Politique

Pesticides toxiques européens : Rabat et Tunis revoient leur politique

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Mis à jour le 18 juin 2021 à 15h50
Un champ de blé à Sidi Thabet, en Tunisie.

Un champ de blé à Sidi Thabet, en Tunisie. © FETHI BELAID/AFP

Alors que les pesticides dangereux interdits au sein de l’Union européenne sont encore produits et exportés vers le Maghreb, des décideurs de part et d’autre de la Méditerranée s’engagent à faire évoluer les législations, Rabat et Bruxelles en tête.

En matière de pesticides, les résistances au changement sont aussi nombreuses que les intérêts des intermédiaires des pays importateurs et des lobbies des mastodontes de l’agrochimie. En 2018, l’industrie chimique, tous secteurs confondus, était la quatrième dans l’Union européenne (UE), deuxième producteur mondial. Au Maghreb, la dépendance aux importations de produits phytosanitaires ne cesse de croître, au gré notamment des aléas climatiques.

Des avancées législatives à petits pas

Mais les arsenaux juridiques continuent d’évoluer de part et d’autre de la Méditerranée. Le Parlement marocain s’apprête ainsi à débattre du projet de loi gouvernemental 35-19 de réglementation des pesticides à des fins agricoles, à la suite de révélations alarmantes de la Cour des comptes concernant des produits – aussi communs dans les cuisines marocaines que la menthe, le persil ou la coriandre – ne répondant pas aux normes sanitaires.

L’évaluation des risques devrait être renforcée, via notamment une commission nationale des produits phytopharmaceutiques, tout comme la chaîne de distribution et la promotion d’alternatives moins dangereuses.

Les pays européens cherchent de leur côté à gagner en cohérence. Après un bras de fer avec les fabricants, Paris a pris les devants et interdira dès 2022 la production et l’exportation de pesticides toxiques, avec sa loi agriculture et alimentation (Egalim). Mais déjà des voix s’élèvent contre de possibles failles du dispositif. Soumise à des pressions, la Commission européenne est aussi en train de se saisir de cet épineux sujet.

Soixante-neuf eurodéputées et tout autant d’ONG lui ont en effet adressé une pétition en novembre 2020 demandant l’arrêt de ces exportations. « Elle a d’abord tenté de se dédouaner de toute responsabilité concernant les activités des entreprises en dehors du sol européen, et cette réponse qui s’apparente à un permis de tuer nous avait choqués », tempête Emmanuel Foulon, porte-parole du PS au parlement européen.

Or, l’UE s’étant fixé des objectifs ambitieux dans le cadre de son Plan vert – réduction de 50% de l’utilisation globale de pesticides chimiques d’ici 2030 – la Commission s’est finalement engagée en janvier à empêcher les exportations de pesticides dangereux interdits en Europe, et prévoit d’accompagner les entreprises productrices dans leur transition « verte ». Dans sa réponse aux élus, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, assurait que plusieurs options étaient à l’étude pour y remédier, révision de la loi incluse.

Rabat s’oriente vers des produits phytopharmaceutiques plus respectueux de l’environnement

« Un changement de législation sera nécessaire », confirme la Commission européenne. Mais le calendrier envisagé, ainsi que le degré de contrainte auquel seront soumis les États membres restent flous. Les discussions de haut niveau avec les parties prenantes autour de la stratégie européenne sur les produits chimiques viennent tout juste de démarrer, le 5 mai.

Début de prise de conscience

« Une interdiction de l’export de ces pesticides depuis l’UE n’entraînera cependant pas automatiquement la fin de leur utilisation par des pays tiers qui pourraient toujours les importer d’ailleurs », met en garde la Commission qui se fixe aussi comme objectif de convaincre ses voisins de ne plus les utiliser. Reste à trouver des alternatives.

En Afrique du Nord, la question a été anticipée. Rabat s’oriente ainsi vers des produits phytopharmaceutiques plus respectueux de l’environnement et ne nécessitant pas l’utilisation de doses importantes, souligne l’organisation Ipen (Réseau international pour l’élimination des polluants organiques persistants). L’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) affirme par ailleurs réévaluer régulièrement les dangers sanitaires et environnementaux des pesticides autorisés au Maroc sur la base d’un système de veille internationale.

En mars 2021, neuf matières actives ont ainsi été retirées du marché national marocain. Il s’agit de trois herbicides (Glufosinate ammonium, Paraquat et Diquat), trois fongicides (Chlorothalonil, Hexaconazole et Thirame), et trois insecticides (Fenthion, Méthomyl et Thiaclopride). D’autres sont actuellement à l’étude, dont le 1,3-Dichloropropène, qui représente 87 % des importations marocaines et dont le réexamen de la dangerosité est prévu en juin.

L’usage de l’insecticide Diméthoate est quant à lui désormais interdit à l’exception de son utilisation pour la protection phytosanitaire de l’olivier, avec des mesures strictes d’emploi, mais il sera de nouveau passé au crible en mars 2022.

En Tunisie, Ipen plaide en faveur d’une stratégie nationale consacrée par une loi qui bannirait tout produit interdit dans son pays d’origine

Il en va de même en Tunisie, où des pesticides ont été retirés du marché depuis 2018, grâce notamment au statut d’observateur attribué au sein des commissions d’homologation à des associations comme l’Association d’éducation environnementale pour les futures générations (AEEFG), membre du réseau Ipen, qui salue la prise de conscience et la réactivité des autorités nationales.

Ipen plaide désormais en faveur d’une véritable stratégie nationale consacrée par une loi qui bannirait tout produit interdit dans son pays d’origine. L’Agence nationale de contrôle sanitaire et environnemental des produits (ANCSEP) a créé un système de vigilance nationale pour le contrôle des risques liés aux pesticides, mais il n’aurait pas encore été mis en œuvre. Une instance nationale pour la sécurité sanitaire des produits alimentaires vient par ailleurs d’être mise sur pied dans le pays.


Les autorités algériennes contactées n’ont pas donné suite à nos demandes. Après la publication de l’article, et alors qu’il avait été contacté et relancé à plusieurs reprises, le service communication du ministère de l’Agriculture a apporté les précisions demandées. 

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