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[Témoignage] Mon premier jour avec BBY

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Par  Célestin Monga

Professeur associé à Harvard’s Kennedy School of Government et ancien journaliste à JA.

Béchir Ben Yahmed dans son bureau, à Jeune Afrique, à Paris, en 2010.

Béchir Ben Yahmed dans son bureau, à Jeune Afrique, à Paris, en 2010. © Bruno Lévy pour JA

L’économiste camerounais Célestin Monga a fait, en 1987, un portrait de Béchir Ben Yahmed dans son ouvrage « Têtes d’affiche : ces Africains qui font l’Afrique ». Il raconte ici leur première rencontre. Plutôt cocasse.

Paris, fin 1982, un lundi matin. Je cours. Pas trop vite. Parce que ma veste de laine n’est pas la tenue indiquée pour faire un sprint entre la Place de l’Étoile et le 51 de l’avenue des Ternes. Je cours, en douceur. La réunion a été prévue pour 9 h 30 (« très précises », avait souligné Chantal Landry au téléphone).

M’étant couché tard la veille, très tard, je me suis réveillé à 8 h 42. L’ennui, c’est qu’il faut une heure de trajet et deux correspondances en métro pour relier mon domicile, boulevard Masséna  (13e arrondissement) et le siège de Jeune Afrique, avenue des Ternes (17e arrondissement)… L’ennui encore, c’est que c’est la première fois que Chantal Landry, le porte-parole du patron, me convie à une conférence de rédaction dans le bureau de Béchir Ben Yahmed. Moi, jeune stagiaire…

J’ai vingt-deux ans, et me prépare à entrer en journalisme comme on entre en religion »

Je collabore alors à l’ensemble des publications du Groupe JA depuis quelques mois. Et occupe même un bout de table dans l’espèce de cagibi qui tient lieu de salle de rédaction de l’hebdomadaire. Mais le niveau de mes articles, la valeur de mes informations et la qualité de mes analyses ne m’ont encore autorisé qu’à participer aux réunions dirigées par les rédacteurs en chef.

Et subitement donc, vendredi soir, Chantal Landry m’a appelé pour m’informer de la décision du boss de m’inviter dorénavant aux conclaves hebdomadaires qui réunissent dans son bureau tous ceux qui sont censés représenter l’élite rédactionnelle. Elle a insisté pour que je comprenne bien qu’il s’agit là d’une marque d’estime dont je dois me sentir honoré. Effectivement, durant le week-end, je me suis senti honoré par cet appel. J’ai vingt-deux ans et me prépare à entrer en journalisme comme on entre en religion.

Blonde standardiste

Ce lundi matin donc, je cours. Dans le métro, je me maudis d’arriver en retard à cette réunion qui, me semble-t-il, peut donner une impulsion décisive à ma vie. Pour les correspondances, je grimpe les escaliers quatre par quatre. À la sortie, place de l’Étoile, j’enjambe la rampe sous l’œil furibard d’un contrôleur, n’ayant pas le temps d’introduire mon ticket dans la machine pour déclencher normalement le mécanisme d’ouverture. Et dévale l’avenue Mac-Mahon comme un funambule. Je bouscule quelques piétons sur mon passage, sans prêter attention à leurs cris de réprobation.

Monique, la blonde standardiste du journal, a l’air encore plus ébahi que d’habitude en me voyant passer devant elle tel un zombi. Je traverse le jardin sans oser lever le regard sur la baie vitrée du bureau de BBY, où la réunion a commencé depuis une heure.

Mon arrivée subite me vaut d’être mitraillé par des regards acides »

J’entre sans frapper, dans une salle comble, où se serrent toutes les grandes signatures de la maison : Sennen Andriamirado, Siradiou Diallo, Jean-Louis Buchet, François Soudan, Hamid Barrada, Jean-Pierre N’diaye, Amin Maalouf, Renaud de Rochebrune, Charles Hargrove… Ces grands esprits réunis autour de BBY sont en train de discuter de la manière de traiter le Liban, trois mois après les massacres de Sabra et Chatila. Ils ont l’air tellement passionnés dans leurs échanges que mon arrivée subite dans l’auguste assemblée me vaut d’être mitraillé par des regards acides ; des regards dont je devine à la fois l’étonnement, l’incompréhension et la colère.

Chaussures en peau de lézard

Silence brutal. De quelques secondes seulement, mais pesant. Étouffant. Les uns se demandent qui je suis, les autres ce que je fais là, dans une tenue très show-biz — veste de laine bleu marine, chemise blanche ouverte à col cassé, pantalon blanc et chaussures blanches en peau de lézard… Je réalise alors le ridicule de mon accoutrement, la naïveté de mon intrusion et la gravité de la situation dans laquelle je viens de me placer.

Chantal Landry, qui sait être délicieuse à ses heures, vient à mon secours. Se levant de sa chaise, elle murmure quelques mots de présentation (“C’est Célestin Monga, une nouvelle recrue”) et empoigne une chaise pliante dans la salle voisine. Les regards me détaillent et les paupières se baissent, dissimulant parfois un sourire moqueur ou une grimace d’indignation. BBY aussi me regarde ; me scrute ; je sens ses yeux se promener sur moi.

BBY ne répond pas, trop occupé qu’il est de me fusiller de ses yeux vifs et lumineux »

Chantal Landry apporte une chaise, mais il n’y a plus de place. Ou plus exactement, il n’en reste plus qu’une de libre. Personne n’a osé la prendre. Et pour cause : elle est juste en face de BBY, sous son nez, à moins d’un mètre de sa longue table noire. J’en hérite. J’aurais préféré n’importe quelle autre…

Je murmure quelque chose comme «Bonjour, Monsieur» en m’y asseyant. Naturellement, BBY ne comprend pas, et ne répond pas ; trop occupé qu’il est de me regarder, de me détailler, de me fusiller de ses yeux vifs et lumineux.

Trois minutes (peut-être) de silence. L’assemblée attend — redoute — la réaction du patron à l’agression que je viens de lui infliger. Moi aussi, j’attends. Assis en face du patron depuis quelques secondes, je sens la sueur perler et suinter sur mon visage — effets à retardement de mon petit marathon entre le métro et le siège du journal ou tension intérieure due à la trop grande proximité du directeur de JA ; sous la table noire, je vois ses pieds s’écarter, se rapprocher, et se soulever sur les talons, je vois ses mains se croiser et se décroiser sur ses genoux — signes évidents de nervosité. Il me regarde toujours, et regarde aussi Jean-Louis Buchet (rédacteur en chef exécutif), assis à l’autre bout de la salle.

Encre verte

Puis, au bout d’un moment dont je ne saurais dire la durée exacte, il se tourne vers Chantal Landry et lui parle en tapotant la table de son stylo en or :

— Dites-moi, Madame, c’est une séance permanente ici ?

— …

— On arrive à l’heure qu’on veut, on rentre comme ça, sans se soucier de savoir si on dérange, on s’installe…

— M. Monga est nouveau dans la maison, Il ne connaît pas encore les habitudes, répond-elle en sollicitant du regard l’aide de Jean-Louis Buchet.

— Ça m’est égal qu’il soit nouveau. La politesse et la ponctualité s’apprennent partout.

Le rédacteur en chef de JA intervient :

— Je suis d’accord avec M. Ben Yahmed, mais je crois que, pour cette fois, on peut excuser Célestin Monga. Je lui parlerai après la réunion. Ça ne devrait plus se reproduire.

Silence.

BBY regarde ailleurs. Ses yeux se promènent vers le jardin ; il range une coupure de journal qui traînait devant lui, et, avec son fameux stylo à l’encre verte, griffonne quelques mots de son écriture large et déliée sur un bloc-note personnalisé, déchire la feuille et la jette dans une corbeille posée sur sa table.

— Vous pouvez continuer votre réunion, lâche-t-il finalement du bout des lèvres à l’intention de Jean-Louis Buchet.

Et ce dernier de ré-enchaîner timidement sur le Liban, Sabra et Chatila.

Je viens de passer mon premier vrai quart d’heure à JA. Lourd. Suffocant. Il y en aura d’autres. Beaucoup d’autres. De la même ambiance. Sur des scénarios différents, mais avec les mêmes personnages.


Extrait de Têtes d’affiche : ces Africains qui font l’Afrique, Paris, éditions Silex, 1987.

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