Politique

[Série] Tunisie : comment Bourguiba a « tué » le traité du Bardo (4/4)

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Par - à Tunis
Mis à jour le 18 mai 2021 à 17:00

Premier gouvernement de l’Indépendance, le 15 avril 1956, à Carthage.

« Il y a 140 ans, la Tunisie tombait sous la domination française » (4/4) – À la suite de l’indépendance, Habib Bourguiba retient les leçons du traité du Bardo. Mais la situation du pays, après 2011, rappelle fâcheusement celle qui a prévalu avant l’instauration du protectorat français…

La France, qui a longuement préparé son entrée en Tunisie, consolide sa position. Comme l’avait prévu le milieu financier, l’émission d’un emprunt, garanti par la Banque de France, convertit la dette tunisienne. À cette aune, la Commission financière internationale n’a plus lieu d’être et la France est seule à gérer et à restructurer les fonds publics. Toutefois, il lui faut compléter les dispositions du traité du Bardo sans alerter la chambre des députés sur les intentions des autorités françaises en Tunisie.

Administration directe déguisée

Les conventions de la Marsa de 1883 prévoient qu’« afin de faciliter au gouvernement français l’accomplissement de son protectorat, Son Altesse le bey de Tunis s’engage à procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utiles ».

Le bey est ainsi ligoté par les textes et se voit imposer l’ingérence du résident général en matière législative

Elles sont complétées par un décret du président français qui permet au résident général « d’approuver au nom du gouvernement français la promulgation et la mise à exécution dans la régence de Tunis de tous les décrets rendus par Son Altesse le bey ».

Le bey est ainsi ligoté par les textes et se voit imposer l’ingérence du résident général en matière législative. Son pouvoir, qui doit engager des réformes, n’est plus préservé. La France exerce désormais une administration directe déguisée, non conforme à l’esprit des traités. Cette contradiction sera l’un des arguments des nationalistes pour obtenir l’autonomie interne.

 

Habib Bourguiba, premier président de la Tunisie indépendante, n’a pas oublié ce geste avilissant pour l’autorité tunisienne. Il tente d’effacer le souvenir cuisant du traité du Bardo en faisant du 12 mai 1964, une date symbolique de la souveraineté du pays. Le bâtisseur de la Tunisie moderne choisit cette date pour nationaliser les terres détenues par les colons. Une manière de signifier que la boucle est bouclée avec l’indépendance totale par la ré-appropriation des terres. Bourguiba tire les enseignements du protectorat qui ont conduit à la chute. Il évite d’avoir recours à l’emprunt étranger autrement que pour des projets de développement structurants.

Fuite en avant

Ce n’est pas le cas pour les gouvernements mis en place après la révolution de 2011. Déjà en 1986, la Tunisie avait eu recours au Front monétaire international (FMI)  pour couvrir un programme d’ajustement structurel. Mais l’ex-président Zine el-Abidine Ben Ali met un point d’honneur à régler les 207 millions de dinars (62 millions d’euros) avancés par l’institution de Bretton Woods, et ce, avant l’échéance.

À la chute du régime de Ben Ali, la fiscalité devient à nouveau un expédiant pour subvenir aux besoins de l’État, mais des franges entières du pays, faute d’investissement et de développement, s’appauvrissent. Un contexte qui a favorisé l’instauration du protectorat français en 1881 et la destitution de Bourguiba en 1987. Le soulèvement de 2011 fait ainsi entrer de nouveaux acteurs sur la scène politique. Ces derniers, manquant d’expérience, adoptent la stratégie de la fuite en avant en consentant à toutes les demandes syndicales, et en approuvant les différents emprunts demandés aux institutions financières internationales.