Politique

[Série] Tunisie : le jour où la souveraineté a été abandonnée dans un salon du Bardo (3/4)

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 18 mai 2021 à 16h55
Le consul de France présente le général français Jules Aimé Bréart à Mohamed es-Sadok, à Tunis, lorsque fût signé le traité du Bardo, en mai 1881.

Le consul de France présente le général français Jules Aimé Bréart à Mohamed es-Sadok, à Tunis, lorsque fût signé le traité du Bardo, en mai 1881. © Roger-Viollet

« Il y a 140 ans, la Tunisie tombait sous la domination française » (3/4). Ben Bechir, Bizerte et enfin Tunis : l’avancée des troupes françaises en ce mois d’avril 1881 est telle qu’elle ne laisse aucun choix au bey. Le 12 mai, Mohamed es-Sadok abandonne la souveraineté tunisienne sur une table ronde.

Au printemps 1881, après l’occupation de l’Algérie, la France entend poursuivre son expansion territoriale en renforçant sa mainmise sur la Tunisie. La banqueroute de la régence actée, il ne reste alors plus à l’Hexagone qu’à lancer une offensive armée pour marcher sur Tunis. Mais il lui faut, aux yeux du monde et de l’opinion, trouver un casus belli.

Selon les autorités françaises, qui reprennent les dépêches adressées par Théodore Roustan, le consul de France, nommé en mai 1881, les tribus des Khroumirs, à la suite d’un vol de bétail, pénètrent en Algérie (alors française) le 30 mars 1881 et lancent des représailles. Si les faits n’ont jamais été prouvés, punir les agresseurs et sécuriser les frontières sont un prétexte pour la France pour pénétrer dans le nord du royaume de Tunis.

Éviter un bain de sang

Pour la forme, Roustan informe le bey de l’offensive française mais le monarque est impuissant face à cette violation du territoire. L’armée tunisienne est mise en déroute : les places fortes tombent les unes après les autres malgré la résistance et la bravoure des tribus, en trop petit nombre et sous-équipées face aux trois escadrons qui font le siège du Kef à partir du 26 avril 1881.

Les Français poursuivent leur route jusqu’à la bataille de Ben Bechir, le 30 avril 1881, où l’artillerie fait 150 morts. Le général Jules-Aimé Bréart, commandant du corps expéditionnaire français, pousse son avantage, débarque à Bizerte et conduit ses 8 000 hommes aux portes de Tunis. Un siège qui ne dit pas son nom se met en place.

Face aux troupes françaises,  les places fortes tombent les unes après les autres malgré la résistance et la bravoure des tribus

Le dernier acte se joue au Bardo, siège et symbole du pouvoir de la dynastie husseinite. Le 12 mai, le président français du Conseil, Jules Ferry, et le ministre des Affaires étrangères, Alphonse Chodron De Courcel, ordonnent au général Bréart d’aviser le bey de l’instauration du protectorat et de lui soumettre un traité en ce sens. Théodore Roustan demande audience à Mohamed es-Sadok, régent de Tunis.

Il arrive sous bonne escorte en compagnie du général Bréart et d’un nombre important d’officiers et de chasseurs. De quoi décourager les velléités de résistance. Le bey, derrière le moucharabieh du grand salon où il aime se tenir, voit arriver cette délégation qui rompt la quiétude du Ksar Saïd, le « Palais bienheureux ». Surpris par les clauses du traité, le bey demande un temps de réflexion et réunit à la hâte ses conseillers.

Roustan use de menaces voilées et lance un ultimatum expirant à 20 heures. Le grand vizir Mustapha Ben Ismaïl, le ministre-conseiller Mohammed Khaznadar, le ministre de la Guerre Ahmed Zarrouk, le ministre de la Plume Mohamed Aziz Bouattour, ainsi que le conseiller au ministère des Affaires étrangères Mohamed Baccouche pressent le bey d’accepter les conditions de la France.

D’autant qu’avec une armée faible, il peut être facilement destitué et remplacé par son frère, Taïeb Bey, prêt à ratifier le traité pour monter sur le trône. Seul, le président de la municipalité Mohamed Larbi Zarrouk est d’un avis contraire. Mais tous comprennent qu’il faut, dans l’immédiat, éviter un bain de sang.

À la France sans être française

À 19 heures, sans préparatifs ni apparat, le traité est signé sur une table ronde du salon par le bey, Ben Ismaïl, Bréart et Roustan. Mohamed es-Sadok vient d’offrir, sans combat, la souveraineté du pays à une puissance étrangère. La France contrôle désormais la sécurité et la politique étrangère du pays « jusqu’à ce que les autorités militaires française et tunisienne auront reconnu, d’un commun accord, que l’administration locale est en état de garantir le maintien de l’ordre ». Roustan crie victoire, tandis que 430 députés – sauf Georges Clémenceau – approuvent le traité à Paris. La Tunisie est à la France sans être française.

Le pouvoir est à prendre et le protectorat avance à marche forcée. Mais des soulèvements dans les régions, comme à Sfax, témoignent de la désapprobation de la population. Beaucoup espèrent que Constantinople réagisse à l’outrage. Il n’en sera rien, même si les troupes françaises mettent deux ans à mater la sédition.

Le 8 juin 1883, la convention de la Marsa parachève les dispositions du traité du Bardo. Les prérogatives du bey sont réduites, une politique de peuplement et de distribution des terres permet aux Européens d’accaparer les ressources et les richesses du pays. La co-souveraineté suggérée par le traité du Bardo n’est plus.

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