Politique

Élections législatives au Maroc : les enjeux du scrutin

Réservé aux abonnés
Par - à Casablanca
Mis à jour le 11 mai 2021 à 17:43

Des personnes attendent de déposer leur bulletin de vote pour l’élection législative dans un bureau de vote à Casablanca.

Les contours des élections de 2021 se précisent de plus en plus. Première nouveauté, la tenue des élections communales, régionales et législatives à la même date. Objectif ? Mobiliser les électeurs dans un contexte politique sinistré. 

Après des mois d’incertitudes et de concertations avec les partis politiques, le ministère de l’Intérieur a fixé les dates du calendrier électoral de 2021. Pour la toute première fois au Maroc, les élections communales, régionales et législatives auront lieu le même jour.

La date retenue est le 8 septembre, qui tombe exceptionnellement un mercredi (auparavant, les élections avaient lieu un vendredi). Une date loin d’être anodine. Habituellement, les élections législatives se jouent entre fin septembre et début octobre, alors que la rentrée parlementaire a lieu le deuxième vendredi d’octobre. Cette fois-ci, les Marocains verront donc se dessiner la carte politique nationale en amont de cette rentrée et sauront donc très vite quelle majorité émergera pour gouverner le pays.

Cette journée s’inscrit par ailleurs dans un véritable marathon électoral. Elle sera précédée par les élections professionnelles, le 6 août, et suivie, le 21 septembre, par les élections indirectes pour la constitution des conseils provinciaux et préfectoraux, réservées aux nouveaux élus communaux. Enfin, les élections indirectes auront lieu le 5 octobre à la Chambre des conseillers, quelques jours avant la grande rentrée parlementaire inaugurée par le roi Mohammed VI.

Mobiliser un maximum d’électeurs

Le fait de rassembler trois scrutins en un pourrait ainsi augmenter le taux de participation électorale. Selon le politologue Mustapha Sehimi, la date du 8 septembre est bel et bien un choix politique et stratégique : « Il s’agit de mobiliser l’électorat une seule fois pour un seul jour, en sachant que les élections communales mobilisent bien plus que les élections parlementaires. L’idée est donc de créer une dynamique qui favorisera ces dernières ».

Cela permettra également réduire les dépenses et les efforts logistiques, ainsi que de rationaliser les déplacements afin de limiter les risques face à la pandémie de Covid-19.

La plupart des partis politiques sont en panne de programme

Ces changements inédits ont été proposés dans un memorandum présenté le 22 juillet 2020 par trois partis de l’opposition : le Parti authenticité et modernité (PAM), le Parti du progrès et du socialisme (PPS) et le Parti de l’Istiqlal. À l’époque, ces derniers avaient déjà opté pour le mercredi et non le vendredi, « à condition d’accorder aux fonctionnaires et aux employés des secteurs public et privé des autorisations exceptionnelles d’absence, rémunérée et non prélevée sur le congé annuel ».

Quant à la forme du bulletin de vote retenue pour cette journée « trois en un », les incertitudes planent encore : certains évoquent un vote avec plusieurs bulletins, tandis que d’autres envisagent un bulletin unique avec des cases à cocher.

Désillusions

Ce « trois en un » suffira t-il à fédérer les électeurs ? Rien n’est moins sûr. La pandémie, le confinement et les restrictions sanitaires ont entraîné une véritable crise socioéconomique au Maroc, accentuant les désillusions de nombreux citoyens. Les partis politiques eux-mêmes ont été pénalisés, avec l’impossibilité de tenir des réunions publiques ou leurs conseils internes.

Le PAM, par exemple, n’arrive toujours pas à réunir son conseil national. « La campagne électorale va démarrer autour du 20 août. Si nous sommes encore soumis à des restrictions, cela ne favorisera pas les réunions, les grands meetings… L’impact va être lourd », prophétise Mustapha Sehimi. D’autant que la plupart des partis politiques sont en panne de programme, ayant du mal à susciter de l’espoir.

« Presque tous les partis ont été au gouvernement depuis 2011, certains sont comptables de ce bilan, d’autres n’ont pas tenu leurs promesses. Globalement, excepté le PJD, ils ont tous un tronc commun, peu de différences… Difficile donc d’attirer l’attention des électeurs », poursuit le politologue

Selon lui, l’ensemble de la classe politique attend la sortie publique du rapport rédigé par la commission du modèle de développement (la commission Benmoussa) : « Pour l’instant, nos leaders sont donc en apnée en attendant de prendre le train en marche ».

Mais alors que la commission a remis ce rapport au cabinet royal en janvier dernier, il n’a pas toujours pas été rendu public. Dans une telle conjoncture, où la crise sanitaire se mêle à une crise socio-économique, ce rapport apparaîtrait comme déconnecté de la réalité. « Il faudrait plutôt tabler sur une publication au moment du discours de la fête du Trône, le 30 juillet prochain », souligne cet enseignant en sciences politiques.

Cet attentisme coûte cher aux politiques, au point qu’on assiste « non pas à une dépolitisation des citoyens, mais à un décrochage des citoyens par rapport au cadre institutionnel des partis. Désormais, la politique et l’activisme se déploient sur les réseaux sociaux », estime Mustapha Sehimi.

Quel vainqueur à l’horizon ?

Dans un tel contexte, aucun parti politique ne semble ainsi pouvoir tirer son épingle du jeu. Le PJD et le PAM seront les grands perdants de ces élections, notamment à cause de mise en place du fameux quotient électoral.

Auparavant, la répartition des sièges dans chaque circonscription était basée sur le nombre de bulletins valises. Le quotient électoral se basera lui sur le nombre d’inscrits sur les listes électorales. De façon purement mathématiques, le PJD risque ainsi de passer de 124 députés (actuellement) à 85, et le PAM de 102 à 80.

Avec 80 à 85 sièges, le PJD ne bénéficiera plus de la même capacité de négociation

Si le RNI, qui dispose de 40 sièges, atteint les 60 lors des prochaines élections, « ce serait déjà un exploit », admet Mustapha Sehimi, tandis que l’Istiqlal, qui possède 44 sièges, table prudemment sur 60 ou 65. Quant aux autres partis (UC, MP, USFP, PPS), ils ne bougeront pas, ou très peu.

Le scénario le plus probable est que le PJD, et ce même s’il arrive en tête, ne parvienne pas à composer sa majorité. Contrairement à 2011, puis à 2016, il ne sera plus le « parti incontournable » : autrement dit, avec 80 ou 85 sièges (maximum) il n’aura plus le même statut et ne bénéficiera plus de la même capacité de négociation.

D’autant plus que la majorité (198 sièges) pourra se faire dans son dos, entre les autres partis. Le parti de la Lampe, qui n’a pas du tout envie de retourner dans l’opposition, sera donc amenée à faire de grandes concessions pour rester dans la majorité, au point peut être de ne plus diriger le gouvernement.