Société

Covid-19 : l’explosion des cas en Inde complique la donne en Afrique

Mis à jour le 9 mai 2021 à 11:59

Le corps d’une victime du Covid-19 est transporté pour être incinéré dans un terrain transformé en crématorium à New Delhi, en Inde, le 6 mai 2021.

Depuis avril, l’Inde est plongée dans une véritable tempête sanitaire. Certains craignent que l’Afrique vive le même scénario. Mais c’est surtout l’approvisionnement en vaccins qui pose problème.

« Franchement, jusqu’au début de cette année, nous vivions comme si le virus n’existait pas, raconte une Française installée dans la capitale indienne. C’est entre fin mars et début avril que tout a basculé. »

Si le nombre de cas de contaminations au Covid-19 était déjà élevé à l’époque, il semblait raisonnable compte tenu du nombre d’habitants du sous-continent, et la situation paraissait sous contrôle. Un mois plus tard, les chiffres sont affolants – 4 000 décès et 400 000 nouveaux cas par jour – et toute la planète a pu voir, horrifiée, les images des centaines de bûchers funéraires brûlant en permanence un peu partout dans le pays.

Très vite, certains se sont interrogés. L’Inde et l’Afrique ont des points communs : populations de tailles comparables avec une forte proportion de jeunes, services de santé aux capacités limitées, nombreuses personnes à revenus intermédiaires, faibles ou très faibles… On s’est donc très vite interrogé sur la possibilité pour le continent de connaître, dans les semaines ou les mois à venir, un « scénario à l’indienne ». Pure spéculation à ce stade, assurent la plupart des scientifiques.

Mais la catastrophe qui frappe l’Inde a une autre conséquence bien plus immédiate pour l’Afrique : une forte diminution de l’approvisionnement en vaccins. L’Inde, et en particulier son fameux Serum Institute of India (SII), est le troisième fournisseur mondial et, contrairement aux autres grands acteurs du secteur (Chine et Europe), elle s’est depuis longtemps spécialisée dans les produits à bas prix conçus pour combattre les grandes maladies frappant les zones tropicales. Or, depuis la flambée des cas dans le pays, le SII, qui était l’un des principaux fournisseurs de doses d’AstraZeneca via, principalement, le dispositif Covax, ne répond plus.

Méfiance et lassitude

« De mars à mai, ce sont en tout 140 millions de doses fabriquées en Inde que l’Afrique n’aura pas reçues », résume Thabani Maphosa, le directeur général des programmes pays de l’alliance Gavi, qui copilote Covax. Le rythme des vaccinations s’en ressent : alors que le continent ne représentait déjà qu’un très modeste 2 % du total des doses administrées dans le monde au mois de mars, cette proportion est maintenant tombée à 1 %.

Seule la moitié des vaccins livrés sur le continent ont été administrés

Le problème n’est pas uniquement lié aux livraisons, souligne toutefois le Dr Matshidiso Moeti, directrice régionale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Afrique : « Seule la moitié des doses livrées sur le continent ont été administrées », déplore-t-elle. Avant de détailler : huit pays ont utilisé toutes les unités reçues, quinze en ont administré moins de la moitié et neuf autres moins d’un quart.

En cause : le manque de moyens et de personnel formé et compétent, bien souvent, mais aussi le scepticisme d’une partie des populations. Lassées de se conformer à des mesures de précaution contraignantes alors que le nombre de malades semble toujours faible, elles ont aussi été rendues méfiantes par les polémiques sur le manque d’efficacité supposé ou les effets secondaires inquiétants de certains sérums, AstraZeneca en tête.

Le Ghana, le Rwanda ou le Botswana en exemples

À l’inverse, poursuit le Dr Moeti, le Ghana, le Rwanda ou le Botswana se sont distingués en vaccinant très vite et massivement. Des pays considérés comme des exemples car ils ont su anticiper, planifier leur campagne de vaccination en identifiant les populations à cibler en priorité, et même, pour certains, procéder à des simulations afin de lever les obstacles potentiels.

Tous les vaccins validés par l’OMS nous intéressent

Les responsables de l’OMS soulignent d’autres bonnes nouvelles. Le soutien des États-Unis à la campagne visant à abandonner au moins temporairement les brevets sur les vaccins anti-Covid est très prometteur, même si les grands laboratoires semblent décidés à la combattre pied à pied. De leur côté, les responsables de Covax ne cessent de diversifier leurs sources d’approvisionnement. « La France et la Suède se sont déjà engagées à rétrocéder des vaccins, note Thabani Maphosa. Moderna vient de promettre de nous fournir de nombreuses doses et nous sommes en discussion avec Johnson & Johnson ainsi qu’avec les fournisseurs russes et chinois… En fait, tous les vaccins validés par l’OMS nous intéressent. »

La Chine, et principalement les laboratoires Sinovac et Sinopharm, est d’ailleurs entrée dans une phase de lobbying intense et se présente volontiers comme une option face aux fabricants indiens, incapables de tenir leurs engagements. Le pays a déjà livré 240 millions de doses, toutes destinations confondues, et a promis 500 millions de flacons supplémentaires. De quoi reléguer au second plan, au moins pour un temps, les allégations selon lesquelles le taux d’efficacité de certains sérums chinois plafonnerait sous les 70 %, quand un Spoutnik-V ou un Pfizer-BioNTech avancent des taux supérieurs à 90 %. De quoi aussi faire grimacer les laboratoires indiens, agacés de voir leurs éternels rivaux asiatiques profiter de leurs difficultés pour essayer de leur ravir des parts de ce qui reste, d’abord et avant tout, un immense et fructueux marché.

Les variants en embuscade

Autre sujet d’inquiétude : la multiplication des variants du virus, souvent plus virulents et/ou plus contagieux et dont on se demande à chaque fois si les vaccins actuels sauront les arrêter. La souche B1.351, dite sud-africaine, est à ce jour identifiée dans 23 pays du continent. La B1.1.7, « britannique », dans 20 pays. Quant au fameux « variant indien », officiellement baptisé B.1.617, il a été repéré en Ouganda et au Kenya et suscite déjà l’inquiétude.

Mais le Dr Matshidiso Moeti insiste pour relativiser : « Il est possible que ce variant soit plus transmissible que les autres, nous sommes en train de l’étudier pour nous en assurer. Mais on peut aussi penser que les vaccins indiens, quand ils seront à nouveau disponibles, seront plus efficaces pour lutter contre cette souche spécifique. Et, par ailleurs, les symptômes, eux, sont les mêmes que pour les autres formes du virus. »