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Cet article est issu du dossier «Le grand tournant de Tshisekedi»

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Politique

État de siège en RDC : Félix Tshisekedi recherche la bonne formule à l’Est 

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Des soldats accueillent le nouveau gouverneur militaire du Nord-Kivu à l’aéroport de Goma, le 10 mai 2021.

Des soldats accueillent le nouveau gouverneur militaire du Nord-Kivu à l’aéroport de Goma, le 10 mai 2021. © Olivia Acland/REUTERS

Désormais débarrassé de son ancien partenaire de coalition, Félix Tshisekedi espère résoudre le casse-tête sécuritaire dans le Nord-Kivu et l’Ituri. Après l’état de siège décrété début mai, pourrait-on s’acheminer vers une réforme des FARDC ?

Le 23 octobre 2020, à l’occasion de son discours à la nation annonçant le lancement des consultations politiques, Félix Tshisekedi avait placé « les questions relatives à la paix et à la sécurité nationale » au sommet de la pile des divergences qu’il avait avec son allié Joseph Kabila.

Six mois plus tard, désormais émancipé de cette contraignante cohabitation avec son prédécesseur, le président cherche à honorer l’une de ses principales promesses : résoudre le casse-tête sécuritaire de l’Est et ramener la paix dans cette région meurtrie, depuis plus de vingt-cinq ans, par des conflits à répétition. 

Pour le moment, les chiffres ne plaident pas en sa faveur. Selon le Baromètre sécuritaire du Kivu (BSK), projet conjoint du Groupe d’étude sur le Congo et de Human Rights Watch (HRW), le nombre de civils tués dans cette région est en nette augmentation depuis la fin de 2019. Et plus de 120 groupes armés sont toujours recensés dans l’Est du pays. 

Face à la détérioration d’une situation déjà délicate, la colère des populations locales n’a cessé de croître au cours des dernières semaines. Comme en novembre 2019, la Monusco a été la cible de plusieurs manifestations dans des villes de l’Est au cours du mois d’avril. La mission onusienne, dont le repli progressif est déjà engagé et qui doit désormais concentrer ses efforts sur les provinces de l’Est, est accusée de laxisme face aux tueries à répétition. À Beni, des élèves ont aussi effectué un long sit-in devant la mairie pour rappeler au président sa promesse de s’installer dans l’Est. 

« Improvisation totale ? » 

Conscient de l’urgence qu’impose la situation, mais aussi de l’importance de cette thématique sécuritaire dans la perspective de 2023, Tshisekedi était donc tenu de réagir. C’est avec la volonté de frapper un grand coup qu’il a annoncé, le 30 avril, l’instauration de l’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. 

La mesure, prévue par la Constitution mais jamais décrétée, ni encadrée par une loi, est effective depuis le 6 mai, pour une période de trente jours. Résultat : l’administration civile a été remplacée par des militaires et des policiers aux pouvoirs renforcés (perquisitions de jour et de nuit, interpellations, interdiction de publier tout ce qui pourrait nuire aux opérations). 

L’ampleur de la tâche est immense. « Cela fait vingt ans qu’on a tout essayé, mais on n’avait pas encore essayé l’état de siège », a rappelé le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya.  

Toutefois, l’octroi des pleins pouvoirs aux militaires jusque dans les instances judiciaires, où la justice militaire a pris le relais, a été accueilli avec un mélange de surprise et de méfiance. Symboliquement, il s’agit d’une mesure forte pour un président qui a réaffirmé son ambition d’éradiquer les groupes armés dans l’Est.

Mais, dans la pratique, étant donné qu’il renforce les prérogatives d’une armée critiquée pour l’implication de plusieurs de ses membres dans le cycle de violence, ce choix du tout-militaire fait grincer des dents de nombreux observateurs. « On craint, reconnaît l’un d’entre eux, que cette mesure ait été élaboréeau mieux, avec précipitation, au pire, dans une improvisation totale et avec une justification politique, car le président subissait une énorme pression de la société civile et de plusieurs politiques. » 

La communauté diplomatique s’est montrée étonnamment discrète sur le sujet en s’abstenant de réagir. Selon une source onusienne, la Monusco n’avait d’ailleurs pas été mise au courant de cette décision. 

Axe Kigali-Kinshasa 

Félix Tshisekedi et Paul Kagame, à l’Africa CEO Forum, en 2019 à Kigali.

Félix Tshisekedi et Paul Kagame, à l’Africa CEO Forum, en 2019 à Kigali. © Henry Joël/ACF/JA

Pourquoi une telle méfiance ? Si l’efficacité à court et moyen termes d’une telle mesure fait l’objet d’un débat, elle vient surtout prendre le relais d’autres solutions militaires déjà proposées par Félix Tshisekedi et qui n’ont pour le moment connu qu’un succès mitigé. 

Le projet de coalition régionale, évoqué à partir d’octobre 2019 et conçu comme un état-major conjoint des armées de la région, n’a jamais réellement décollé. Malgré l’organisation de plusieurs réunions entre les chefs des armées voisines, l’hostilité d’une partie de la sphère politique et les nombreuses divisions entre les pays impliqués, notamment le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, ont vite plombé le projet. 

Qu’à cela ne tienne, Félix Tshisekedi a poursuivi son rapprochement avec Kigali, dossier dans lequel il s’est beaucoup investi depuis le début de son mandat. Alors que le groupe d’experts de l’ONU a affirmé, dans son rapport de décembre 2020, que des militaires rwandais étaient intervenus dans l’Est de la RDC, Kinshasa et Kigali ont multiplié les réunions en début d’année.

Sous la houlette du conseiller sécurité de Tshisekedi, François Beya, et du mécanisme national de suivi de l’accord cadre d’AddisAbeba, dont le coordinateur, Claude Ibalanky, a ses entrées au Rwanda, les deux pays ambitionnent de mettre en place un plan opérationnel pour lutter contre les groupes armés. Aucune précision n’a été donnée sur la forme que celui-ci pourrait prendre mais d’un côté comme de l’autre, l’hypothèse d’opérations conjointes n’est pas écartée. La question est traitée avec précaution, compte tenu des crispations qu’elle génère dans l’opinion congolaise. 

Contre les ADF, un bilan inégal

Un soldat congolais lors d’une opération contre les ADF, au Nord-Kivu en décembre 2018.

Un soldat congolais lors d’une opération contre les ADF, au Nord-Kivu en décembre 2018. © REUTERS/Goran Tomasevic

L’offensive « de grande envergure » lancée par l’armée contre le groupe d’origine ougandaise des Forces démocratiques alliées (ADF) en novembre 2019 présente aussi un bilan inégal. Si l’armée a beaucoup communiqué sur les bastions repris par les Forces armées de la RDC (FARDC), la menace des ADF reste présente et les attaques qui leur sont imputées sont encore très nombreuses, bien qu’ils n’opèrent plus dans leurs sanctuaires habituels.

À l’époque déjà, la Monusco n’avait pas pris part à ces opérations sur le terrain : n’ayant pas été impliquée dans l’élaboration de l’offensive, elle avait limité son soutien à un appui technique, dont des vols de reconnaissance. 

Rétablir la morale au sein des FARDC 

Par ailleurs, la présence de militaires présumés responsables de violations des droits humains à des postes de commandement constitue, depuis plusieurs années, un obstacle à une plus grande coopération entre FARDC et Casques bleus. Sur le terrain, l’arrivée prochaine d’un contingent kényan censé renforcer la brigade d’intervention de la force de la Monusco (FIB) pourrait, si les conditions sont réunies, renforcer l’efficacité du travail avec les FARDC.

L’hypothèse d’opérations conjointes FARDC-Monusco n’a dailleurs pas été abandonnée. Dans les rangs de la mission onusienne comme au sein de la société civile, le profil des gouverneurs intérimaires nommé dans le cadre de l’état de siège a néanmoins suscité des questions. 

Si l’éthique est rétablie, le reste suivra

Malgré les réticences qu’il soulève, ce dispositif permettra-t-il de résoudre durablement la crise ? Tshisekedi dispose de réels atouts pour impulser une nouvelle dynamique. Outre l’écrasante majorité qui lui est désormais acquise, son nouveau ministre de la Défense, Gilbert Kabanda, dit vouloir rétablir la morale au sein des FARDC« Tout le reste, c’est-à-dire les moyens financiers, les moyens logistiques, l’administration, suivra si l’éthique est rétablie »a-t-il assuré. 

« La preuve d’un réel changement d’attitude passerait par l’octroi d’une part du budget plus importante à la défense et une réforme de fond des FARDC », estime une source diplomatique. 

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