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Économie

Exclusif – Mostafa Terrab (OCP) : Afrique, Inde, États-Unis… « Notre stratégie sert la sécurité alimentaire mondiale » (2/2)

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Mis à jour le 28 mai 2021 à 15:36

Mustapha TERRAB lors de la Cérémonie de lancement TEAL Technology Services, à Rabat, Maroc, 2017© HOC © JV OCP IBM

Dans cette seconde partie de l’interview accordée à Jeune Afrique, le PDG du géant marocain des engrais revient sur l’année 2020, des bouleversements entraînés par la pandémie de Covid à la plainte déposée contre son groupe par l’américain Mosaic.

À 65 ans, Mostafa Terrab, patron d’OCP, géant mondial des engrais, est une personnalité reconnue au niveau international. Adoubé par Hassan II au début des années 1990, quand il rejoint le cabinet royal, il demeure également un grand commis de l’État intimement attaché au rayonnement de son pays. Sous sa direction depuis 2006, OCP (6,1 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2020) s’est totalement transformé et poursuit aujourd’hui sa mue, diversifiant ses activités, modernisant ses infrastructures et sa gouvernance, investissant dans la recherche et le développement.

Ses prises de parole dans les médias étant rarissimes, le long entretien qu’il nous a accordé fait figure d’événement.  Nous le publions en deux épisodes. Dans ce deuxième volet, Mostafa Terrab revient sur l’année 2020 marqué par la pandémie de Covid, par l’essor de son groupe sur les marchés indiens et sud-américains, mais aussi la plainte à son encontre de son concurrent Mosaic et le regain de tensions au Sahara avec le Polisario.

Jeune Afrique : Comment va OCP après une année marquée par une pandémie inédite dont on ne voit pas encore la fin ? Votre chiffre d’affaires, en hausse de 4 % en 2020, semble indiquer que votre groupe a su gérer cette période pleine d’incertitude.

Mostafa Terrab : En effet, le monde fait face à une pandémie inédite dans un contexte mondial marqué par l’ouverture et la circulation des personnes et des biens presque sans entraves. Au moment où les autorités nationales ont décrété l’urgence sanitaire et pris des mesures préventives pour faire face aux effets de la pandémie, le groupe s’est organisé pour assurer la résilience de nos opérations.

Il a mis ses personnels non indispensables à la production en télétravail et créé dans le même temps un Business Resilience Center (BRC). La mobilisation exemplaire de l’ensemble des collaborateurs et l’engagement responsable de nos sous-traitants ont permis d’assurer la bonne marche de la production et de la chaîne logistique.

La progression de notre chiffre d’affaires dans un contexte de bas de cycle, marqué également par la plainte déposée par notre concurrent américain, est remarquable. Nous nous sommes rapidement adaptés à un marché global où nos activités sont naturellement liées au secteur agroalimentaire. Par ailleurs, nous nous sommes attachés à réduire nos coûts de production. Je saisis l’occasion pour rendre hommage aux collaborateurs d’OCP pour leur engagement.

Nous sommes un acteur mondial avec des clients sur les cinq continents

Pourtant, le prix des engrais n’était pas spécialement haut. Vous avez compensé en gagnant de nouveaux marchés.

Nous sommes un acteur mondial avec des clients sur les cinq continents et nous sommes également un acteur intégré sur l’ensemble de la chaîne de valeur des phosphates. Je prends deux exemples. Le premier, l’Inde, qui est notre client traditionnel sur la roche et l’acide. Ce grand pays a connu, comme ailleurs, des mesures de lockdown ayant affecté sa production de fertilisants.

Nous avons rapidement réagi en approvisionnant nos clients indiens en fertilisants, et ils en ont fait profiter l’agriculture et les fermiers dans un contexte de mousson exceptionnellement favorable. Le second exemple, l’Éthiopie, est un partenaire de premier plan en Afrique. Nous travaillons à satisfaire la demande de ce pays, dont la consommation d’engrais croît continuellement pour assurer sa sécurité alimentaire et soutenir ses exportations en produits agricoles.

Sur la question des prix bas que vous évoquiez, l’année 2020 a également été celle où notre plan d’investissement initial, consistant à tripler notre capacité de production a joué à plein et nous a permis de réaliser un record de production validant ainsi nos investissements contracycliques.

Quels sont vos objectifs pour cette année ? Faites-vous du développement de vos ventes d’engrais en Asie et en Amérique du Sud une priorité ? Souhaitez-vous encore augmenter le poids des ventes d’engrais dans votre chiffre d’affaires (et diminuer celle de la roche) ?

D’abord, le groupe OCP est un acteur intégré sur l’ensemble de la chaîne des fertilisants, de la roche de phosphate aux engrais en passant par l’acide phosphorique, un produit intermédiaire servant à la fabrication d’engrais et à d’autres utilisations alimentaires ou techniques. L’intégration confère une flexibilité qui permet de s’adapter à la variété de la demande mondiale.

Par ailleurs, nos ventes s’équilibrent sur les quatre continents, l’Océanie étant intégrée à notre réseau commercial Asie. Forts des orientations de Sa Majesté le roi, nous travaillons à valoriser cette ressource stratégique pour la vie qu’est le phosphore, de manière responsable et au bénéfice de toute l’humanité. Notre stratégie s’adapte à la demande de nos clients et s’inscrit dans la chaîne de la sécurité alimentaire mondiale.

Nous avons réaffirmé notre intention de continuer à servir les fermiers américains

Mi-2020, votre concurrent américain Mosaic a porté plainte aux États-Unis contre vous pour dumping. Après enquête, les autorités lui ont donné raison et ont décidé, en mars dernier, d’imposer à vos exportations des droits compensateurs à hauteur de 19,97 %. Dans l’attente de cette décision, vous aviez suspendu vos ventes aux États-Unis. Allez-vous reprendre vos exportations ?

Permettez-moi d’abord de corriger : il ne s’agissait pas d’une plainte pour dumping, distorsion anticoncurrentielle qui consiste à vendre moins cher que le coût de production et susceptible d’être sanctionnée pénalement ! Le reproche portant sur le régime d’exploitation des ressources minières ne concernait pas les pratiques commerciales.

Je ne commenterai pas ici la décision des autorités américaines. En revanche, dès l’annonce des décisions frappant de droits de douane nos produits, nous avons réaffirmé notre intention de continuer à servir les fermiers américains. Nous évaluons toutes les options possibles pour approvisionner au mieux tout le marché nord-américain.

Cette surtaxe a été motivée par le fait qu’OCP a accès gratuitement au sous-sol marocain, ce qui fait très fortement baisser vos coûts de production. Comprenez-vous cet argument  ?

Je vous ai signalé que je m’abstiendrais de commenter les décisions des autorités administratives américaines. Pour répondre à votre question et vous éclairer, je précise que nous sommes une entreprise publique détenue très majoritairement par l’État. Nous avons remplacé la taxe de monopole – en cours du temps où OCP était institué en établissement public – par une politique de dividendes qui permet aux sociétés anonymes de rémunérer leurs actionnaires. OCP est soumis par ailleurs au régime commun en matière de taxation et de prélèvement d’impôts. En la circonstance, ce qu’OCP remonte à l’État actionnaire ou comme agent contribuable est sans commune mesure avec ce qui prévalait avant.

>> À lire sur Jeune Afrique Business+ : OCP vs Mosaic, les conseils et les dessous du dossier

Cette année 2020 a été marquée en interne par des efforts supplémentaires d’économie, et vous annoncez vouloir continuer dans cette voie. OCP n’était pas assez strict sur la gestion de ses dépenses jusqu’à présent ?

Depuis plus de douze ans, nous travaillons en permanence sur ce que l’on appelle le cost leadership. C’est un effort continu. Notre action vise constamment l’adaptation de nos moyens aux buts que nous nous fixons. Qualité de nos produits et qualité environnementale, satisfaction des clients, excellence opérationnelle sont des objectifs au cœur de nos stratégies, elles-mêmes en continuelle adaptation. En conséquence, la bataille que nous menons pour la compétitivité par l’innovation et la maîtrise des coûts est une bataille de tous les instants.

Bien que détenu à 95 % par l’État marocain, OCP a obtenu le statut de société autonome. Pourtant, dans un certain nombre de cas, on a le sentiment que votre groupe participe aux politiques publiques. Cette année, vos donations pour lutter contre le Covid-19 ont été très importantes (339 millions de dollars). Est-ce le rôle d’OCP d’accorder son appui à l’État  ?

D’abord, je le mentionnais tout à l’heure, OCP est passé du statut d’établissement public à celui de société anonyme, avec tous les standards de gouvernance : conseil d’administration et comités émanant de celui-ci.

S’agissant du don Covid, laissez-moi vous dire combien nous avons été fiers, comme nombre de sociétés – y compris privées – et autres personnes physiques, de participer à cet élan national. Vous n’imaginez pas un instant que les entreprises privées, grosses contributrices à l’effort de solidarité nationale, l’aient fait sur injonction ! Notre action ne nous a été dictée par personne. J’ajoute d’ailleurs que nombre de nos collaborateurs y ont spontanément et librement contribué également.

Nous exploitons les ressources phosphatées de Boukraa en bons pères de famille

OCP exploite la mine de Boukraa, au Sahara. Le regain de tension avec le Polisario depuis novembre 2020 vous inquiète-t-il ?

Comme chef d’entreprise, je ne me ferai pas entraîner par des tensions voulues par les adversaires de l’intégrité territoriale nationale. Ce que je pourrais vous dire est que nous exploitons les ressources phosphatées de Boukraa en bon père de famille. Nous avons apporté régulièrement des fonds propres pour assurer la continuité de l’exploitation de la mine, des infrastructures de traitement et de la logistique.

Nous avons accompagné la montée en nombre et en compétence de nos collaborateurs issus de nos provinces du Sud et, lorsque Phosboucraa est bénéficiaire, nous ne remontons jamais un dirham de dividende. Tous les profits sont réinvestis localement. Nous sommes engagés dans un programme d’investissement colossal de plus de 2 milliards de dollars : port, traitement du phosphate, transformation en engrais, accompagnement de ces investissements en capacité de production et en capital humain.

Nous avons créé une technopole abritant également l’Université Mohamed-VI-Polytechnique [UM6P], avec des capacités de recherche et développement dans les disciplines des énergies renouvelables et de l’agriculture en milieu aride et salin.

Le Polisario s’est souvent servi de l’inscription du Sahara sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies pour faire saisir des navires. Est-ce toujours le cas ?

Les autorités politiques marocaines prennent en charge la défense des intérêts légitimes et supérieurs de la nation sous l’autorité suprême de Sa Majesté le roi. Toute la nation est derrière le souverain. Quant au rapt des navires, l’expérience sud-africaine a montré, s’il en avait été besoin, combien est vain ce type de piraterie.

Une très grande majorité des pays reconnaît la pertinence et la crédibilité du plan d’autonomie sous souveraineté marocaine

Les États-Unis viennent de reconnaître la marocanité du Sahara. Cette évolution se remarque-t‑elle ailleurs ?

Une très grande majorité des pays reconnaît la pertinence et la crédibilité du plan d’autonomie sous souveraineté marocaine. Évidemment, la reconnaissance américaine est un pas décisif, et, comme vous l’avez certainement relevé, beaucoup de pays ont ouvert des représentations consulaires dans nos provinces du Sud.

En novembre, OCP a accueilli Nadia Fassi Fehri en tant que responsable de la transformation numérique et membre de votre conseil d’administration. Votre groupe a-t-il besoin de féminiser ses équipes ?

Notre groupe est fier d’avoir accueilli Mme Nadia Fassi Fehri, dont les compétences sont largement reconnues dans le marché des talents au Maroc. Cette dame et bon nombre de talents ont rejoint le groupe, aussi bien au niveau du corporate que de l’UM6P pour renforcer nos capacités managériales et de transformation. Mme Fassi Fehri est investie en qualité de chief transformation officer et n’est pas membre du conseil d’administration. La parité est érigée comme levier de performance au sein du groupe, et beaucoup de nos collaboratrices comptent parmi le top management.

Savez-vous que bon nombre de femmes travaillent dans la production, longtemps un domaine réservé aux hommes, comme cheffes de production, aussi bien au niveau minier que dans la transformation industrielle, voire comme conductrice de gros engins. Notez par ailleurs que les femmes constituent désormais la moitié de nos recrutements d’ingénieurs. Tout le Maroc est engagé dans cette voie, qui fait participer les femmes à la création des richesses dans notre pays. Elles sont très souvent très méritantes.

>>> À lire sur Jeune Afrique Business+ : Quatre directions simpliées désormais chapeautées par Mostafa Terrab chez OCP

Ces derniers mois, votre état-major a été largement remanié, ce qui n’est pas la première fois. Quel est l’objectif de ces changements ? Des remaniements réguliers sont-ils nécessaires dans un groupe comme OCP ?

Comme partout ailleurs dans les grandes firmes, nous adaptons notre organisation aux impératifs stratégiques du moment et nous donnons leur chance aux jeunes talents en veillant à mobiliser, en permanence, l’intelligence collective du groupe dans son entièreté.