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Mali : Assimi Goïta peut-il rester au pouvoir ?

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Mis à jour le 12 mai 2021 à 17h31
Le président malien Assimi Goïta aux funérailles d’Amadou Toumani Touré à Bamako, le 17 novembre 2020.

Le président malien Assimi Goïta aux funérailles d'Amadou Toumani Touré à Bamako, le 17 novembre 2020. © MICHELE CATTANI/AFP

Le chef de la junte qui a renversé Ibrahim Boubacar Keïta le 18 août 2020 demeure influent. Mais, ses proches l’assurent, il s’effacera à l’issue de la transition. Et ce malgré ceux qui l’appellent à participer à la présidentielle.

C’est un geste symbolique pour un anniversaire tout aussi symbolique. Le 20 janvier dernier, à l’occasion des 60 ans de la création de l’armée malienne, le colonel Assimi Goïta a procédé à la pose de la première pierre d’un hôpital militaire à Banankoro, près de Bamako. Coût du projet : 26 milliards de francs CFA (39,6 millions d’euros), financés par l’État. L’édifice devrait être livré dans deux ans. Il sera équipé notamment d’une zone d’atterrissage pour hélicoptère et permettra la prise en charge de blessés de guerre.

Pour cette cérémonie en grande pompe, le vice-président de la transition était entouré du Premier ministre, Moctar Ouane, du président du Conseil national de transition (CNT), le colonel Malick Diaw, de quelques ministres – dont celui de la Défense et des anciens Combattants, Sadio Camara –, et de représentants de la hiérarchie militaire.

En ce jour de fête pour les Forces armées maliennes (FAMa), Assimi Goïta a une pensée pour les soldats déployés sur le terrain. Jusqu’au 18 août, date à laquelle Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) a été renversé, Goïta était l’un d’eux. Il commandait le Bataillon autonome des forces spéciales et des centres d’aguerrissement (BAFS-CA) basé à Sofara, dans le centre du Mali. Après le putsch, il a été porté à la tête du Comité national pour le salut du peuple (CNSP).

Si celui-ci a depuis été dissous, ses membres occupent désormais des places de choix dans la gestion de la transition. Goïta lui-même en est devenu le vice-président chargé des questions de sécurité et de défense. Un poste taillé sur mesure quand, sous la pression de la Cedeao et d’une partie de l’opinion malienne, le CNSP s’est résolu à céder la direction de la transition à un civil.

Une énigme

Dix mois après son irruption sur le devant de la scène politique, le colonel demeure une énigme. Militaire et fils de militaire, pur produit des écoles militaires maliennes et passé par des centres de formation à l’étranger, Goïta, 38 ans, tient à rester discret. « Pour l’instant, il ne veut pas communiquer, glisse un membre de son entourage. Il se concentre sur ses dossiers. »

En tenue de combat, le visage masqué et l’arme à la ceinture, Assimi Goïta se déplace toujours à bord d’un Hummer

De fait, ses prises de parole sont rares. Est-ce parce que la gestion de la crise sécuritaire est l’un des chantiers prioritaires de la transition et qu’il se sait très attendu sur cette question ? Le plus souvent en tenue de combat, le visage masqué et l’arme à la ceinture, Assimi Goïta se déplace toujours à bord d’un Hummer. Sa sécurité rapprochée est assurée par des membres des forces spéciales, autrement dit par « ses » hommes.

Depuis les bureaux de la vice-présidence, également situés sur la « colline du pouvoir », à Koulouba, Goïta « pilote la réorganisation de l’armée », assure un membre du Conseil national de transition (CNT), proche du colonel. « Les unités de combat sont équipées d’armes lourdes. Il orchestre aussi l’acquisition de véhicules, de drones et d’avions au profit de l’armée, ajoute-t-il. Le programme d’action gouvernemental prévoit également de recruter 25 000 nouveaux militaires, dont 5 000 dans les prochaines semaines, afin de renforcer les capacités de l’armée. »

Le putsch a eu très peu d’impact sur la vie quotidienne des soldats

Les mois ont passé depuis la chute d’IBK, mais Goïta – que les spécialistes des questions sécuritaires qualifient volontiers d’ « anti-Sanogo » en référence à l’auteur du coup d’État qui a renversé Amadou Toumani Touré en 2012 – n’a pas vu son blason se ternir. Il conserve une bonne image au sein de la troupe.

« Du point de vue militaire, le putsch a eu très peu d’impact sur la vie quotidienne des soldats, analyse Marc-André Boisvert, chercheur indépendant sur les questions de défense et auteur d’une thèse sur l’armée malienne. Sur le terrain, il n’y a pas eu de trêve durant le coup d’État. Les choses ont continué comme s’il ne s’était rien passé. »

Pour le chercheur, s’il n’y a pas eu de grand changement dans le fonctionnement de l’armée, il y a cependant une différence dans la manière dont elle est perçue par l’opinion publique et dans sa communication. « Les FAMa ont souvent été accusées d’exactions au cours des dernières années, rappelle-t-il. Le gouvernement d’IBK a toujours géré la patate chaude en leur laissant un chèque en blanc tout en rassurant la communauté internationale en annonçant qu’il allait enquêter sur ces allégations. » À l’en croire, l’ex-junte se sent peu concernée par ces accusations et ne prend donc pas la peine d’y répondre.

« Il y a toutefois lieu de s’inquiéter quant à la cohésion interne de l’ex-CNSP, estime un connaisseur de la scène politique malienne. Une bagarre entre les militaires putschistes ne manquerait pas d’avoir des répercussions sur le pays ». « Pour l’heure, il y a quelques divergences de points de vue, mais pas de dissensions », assure un de leurs proches.

Bilan très critiqué

Le bilan sécuritaire des nouveaux maîtres du Mali est néanmoins très critiqué, notamment par les leaders du Mouvement du 5 Juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), qui ont manifesté pendant des mois pour réclamer la démission d’IBK en 2020. Dans les régions du centre, de plus en plus de villages tombent sous le joug de groupes qualifiés de terroristes et l’insécurité gagne désormais le sud du pays.

Les nominations de hauts gradés à des postes de gouverneur ont donné le sentiment que l’armée s’accaparait les leviers du pouvoir

« Les officiers se font nommer dans des bureaux climatisés et restent dans les centres urbains au lieu d’aider à récupérer l’intégrité du territoire », regrette Ibrahima Ikassa Maïga, coordinateur national du M5-RFP. Les nominations de hauts gradés à des postes de gouverneur puis de directeur d’institution publique ont en effet donné le sentiment que l’armée, déjà influente dans le gouvernement et le CNT, s’accaparait les leviers du pouvoir.

Une crainte renforcée par le fait qu’en l’absence d’un organe unique de gestion des élections, les scrutins sont organisés par le ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (MATD), que dirige le lieutenant-colonel Abdoulaye Maïga et que les gouverneurs représentent dans les régions.

Candidat ou pas ?

Assimi Goïta serait-il en train de mettre en place un système destiné à le maintenir au pouvoir ? Depuis quelques semaines, Issa Kaou Djim, le quatrième vice-président du CNT, le presse de se porter candidat à la présidentielle prévue en février 2022. « L’imperturbable patriote Assimi Goïta sera le candidat du peuple en 2022, a-t-il lancé début mars. Nous pensons qu’il n’y a pas d’autre choix, car il faut arrêter les politiciens de 1991. »

Assimi Goïta n’a aucun intérêt à rester au pouvoir

Si le colonel ne s’est jamais officiellement exprimé sur la question, son entourage confie que les sorties d’Issa Kaou Djim, qui est aussi l’ancien porte-parole de l’imam Mahmoud Dicko, l’agacent. « Cela ne lui plaît pas du tout, affirme un de ses visiteurs réguliers. Sa candidature n’est pas prévue par la loi et Assimi Goïta n’est pas un homme qui viole la loi. »

« Cet appel à se présenter n’est pas sérieux. Il est porté par une personne qui n’a, de surcroît, aucune crédibilité, renchérit un ministre. La priorité pour nous, c’est la sécurité, l’organisation des élections, la réconciliation des Maliens et la refondation de la nation. »

« Assimi Goïta n’a aucun intérêt à rester au pouvoir, car les institutions internationales ne le lui permettraient pas », abonde Mohamed Amara, sociologue à l’Université des lettres et sciences humaines de Bamako. Il est vrai que la charte de la transition n’autorise pas les acteurs de premier plan à se présenter en 2022.

« Si, au début de la transition, il était présenté comme un novice dans la gestion de la chose publique, il a depuis découvert le marigot politique », ajoute Amara, qui explique que la défiance entre militaires et classe politique s’est renforcée au fil des mois et que Goïta ne semble pas chercher à nouer une alliance avec quelque parti que ce soit. « Je ne suis pas de ceux qui croient que Goïta veut se présenter aux élections », ajoute un diplomate ouest-africain basé à Bamako.

Une vision à long terme

« Les putschistes ont maintenant compris comment fonctionnaient les choses et ils savent qu’à court terme, ils ne peuvent pas garder le pouvoir, analyse Marc-André Boisvert. Si un chef de junte veut réussir sa propre transition, il doit trouver un chemin discret vers l’extérieur pour ne pas finir comme Dadis Camara, Amadou Haya Sanogo ou n’importe quel autre putschiste ces vingt dernières années. Goïta est quelqu’un d’extrêmement intelligent. Je pense qu’il veut effectivement se retirer comme l’assurent plusieurs membres de son entourage. Après, va-t-il rester dans les FAMa ? Ou va-t-il occuper quelques postes à l’étranger pour revenir dans une dizaine d’années dans l’arène politique ? Le temps nous le dira. »

La nuance est importante : si tous s’accordent à dire que le jeune colonel n’a pas l’intention de se lancer dans la course à Koulouba lors de la prochaine élection, aucun n’écarte la possibilité d’un retour sur le devant de la scène dans quelques années, comme l’avait en son temps fait ATT. À en croire l’un des proches de Goïta, l’ancien président est d’ailleurs l’un de ses modèles.  Et d’ici là, il sera intéressant de voir s’il apporte son appui à un acteur politique. Nul doute que le soutien du vice-président de la transition sera déterminant pour remporter le scrutin, tout comme le sera celui des religieux. Les candidats en sont conscients et le courtisent déjà.

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