Politique

[Tribune] Quand les pays riches parlent aux Africains

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Mis à jour le 17 mai 2021 à 10h14

Par  Cheikh Tidiane Dieye

Directeur exécutif Centre africain pour le commerce, l'intégration et le développement (Cacid)

Par  Jean-Louis Guigou

Économiste français et président du think tank euro-méditerranéen Ipemed (Institut de prospective économique du monde méditerranéen), qui lance la fondation La Verticale AME.

(@JLGuigou)

Le président chinois Xi Jinping, le Premier ministre indien Narendra Modi, le président sud-africain Cyril Ramaphosa, le président brésilien Michel Temer et le président russe Vladimir Poutine (de gauche à droite) lors du 10e sommet des Brics, à Johannesburg (Afrique du Sud), le 26 juillet 2018.

Le président chinois Xi Jinping, le Premier ministre indien Narendra Modi, le président sud-africain Cyril Ramaphosa, le président brésilien Michel Temer et le président russe Vladimir Poutine (de gauche à droite) lors du 10e sommet des Brics, à Johannesburg (Afrique du Sud), le 26 juillet 2018. © Nikolsky/Tass/ABC/Andia.fr

Dans la lutte d’influence que se livrent les grandes puissances sur le continent, la Chine et les États-Unis marquent des points. En dépit de son déficit d’image, l’Europe pourrait cependant très vite rattraper son retard si elle change de technique d’approche.

En Afrique, la concurrence entre grandes puissances commence par une concurrence des « narratifs ». Les États-Unis et la Chine parlent aux Africains. Ils répondent, à leur manière, au triple besoin qu’imposent ces derniers : oser penser, partager et agir autrement. Quant aux Européens, ils leur proposent un projet qui n’est encore ni clair ni tout à fait convaincant. Au-delà de ces trois modes narratifs (chinois, américain et européen) en Afrique, il faudra, de plus en plus, tenir compte de celui des Africains aux Africains. Il n’est pas encore très audible, mais il s’élève, et prône l’émancipation et la responsabilité.

États captifs

Le « narratif » chinois est de loin le plus structuré. Cela le rend compréhensible par les élites et aussi par les peuples africains. D’abord, les Chinois ont une vision à long terme (cinquante ans), avec la montée en puissance des routes de la soie associant l’Asie à l’Afrique et à l’Europe. C’est audacieux, dans une période dominée par le court terme, et qui, avec le Covid-19, prône la fermeture plutôt que l’ouverture. Puis, ils tiennent un discours tiers-mondiste qui parle aux Africains : « Les Occidentaux nous ont maltraités et colonisés… comme vous ! Ils ont toujours la prétention de dominer et d’imposer leurs conditions et leurs valeurs. Nous, Chinois, le contestons…comme vous. Associons-nous pour changer l’ordre mondial. » Des centres d’études chinoises diffusent la culture de l’Empire du Milieu en Afrique, des forums et des colloques de qualité se multiplient. Enfin, les Chinois excellent dans l’action : des prêts massifs et des infrastructures. Les Chinois sont pressés, les Africains aussi. Certains États du continent s’endettent et deviennent captifs. Les zones économiques spéciales donnent un tour concret à leur partenariat avec les Africains. Elles crédibilisent l’Afrique industrielle et en font un candidat concret aux relocalisations depuis l’Asie. Malgré les critiques sur l’endettement et la confiscation des matières premières, le narratif chinois sur l’Afrique est devenu opérationnel.

Peu structuré, mais efficace

Le narratif américain reste moins structuré, mais il est efficace. L’Amérique se fait aimer par l’image, la télévision, les médias, les outils numériques qui véhiculent la culture américaine. Les universités américaines sont puissantes en Afrique, elles diplôment des cadres qui commenceront leur carrière de l’autre côté de l’Atlantique. Et les évangélistes ne sont pas reste: ils vont porter la parole américaine sur le continent. En réalité, ce narratif masque le peu d’intérêt économique de l’Amérique pour l’Afrique. Reste l’intérêt politico-militaire de la lutte contre le terrorisme – et aussi, il faut le reconnaitre, l’aide en matière sanitaire, notamment grâce aux grandes fondations américaines.

« La Corrèze avant le Zambèze »

Pour sa part, le narratif européen en Afrique a pris du retard, malgré des progrès récents. Celui-ci est lié à une mauvaise image, ancrée, née de la traite des Noirs (XVIe-XVIIIe siècles), de la colonisation (XIXe et XXe siècles) et de la décolonisation mal aboutie. Les relations postcoloniales (France-Afrique, le soutien aux dictateurs pour assurer l’accès aux matières premières ou la sécurité, etc.) n’ont pas permis de dépasser une histoire longue de malheurs, de mépris, de paternalisme, d’exploitation des matières premières et de la main-d’œuvre bon marché. De plus, ces dernières années, le durcissement du débat migratoire d’une Europe qui se referme sur elle-même, n’a pas aidé. Et la crise sanitaire liée au Covid 19 l’a encore davantage éloignée de l’Afrique, réactivant dans l’opinion publique le vieux dicton « la Corrèze avant le Zambèze ». Côté africain, la déception à l’égard de l’Europe s’est souvent transformée en malentendu, puis en rancœur. Entre ces deux continents que la géographie et l’histoire rapprochent tant – pour le pire, mais aussi pour le meilleur grâce aux diasporas, aux échanges humains et culturels – la méconnaissance réciproque s’est, en réalité, installée.

Pourtant, d’autres voix se font entendre, en Afrique comme en Europe. Le regard change sur le continent qui se transforme en profondeur. Cela nourrit un narratif encore fragile mais novateur, qui cherche à faire naître un désir d’Afrique en Europe et un désir d’Europe en Afrique, sur des bases non plus rentières, mais productives, non plus imposées, mais coproduites. L’entreprise est vaste, elle demandera du temps et du courage politique, mais elle a commencé.

Les Africains ne sont pas seulement nos voisins, ce sont nos partenaires naturels, c’est avec eux que nous bâtirons le monde dans lequel nous voulons vivre.

Le « penser autrement » des Européens a bien changé ces dernières années. Durant son mandat à la tête de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker s’est fait le promoteur d’une « nouvelle alliance ». Angela Merkel a proposé un plan Marshall pour l’Afrique qui serait fondé, non plus sur le seul commerce, mais sur l’investissement productif. Quelques mois après son élection, Emmanuel Macron disait vouloir « arrimer les deux continents, européen et africain, à travers la Méditerranée et créer une grande région Afrique-Méditerranée-Europe ». La présidente Ursula von der Leyen a imposé aux Commissaires de ne plus travailler « pour » mais « avec » l’Afrique. Dans son discours sur l’état de l’Union le 18 septembre 2020, elle a déclaré : « Les Africains ne sont pas seulement nos voisins, ce sont nos partenaires naturels, c’est avec eux que nous bâtirons le monde dans lequel nous voulons vivre. » La  direction générale du développement et de la coopération essaye de s’engager dans cette nouvelle stratégie avec l’Afrique.

Dans le même temps, le narratif des Africains aux Africains a, lui aussi, bien évolué. De plus en plus d’acteurs, surtout les intellectuels et les jeunes, dessinent, jour après jour, les contours de l’avenir qu’ils souhaitent pour l’Afrique : justice, souveraineté économique, équité dans les relations internationales, de transformation structurelle, insertion dans les chaînes de valeur globale, intégration régionale, diversification des partenariats commerciaux, innovation, technologie, transparence et bonne gouvernance. Dans son plaidoyer contre les accords de partenariat économique entre l’Europe et les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), l’ancien président de la République du Sénégal, Abdoulaye Wade, préconisait, dès 2007, au nom de l’Afrique, une nouvelle alliance Afrique-Europe qui, s’écartant de toute réaction défensive face à l’arrivée de nouveaux concurrents commerciaux asiatiques sur le continent africain, invitait à un nouveau partenariat fondé sur une vision d’avenir partagée.

De la dépendance à la responsabilité

Cette vision de l’Afrique par les Africains s’est précisée au cours des dernières années. À titre d’exemple, le discours du président ghanéen Nana Akufo-Addo, qui recevait le président Emmanuel Macron le 12 décembre 2017, était clair : « Il faut en finir avec la charité […]. Les aides, ça n’a jamais marché, ça ne marchera jamais […]. Une nouvelle Afrique est en marche, riche de sa population, de sa jeunesse, de ses richesses naturelles […]. L’Afrique doit voler de ses propres ailes et créer des opportunités pour retenir sa jeunesse. » L’Afrique ne veut pas devenir « l’usine du monde », mais elle veut transformer sur place « ses » matières premières et créer des possibilités d’emploi et d’espérance démocratique pour les jeunes.

Comment faire converger ces nouveaux narratifs européens et africains ? Peut-on imaginer un narratif commun ? Évidemment, oui. Mais cela suppose quelques préalables.  Notamment : changer de comportement Pour les Européens, c’est passer de l’esprit de conquête à l’esprit de partage. Pour les Africains, c’est passer de la dépendance à la responsabilité ; changer d’objectif : passer du simple commerce au partage des chaînes de valeur (comme la Chine l’a fait avec les pays du Sud-Est asiatique) en promouvant la coproduction euro-africaine ; changer de méthode, en passant du top-down au bottom-up, c’est-à-dire à une approche territoriale des besoins de la population et de l’action des sociétés civiles locales.

Tant que nous n’aurons pas un narratif commun entre Africains, Méditerranéens et Européens, notre action restera limitée et dispersée

On n’avancera pas concrètement sans mettre en place quatre outils qui ont fait leurs preuves entre les deux Amériques, comme entre la Chine et les pays du Sud-Est asiatique : un outil de coordination des think tanks européens et africains pour penser la réponse à ces défis communs et tracer la voie d’une meilleure intégration de la région AME ; une institution financière intercontinentale pour sécuriser les investissements et assurer la mobilité des capitaux ; un traité économique de coproduction pour la réindustrialisation de l’Europe, et l’industrialisation de l’Afrique à partir de ses matières premières et de ses besoins ; une institution de concertation politique cogérée, pour mettre sur pied des politiques et des régulations communes.

Tant que nous ne partagerons pas une vision commune, des outils puissants pour une intégration économique régionale productive, soutenable et solidaire, notre région restera le fruit des convoitises de puissances extérieures. Tant que nous n’aurons pas un narratif commun entre Africains, Méditerranéens et Européens, notre action restera limitée et dispersée. Bâtissons ce narratif commun, pour mettre en œuvre nos préférences collectives.

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