Politique

Fronde sociale : l’Algérie à nouveau en ébullition

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Par - à Alger
Mis à jour le 10 mai 2021 à 13:21

Des Algériens crient des slogans lors d’une manifestation anti-gouvernementale dans la capitale Alger, le 7 mai 2021.

Chute des recettes pétrolières, chômage, inflation, baisse du pouvoir d’achat… La colère gronde au sein de la population, qui multiplie les appels à la grève et les manifestations à l’encontre du gouvernement.

Dimanche 2 mai, des scènes d’émeutes inédites dans les rues d’Alger mettent aux prises deux corps constitués dans un face à face tendu. Des escouades de pompiers brandissent des pancartes où l’on peut lire leurs revendications socioprofessionnelles, tandis qu’ils se font tabasser et refouler par des escadrons de policiers antiémeutes. Disposées en cordons compacts, les forces de l’ordre obstruent tous les accès menant vers le siège de la direction générale de la protection civile, où les pompiers comptent organiser un sit-in de protestation.

De telles confrontations, l’Algérie en voit pratiquement tous les jours tant le climat politique et social est devenu tendu. La colère gronde dans tous les secteurs et le front social a des allures de volcan rejetant des panaches de fumée à la veille d’une éruption.

Mouvements de protestation sporadiques

En Algérie, les mouvements de protestation ou de colère se comptent désormais par centaines, si ce n’est par milliers. Le phénomène de blocage des routes est désormais ancré dans les mœurs. Pas un seul jour ne se passe sans qu’on ne ferme un axe routier pour réclamer des logements sociaux, des emplois, du gaz ou l’achèvement de tel ou tel projet.

Récemment, quatorze syndicats de l’enseignement ont annoncé une grève de trois jours, les 9, 10 et 11 mai, ainsi que des manifestations devant les directions de l’éducation à travers le pays dans le but d’« améliorer le pouvoir d’achat de l’enseignant ».

Mais la situation dure déjà depuis plusieurs semaines. Le 12 avril, à la veille du ramadan, ce sont les travailleurs d’Algérie Poste qui ont entamé une grève d’une semaine. Ils réclament le versement de leurs primes de rendement individuel et collectif, dénoncent « les promesses non tenues de leur tutelle » et exigent la prise en charge de leurs revendications, dont certaines datent de 2003.  

Quelques jours plus tôt, la grève déclenchée par les personnels de la santé avaient déjà paralysé tous les hôpitaux du pays. Les grévistes dénonçaient, entre autres, le non-versement de la prime Covid-19 et exigeaient de meilleures conditions de travail ainsi qu’une augmentation des salaires. Le corps médical algérien a en effet durement été éprouvé par la sanitaire : plusieurs centaines d’entre eux ont perdu la vie des suites du Covid-19.

Pour faire face à cette situation inquiétante, le président Abdelmadjid Tebboune a appelé, le 2 mai, à l’engagement d’un « dialogue avec tous les partenaires sociaux ».

Flambée des prix

Depuis le début de l’année, des produits de large consommation comme l’huile, les pâtes et les légumes secs connaissent une hausse des prix vertigineuse. Le prix du poulet, sur lequel se rabattent la plupart des ménages à faible ou moyen revenu, a par exemple pratiquement doublé.

Les longues files d’attente pour obtenir un sachet de lait ou un bidon d’huile subventionnée ont ainsi refait leur apparition. Le manque de liquidités dans les bureaux de poste oblige déjà des milliers de retraités et de travailleurs aux revenus modestes à faire la queue des heures durant pour retirer leurs maigres pécules. Pour cause de sécheresse, l’alimentation en eau potable est déjà rationnée dans de nombreux quartiers d’Alger.

Les trottoirs et les abords des routes nationales sont ainsi devenus de gigantesques marchés de produits de large consommation comme les vêtements, les fruits, les légumes, les œufs ou la volaille.

Des membres de la protection civile algérienne chantent lors d’un rassemblement devant le siège du service à Alger, le 2 mai 2021.

RYAD KRAMDI / AFP

La décision de l’État de dévaluer le dinar face aux devises étrangères se fait durement ressentir. En décembre 2020, le Cercle d’action et de réflexion sur l’entreprise (Care) relevait que, sur les dix dernières années, la monnaie algérienne avait déjà perdu 77 % vis-à-vis des devises étrangères.

D’autant qu’aux effets de la crise sanitaire sont venus s’ajouter ceux de la chute brutale des prix du pétrole. Pour faire face à l’effondrement de ses rentrées en devises, l’Algérie tente de réduire tant mal que bien la facture de ses importations. Quitte à créer des pénuries de certains produits dans beaucoup de secteurs.

Répression

L’érosion continue du pouvoir d’achat, le chômage dont – le taux avoisine les 14 % – et l’inflation (2,4 % en 2020) entraînent de fait la paupérisation des couches sociales les plus fragiles. Selon le délégué national aux risques majeurs auprès du ministère de l’Intérieur, le pays a perdu pas moins de 500 000 emplois directs depuis le début de la crise sanitaire. Quelque 25 000 entreprises de BTP ont fermé leurs portes, jetant à la rue 200 000 travailleurs, selon président de l’Association générale des entrepreneurs algériens.

À ce tableau déjà assez sombre s’ajoutent des arrestations massives au sein des activistes du « Hirak » et ceux du web. Ce vendredi 7 mai, des milliers d’Algériens sont encore sortis dans la rue pour réclamer le changement et l’instauration d’un « État civil et non militaire ».