une ligne humaniste. J’y enseigne, et j’interviens également sur les réseaux sociaux.

Je suis par ailleurs revenu à d’anciennes amours : la poésie et la littérature. Cet étrange mariage entre le Covid et le contrôle judiciaire m’a ramené à ce besoin d’expression artistique et littéraire.

Êtes-vous menacé ? Vivez-vous sous protection ?

J’ai effectivement reçu des menaces, dans la rue ou sous forme de courriers envoyés à mon éditeur. J’en ai fait part à la police et aux juges. Ces derniers ont estimé que j’étais responsable : si on me menace, c’est parce que je m’expose. Sans commentaire…

Aujourd’hui, je n’ai pas de protection policière. Je vous répondrai ce qu’avait dit le boxeur Muhammad Ali quand on l’avait questionné à ce sujet : « Il n’y a qu’un Seul protecteur, je m’en remets à Lui ».

Vous avez sorti un premier titre de slam. Un album doit suivre à la fin de mai. La musique est un choix inattendu pour un penseur de l’islam…

S’agissant de l’islam, j’ai œuvré dans trois domaines. Je me suis d’abord penché sur les fondamentaux : la foi, la ‘aqida (les piliers de la foi), le fiqh, le droit et la jurisprudence, tentant d’apporter ma contribution, à travers des livres, pour que nous réformions nos approches dans la fidélité. Ensuite, j’ai travaillé sur l’islam dans les sociétés majoritairement musulmanes, en Afrique et au Moyen-Orient. Enfin, j’ai réfléchi à l’islam en Occident, essayant de produire une pensée pour que nous sachions vivre dans nos sociétés.

Je disais aux musulmans arabophones : “Ne faites pas de l’islam une religion arabe” »

Dans mes recherches et mes écrits, j’ai souvent abordé les questions culturelles et artistiques, insistant toujours sur l’importance de ne pas les négliger. Aux musulmans arabophones je disais : « Ne faites pas de l’islam une religion arabe ». La langue du Coran, c’est l’arabe, mais la culture des musulmans, ce n’est pas la culture arabe. L’islam accepte la diversité des cultures. La culture, c’est tout ce que vous êtes et exprimez au-delà des mots, avec des images et votre imaginaire… Cette définition vous fait accéder au domaine de l’art.

Dans mon livre Être musulman européen, écrit il y a vingt-cinq ans, un chapitre est consacré à l’art. J’y explique, preuves scripturaires à l’appui, qu’il n’y a pas lieu d’accepter la lecture littéraliste de ceux qu’on appelle les salafi littéralistes ou les wahhabites, qui affirment que la musique, le théâtre, la peinture sont haram [interdits]. C’est leur opinion, mais il en est d’autres tout aussi – voire davantage – légitimes.

Lors de mes conférences au Sénégal, au Niger, en Côte d’Ivoire, en Inde, au Sri Lanka ou à Maurice, je répétais à mes auditeurs : « Ne vous arabisez pas. Vos cultures, africaines ou asiatiques, sont riches. Nourrissez-vous en, afin de pouvoir exploiter au mieux vos potentiels d’imagination et de créativité, qui habilleront les fondements universels de votre spiritualité. Je tenais les mêmes propos aux musulmans qui vivent en Europe et aux États-Unis.

En 1994, quand j’ai rencontré pour la première fois Cat Stevens, qui, après sa conversion à l’islam, avait renoncé à la musique et choisi de s’appeler Yusuf Islam, je lui avais conseillé de ne pas arrêter la musique. « Dieu t’a donné une voix, un talent et une créativité, lui avais-je dit. Continues à les enrichir. Je t’écoutais quand j’étais jeune. Tu chantais de belles chansons, qui n’étaient en aucun cas en opposition avec ce que l’islam et la spiritualité nous enseignent. » Quand il est revenu à la musique, je lui ai écrit un texte qui saluait l’heureuse réconciliation entre Yusuf et Cat.

Vous me présentez comme un penseur de l’islam, mais sachez que cela fait plus de trente ans que je suis cette voie. Un penseur de l’islam ne pense pas qu’à l’islam. Il pense à partir de l’islam, et doit s’ouvrir à tous les domaines des savoirs et des arts. J’écris des poèmes, des pièces de théâtre depuis l’âge de quatorze ans. Ce n’est pas en contradiction avec ma foi. Cela la confirme et l’embellit.

Pourquoi le choix de ce style, assez actuel, urbain, qu’est le slam ?

Peut-être l’influence du 93, où je suis désormais installé… Plus sérieusement, ce style, mon style, je ne l’appelle pas slam. Il y a une différence importante à mon sens. Je parlerais plutôt de poésie mise en musique, comme pouvaient le faire Léo Ferré, Jean Ferrat ou Serge Reggiani. C’est vers cela que je m’oriente. Comme je l’explique dans l’introduction de l’album, la musique donne force au verbe poétique, elle l’habille. Il est vrai que je ne chante pas, contrairement à ces artistes, car je n’ai ni la voix pour cela, ni leur talent.

Cela s’inscrit-il dans une nouvelle stratégie de communication, où le « prophète déchu » tenterait de restaurer son image en devenant un militant anticolonialiste ? Partez-vous à la conquête d’un nouveau public ?

Ceux qui disent cela ne connaissent pas mon parcours. Avant même mon engagement sur le terrain de l’islam, dans les années 1980, j’étais considéré, en Suisse, comme un tiers-mondiste, un anticolonialiste de la première heure. J’ai rencontré Dom Helder Camara, Thomas Sankara et Aimé Césaire. Nous partagions la même vision.

Beaucoup de mes contempteurs ne connaissent rien de ma vie, de mes engagements et de mes écrits, et ils se permettent de tirer des conclusions en écoutant un morceau [de musique], dont leur profonde ignorance et une constante malveillance déforment la source et le sens.

Vous sentez-vous proche des mouvements antiracistes français, comme celui d’Assa Traoré ?

Je suis proche de leurs dénonciations et de leurs revendications, pas de leur idéologie. En matière de bavures policières, et plus généralement de racisme, ils disent des vérités qu’il faut entendre. Il y a beaucoup de choses justes dans le discours d’Assa Traoré. Ceci étant, son positionnement a évolué au fil des ans, et elle s’est enfermée dans une vision extrêmement limitée, et souvent simplificatrice, des enjeux politiques. Au-delà de la – juste – dénonciation du racisme, ses analyses politiques se veulent radicales, mais sont souvent plus simplificatrices que radicales.

Il y a un vrai problème de racisme, mais le racisme ne dit pas tout de l’équation politique générale »

S’il y a, en effet, un véritable problème de racisme, il ne dit pas tout de l’équation politique générale et des rapports de pouvoir. Je suis proche de tous ceux – quelles que soient leur couleur ou leur religion – qui résistent à l’injustice, à la corruption ou à l’exploitation. Il importe néanmoins que les analyses économiques et politiques prennent en compte la complexité du réel et offrent une réelle alternative. Nous en sommes loin.

Dans votre premier titre de slam, « Qu’est-ce que vous croyez ? » vous déployez un argumentaire à la Malcolm X, où vous employez le « vous » et le « nous » comme pour diviser, séparer deux mondes, deux communautés, deux continents. Qui sont ces « vous » et ces « nous » ?

Contrairement à ce qu’ont écrit certains médias, de droite et d’extrême droite notamment, le « vous » ne désigne pas le Français lambda, les M. Dupont ou Mme. Durand, citoyens et citoyennes français « blancs », qui seraient en opposition avec un « nous » qui, lui, incarnerait ceux qui sont venus d’ailleurs, les « Arabes » ou les « Noirs », dont les parents et les grands-parents sont nés ailleurs. Une écoute attentive et honnête du texte ne permet pas cette interprétation. Celle ou celui qui lit mon texte avec ces lunettes devrait se poser cette question : d’où mes lunettes viennent-elles, par qui ont-elles été fabriquées ?

 

Le texte ne présente pas du tout une vision réductrice de l’Occident. Je parle aussi de ces « Justes » qui, en Occident, vont en mer sauver les migrants, et que l’on poursuit en justice en les accusant d’être les complices des trafiquants. Ceux-là sont Européens, blancs, et font partie du « nous » dans la dignité et la solidarité humaines.

Je suis en guerre contre l’hypocrisie des pouvoirs, contre ceux qui laissent mourir les migrants »

Le « vous », c’est Matteo Salvini, l’ancien ministre italien de l’Intérieur, ou les pouvoirs, les chefs d’État, les PDG des multinationales qui exploitent les pauvres et les migrants, l’extrême-droite qui les diabolisent et les « criminalisent ». Oui, je suis en guerre contre l’hypocrisie des pouvoirs, contre ceux qui laissent mourir les réfugiés et les migrants.

Je ne diabolise ni l’Occident ni les Blancs, mais ces pouvoirs qui dévoient les valeurs qu’ils prétendent incarner. Ceux qui refusent de lire mon texte correctement ont un intérêt idéologique à le dénaturer. Ils veulent m’attribuer la paternité de ce qui est leur fonds de commerce à eux : la stigmatisation, l’exclusion, le « nous » – leur « nous », dans lequel nous ne sommes pas invités.

 

À la fin de mon texte, je dénonce ceux qui tiennent ce discours de division. Certains sont au pouvoir, d’autres sont leurs supplétifs, tels ces chroniqueurs qui, à longueur de journée, sur les chaînes de télévision françaises, alimentent la division et parlent du « grand remplacement ».

Votre texte va-t-en guerre est, en tout cas, interprété comme un appel à ce « séparatisme » que dénonce le gouvernement français…

C’est tout le contraire. Quand je dis « Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on est là pour vous remplacer ? », il ne faut surtout pas enlever la ponctuation. C’est une interrogation, à laquelle le texte répond en soulignant que nous ne sommes absolument pas là pour remplacer. Au contraire, nous sommes là pour partager, vivre et agir ensemble.

Des migrants près des côtes libyennes, le 10 janvier 2020.

Un bateau de migrants près des côtes libyennes, le 10 janvier 2020 (illustration). © Santi Palacios/AP/SIPA

Ce texte dit finalement des choses simples et claires : « À vous les pouvoirs, qui volez et colonisez, à vous leurs supplétifs, qui jouez sur les peurs et les divisions, sachez qu’on ne laissera pas la colonisation perdurer sous différentes formes, car la colonisation est un crime. Vous n’avez pas le droit de coloniser les peuples du Sud ou de voler leurs ressources, ni, ensuite, d’en faire des criminels quand ils cherchent à échapper à la misère en venant se réfugier en Occident. »

Vous clamez aussi : « Dormez en paix… Nous sommes une bonne nouvelle, un vent de liberté… » En quoi les étrangers, les musulmans, et, plus largement, les migrants sont-ils une bonne nouvelle pour les pays occidentaux ?

Ils le sont sur plusieurs plans. D’abord, et c’est fondamental, nos sociétés occidentales accèdent à la diversité des cultures et des couleurs. Pour moi, cette diversité, c’est l’avenir. La bonne nouvelle, c’est que nous assistons à l’avènement de sociétés culturellement multiples et diversifiées. Elles consacrent ce qu’il y a de plus beau chez un être humain : une humanité une et commune, alliée à des identités multiples.

L’immigration ne s’arrêtera pas et c’est sans doute ce qui sauvera l’Europe »

Le deuxième aspect de cette bonne nouvelle est d’ordre économique. L’Europe et toutes les sociétés du Nord vieillissent sur le plan démographique. Les pays de l’Union européenne disent : « Nous aurons besoin de 20 millions d’immigrés pour sauver nos économies. »

Alors, soit l’on continue, pour des raisons électoralistes, de faire semblant de ne pas avoir besoin des immigrés, tout en les laissant entrer clandestinement et dans des conditions déplorables en Europe afin de mieux pouvoir les exploiter – ce qui est inadmissible. Soit l’on reconnaît que ce besoin économique existe, objectivement. Et, dans ce cas, on les accueille légalement et on les respecte. Ce mouvement migratoire est de toute manière inéluctable. L’immigration ne s’arrêtera pas, et c’est ce qui sauvera sans doute l’Europe et les États-Unis.

Enfin, troisième bonne nouvelle : l’énergie et le potentiel de créativité de ces populations, généralement jeunes, offrent d’innombrables possibilités à leurs pays d’accueil. Si on leur laisse la possibilité de s’exprimer, comme c’est déjà le cas dans certaines sociétés anglo-saxonnes ou au Canada, elles seront des sources d’enrichissement sur le plan économique, technologique, culturel et artistique.

Pour toutes ces raisons, ceux qui viennent du Sud sont une bonne nouvelle. Ils forment ce « nous » qui inclut tous les humanistes, ouverts et justes, ceux qui exigent que chaque être humain soit traité avec dignité, qu’il soit riche ou pauvre, noir, jaune ou blanc. Mon texte ne dit pas autre chose.

Ne pensez-vous pas que vous risquez de donner raison aux chantres du « grand remplacement » et à tous ceux qui, depuis toujours, vous accusent de tenir un double langage : de vouloir en réalité prendre le contrôle de l’Occident, changer ses lois, ses structures politiques, son histoire, sa culture ?

Il n’y a là aucun double discours. Du point de vue de la spiritualité, je prie et je jeûne ; mais je suis européen de culture, je parle le français, je pense français… Et puis je veux, évidemment, contribuer au bien-être de ma société. Quel être humain ne souhaite pas contribuer positivement à l’évolution de la société dans laquelle il vit ? Encore faudrait-il que le pouvoir et les élites de ladite société considèrent que nous en faisons partie. Ils exigent que nous nous intégrions, ce qui est fait depuis belle lurette ; pourtant, dans leur tête, ils ne nous intègrent pas. Tous les êtres, où qu’ils vivent, doivent offrir une contribution positive à leur espace social. Je ne fais que répéter cela depuis quarante ans.

Si nous voulons que « notre » Occident survive, il va falloir composer avec le Sud »

J’ai écrit, il y a vingt ans, un « Manifeste pour un nouveau Nous », que j’ai inséré dans mon livre Mon intime conviction. Si nous, citoyens, voulons que « notre » Occident survive, il va falloir composer avec le Sud. Et ne pas se tromper d’ennemi, car les véritables ennemis sont certains hommes et femmes politiques, à l’extrême droite, mais également à droite et à gauche de l’échiquier, qui sont les véritables promoteurs de cette idéologie nauséabonde de la division, de la stigmatisation et du racisme.

La nouvelle visibilité, dans le champ public, des personnes « issues de l’immigration » a créé une crispation, une réaction émotionnelle. « Attention, “ils” arrivent », disent les élites et les chroniqueurs qui entretiennent la peur. Mais, dans les faits, ils n’arrivent pas, ils étaient là, c’est juste qu’on les avait cachés. Ils travaillaient dans le bâtiment, sur les chantiers, faisaient le ménage, et rentraient le soir dans leurs cités dortoirs.

Aujourd’hui, leurs enfants et leurs petits-enfants se retrouvent dans toutes les sphères de la société. Ils sont médecins, avocats, enseignants, éducateurs sociaux, journalistes, employés de banque, ingénieurs, plombiers, garagistes, éboueurs… Même si on les voit encore peu à la télévision, ils sont là. Ils ne veulent pas se cacher. Visibles et actifs, ils rayonnent dans la société parce qu’ils sont chez eux, tout simplement.

Manifestation de Black Lives Matter à Oklahoma City, aux États-Unis, le 31 mai 2020.

Manifestation de Black Lives Matter à Oklahoma City, aux États-Unis, le 31 mai 2020. © Nick Oxford/REUTERS

 

Ce processus historique, qui s’est fait sur plusieurs générations, fait croire à certains qu’il y aurait un remplacement. Pourtant, au lieu de se sentir envahis et colonisés, ils feraient mieux de voir en ces personnes des agents de paix et de pacification, une présence positive, autant de promesses d’enrichissement humain. La réaction émotionnelle de celui qui voit en l’autre le danger de sa propre disparition est une sorte d’aveuglement historique : il n’avait pas vu, ou avait fait semblant de ne pas voir. Il faudra désormais « faire avec » : le mouvement historique et la force du nombre sont irréversibles. Notre avenir est pluriel et multiculturel.

Pensez-vous que la prophétie de Michel Houellebecq, dans Soumission (2015), se réalisera un jour ? Que les Français éliront un président issu de l’immigration, voire de confession musulmane ? Une sorte d’Obama made in France ?

Je me méfie des symboles. Pour avoir beaucoup côtoyé la société américaine, et tout particulièrement les Afro-Américains, je n’ai jamais pensé que l’élection que l’un d’eux à la présidence des États-Unis aboutirait à leur émancipation. Au contraire, Barack Obama a été l’arbre qui a un peu contribué à « étouffer » la forêt. Durant son mandat, on ne disait presque plus rien à ce sujet.

L’exploitation des Noirs, les prisons, le racisme institutionnalisé, la discrimination à l’emploi… rien n’a vraiment changé. À preuve : huit ans après la réélection d’Obama, le mouvement Black Lives Matter a émergé, ce qui montre combien la situation des Noirs s’est dégradée aux États-Unis.

Puisque l’on parle de symbole, même Nelson Mandela, une fois élu président, était conscient que rien n’était acquis et ne cessait de répéter que la lutte devait continuer.

Sur le temps long, pas de doute : en France, il y aura des élus, une représentation parlementaire de plus en plus diversifiée, ce qui est déjà un peu le cas. Reste à espérer que les politiques de demain ne barreront pas la route à cette diversité.

Il y a en effet plusieurs façons d’empêcher ce mouvement historique naturel : répandre la peur, le sentiment d’insécurité et la suspicion ; ficher les gens pour de mauvaises raisons, comme on a pu le voir dans les universités (« celui-ci est trop pratiquant, celui-là ne boit jamais d’alcool », etc.). Ou bien encore, au nom de la loi et contre la loi, fermer des associations et en soutenir d’autres. On peut aussi « criminaliser » ceux qui trouvent de l’argent par le biais d’initiatives citoyennes, parce qu’ils deviennent, de fait, indépendants. L’on se tait lorsque les pétromonarchies distribuent leurs deniers et, « en même temps », on vient nous expliquer qu’on promeut un islam moderne… Il y a le discours – un vrai double discours politique – et il y a les faits, qui, eux, sont tout aussi objectifs que têtus.

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