Politique

État de siège en RDC : qui sont les chefs militaires choisis par Félix Tshisekedi ?

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Par - à Kinshasa
Mis à jour le 10 mai 2021 à 17:25

Des soldats congolais à Béni, dans le Nord-Kivu, en 2018 (illustration).

Luboya Nkashama Johnny à la tête de l’Ituri, Constant Ndima Kongba au Nord-Kivu. Le profil et le parcours des deux lieutenants généraux chargés d’appliquer les mesures d’exception dans les deux provinces de l’Est, qui partagent tous deux un passé d’ancien rebelles, soulève de nombreuses questions.

Ils sont désormais les deux visages de la nouvelle stratégie de Félix Tshisekedi dans l’Est, celle par laquelle il entend répondre au « cri de détresse » des populations de ces régions, soumises aux exactions de groupes armés.

Les lieutenants généraux Luboya Nkashama Johnny et Constant Ndima Kongba, nommés respectivement gouverneurs militaires de l’Ituri et du Nord-Kivu, prennent leurs fonctions dans un contexte tendu, alors que de nombreuses voix au sein de la société civile se sont fait entendre pour dire leurs craintes quant aux risques de confier l’administration de ces territoires déjà fortement éprouvés aux seuls militaires.

« Stratégie du choc »

Depuis le 6 mai, ces deux provinces sont en effet officiellement en état de siège, pour une période de trente jours renouvelable. Leurs gouverneurs civils ont été suspendus, tout comme les juridictions civiles, remplacées par des cours militaires.

 

L’objectif de cet état d’exception est clair : contrer les groupes armés qui sévissent dans la région, dont le nombre est estimé à pas moins de 122, selon le décompte du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Fer de lance de cette « stratégie du choc », les lieutenants généraux Luboya Nkashama Johnny et Constant Ndima Kongba sont loin d’être des inconnus dans la région.

Nommé gouverneur militaire du Nord-Kivu, Constant Ndima Kongba a auparavant été commandant de la Troisième zone de défense, qui couvre les deux Kivus, le Maniema, l’Ituri, la Tshopo et les deux Uélés, de septembre 2018 à juillet 2020. C’est lui qui dirigeait les Forces armées de la RDC (FARDC) lorsqu’ont été lancées des opérations de grande envergure dans le territoire de Béni, soumis à d’incessantes attaques de « présumés rebelles ADF [Forces démocratiques alliées] ».

Nous nous apprêtons à lancer la dernière attaque contre les ADF afin de les exterminer définitivement

« Nous nous apprêtons à lancer la dernière attaque contre les combattants ADF dans les jours à venir afin de les exterminer définitivement », avait même lancé Félix Tshisekedi en octobre 2019, en marge d’une visite à Béni. Un an et demi plus tard, force est de constater que la menace est toujours aussi présente, et les violences récurrentes.

Désorganisation et inefficacité

Durant cette période également, des politiques, des activistes et même certains experts des questions sécuritaires avaient pointé une désorganisation de la chaîne de commandement, et la faible efficacité des actions menées sur le terrain. C’est aussi durant cette période que, selon l’ONU, des unités spéciales de l’armée rwandaise, ainsi que des Burundais, ont mené des opérations sur le territoire congolais. Ce que Kigali et Gitega ont démenti.

Originaire du Nord-Oubangui, l’officier Constant Ndima Kongba, 58 ans, a commencé sa carrière au sein des Forces armées zaïroises (FAZ), notamment dans la Division spéciale présidentielle (DSP), composée d’hommes directement rattachés à Mobutu Sese Seko.

Le nom du lieutenant-général Ndima a notamment été associé à l’opération « Effacer le tableau »

En septembre 1998, lorsque Jean-Pierre Bemba crée le Mouvement de libération du Congo (MLC) dans l’ancienne Province-Orientale, Constant Ndima Kongba le rejoint. Les exactions en Centrafrique de l’Armée de libération du Congo (ALC), la branche armée du MLC créée avec le soutien d’officiers ougandais et dont les hommes sont équipés d’armes venues de Libye, vaudront à Bemba dix années de poursuites devant la CPI – il sera finalement relaxé.

Le nom du lieutenant-général Ndima a notamment été associé à l’opération « Effacer le tableau », menée entre octobre 2002 et janvier 2003 conjointement par le MLC et le Rassemblement congolais pour la démocratie – National (RCD-N), dirigé par Roger Lumbala. Cet ancien chef de guerre, poursuivi pour « complicité de crimes contre l’humanité », a été placé en détention provisoire début janvier 2021.

Piller les ressources en se servant de la terreur générée par de graves violations des droits de l’homme comme d’une arme de guerre

À l’époque, les troupes du MLC et du RCD-N mènent une campagne autour des localités d’Epulu, Mambasa, Teturi, Byakato et Erengeti, au sud de Béni. « L’objectif de cette campagne était de gagner le contrôle du territoire, notamment celui des forêts environnantes qui revêtent un intérêt stratégique, et de piller ses ressources en se servant de la terreur générée par de graves violations des droits de l’homme comme d’une arme de guerre », lit-on dans un rapport du Minority Rights Group International daté de 2004.

De promotion en promotion

Après la réunification de l’armée, Constant Ndima Kongba rejoint les rangs des FARDC, dont il grimpe les échelons : commandant de brigade, puis de région militaire, il devient ensuite chef d’état-major adjoint des forces terrestres et sera également nommé commandant de la deuxième zone de défense (qui comprend le Katanga et les deux Kasaïs), chargé des opérations et renseignements, aux côtés du général Jean-Claude Kifwa Kambili, dit « Tango Tango ».

En 2018, Joseph Kabila le nomme commandant de la troisième zone de défense, dans l’est du pays. Et en juillet 2020, Félix Tshisekedi lui confie le poste de chef d’état-major général adjoint chargé de l’administration et de la logistique des FARDC.

Luboya Nkashama Johnny a lui aussi un profil d’ancien rebelle revenu dans l’armée

Le lieutenant général Luboya Nkashama Johnny, qui s’est vu confier l’Ituri, a lui aussi un profil d’ancien rebelle revenu dans les rangs de l’armée. Luba du Kasaï-Oriental, Luboya a grandi à Lubumbashi, au Katanga, où il a décroché une licence de droit avant d’obtenir un diplôme à l’École de formation des officiers (EFO) de Kananga puis d’intégrer les Forces armées zaïroises (FAZ).

Il a ensuite évolué au sein de la 21e brigade d’infanterie « Léopard » des FAZ pour y former les jeunes recrues. Le 18 mars 1997, lors de la prise de l’aéroport de Lubumbashi par l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), son unité, dirigée à l’époque par feu le colonel Joseph N’Sau Nzuzi, rejoint les rebelles.

Luboya Nkashama Johnny, proche du général en retraite Jean-Pierre Ondekane, ancien commandant militaire et vice-président du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD-Goma), était aussi selon plusieurs sources très proche du général rwandais James Kabarebe.

Pendant toute la période où ce dernier était chef d’état-major des Forces armées du Congo, Johnny Luboya était commandant du bataillon de défense du quartier général. Il a également travaillé au sein de la Détection militaire des activités anti-patrie (DEMIAP, les renseignements militaires) puis a finalement rallié le RCD-Goma.

Proche de Tango Four et d’Azarias Ruberwa

Ce qu’il fera avant le début de la seconde guerre du Congo, en août 1998. Alors commandant du bataillon des FAC stationné à Walika, Luboya Nkashama Johnny deviendra l’adjoint du général Gabriel Amisi Kumba – dit Tango Four – au sein du RCD-Goma. Tango Four, dont il est resté proche, n’est autre que l’actuel inspecteur des FARDC au département Administration et Logistique. Il fait l’objet de sanctions américaines.

Luboya Nkashama Johnny assurera ensuite des fonctions de sécurisation et de renseignement au sein de la structure politique et administrative du RCD-Goma. Aujourd’hui, il serait très proche d’Azarias Ruberwa, figure du RCD qui connaît bien Joseph Kabila et fut ministre de la Décentralisation au sein du précédent gouvernement.

Des adjoints très actifs aussi

Un peu moins connus dans l’opinion publique, les gouverneurs militaires adjoints n’en ont pas moins un parcours dense. Le commissaire divisionnaire Benjamin Alongaboni Bangadiso, gouverneur militaire adjoint de l’Ituri, est, tout comme Luboya Nkashama Johnny qu’il secondera, un ancien des FAZ.

Diplômé de l’EFO en 1986, il a d’abord évolué au sein du bataillon parachutiste de la DSP comme commandant de compagnie, puis dans la Garde civile, jusqu’en 1997. Après la réunification de l’armée et de la police, en 2004, Alongaboni sera nommé, en 2007, inspecteur divisionnaire adjoint de la Police nationale congolaise (PNC), chargé des opérations et du renseignement. Un poste qu’il occupera notamment aux côtés du général John Numbi.

Tombé en disgrâce, il est écarté des centres du pouvoir : il est nommé inspecteur provincial de la police au Katanga, puis directeur des Écoles de la police, avant d’être désigné administrateur adjoint de la province du Nord-Kivu.

L’adjoint de Constant Ndima Kongba a un profil plus classique. Le commissaire divisionnaire Jean Romuald Romy Ekuka Lipopo, gouverneur adjoint du Nord-Kivu pour la durée de l’état de siège, a été formé en Belgique (il a décroché une licence en criminologie à l’Université de Liège et étudié à l’École royale de gendarmerie de Belgique).

Il a commencé sa carrière au sein de la gendarmerie zaïroise, a été le chef adjoint de la maison militaire sous Joseph Kabila et Félix Tshisekedi pendant les premiers mois du mandat de celui-ci.