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[Infographie] Algérie, Maroc, Tunisie : quand l’Europe exporte ses pesticides toxiques au Maghreb

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Mis à jour le 7 mai 2021 à 17:09

JA et macrovector

Malgré leur interdiction d’utilisation au sein de l’Union européenne, des pesticides dangereux sont toujours produits par des entreprises des 27 et exportés dans le monde. Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie ne sont pas épargnés.

« Nous ne sommes pas des êtres humains de seconde classe », s’insurge Semia Gharbi. Cette biologiste tunisienne, enseignante en sciences de l’environnement, ne cesse de dénoncer le deux poids deux mesures entre les pays dits développés et le reste du monde. Une situation résumée sous l’expression consacrée de « double standard ».

Elle a minutieusement décortiqué les conséquences de l’utilisation (et des imports) de pesticides extrêmement dangereux en Tunisie – dont un certain nombre sont pourtant interdits dans d’autres pays – dans un rapport publié en 2020 pour le compte de son Association d’éducation environnementale pour les futures générations (AEEFG) et du Réseau international pour l’élimination des polluants organiques persistants Ipen, qu’elle représente. Une étude similaire a été menée dans le même temps par l’Association marocaine santé, environnement et toxicovigilance (AMSETox) dans le royaume.

« Les pays riches s’appliquent des restrictions mais profitent des brèches qui existent ailleurs pour vendre des produits toxiques. Il y a une vraie ligne de fracture, l’environnement et la santé sont de plus en plus réservés à ceux qui ont la capacité financière de vivre dans de bonnes conditions », dénonce la chercheuse. Les précédents en la matière ne manquent pas.

Les industriels européens ont besoin d’écouler ailleurs leurs produits considérés comme obsolètes en Europe

L’AEEFG était déjà à l’origine du récent scandale de la vente en Tunisie du talc Johnson & Johnson contenant de l’amiante, malgré son interdiction aux États-Unis et au Canada après son classement comme cancérigène par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Le Maghreb exposé au « venin » européen

La réflexion autour des conséquences de l’utilisation des pesticides ne date pas d’hier. Ces dernières décennies, Rabat, Tunis et Alger ont signé les conventions de Rotterdam et de Stockholm et se sont dotées de législations nationales.

Pourtant, le Maghreb achète encore des substances jugées dangereuses pour l’environnement et/ou la santé par l’Union européenne (UE). Laquelle continue de les produire. « Notre hypothèse est que les industriels européens ont besoin d’écouler ailleurs leurs produits considérés comme obsolètes en Europe. C’est un véritable venin qui met en danger des populations », attaque encore Semia Gharbi. Au total, l’Agence des produits chimiques de l’UE (ECHA) en répertorie actuellement 181 dont le commerce est interdit en son sein mais qui peuvent toujours être exportés.

Ces flux ont été identifiés grâce aux données collectées sur le long cours par les organisations Public Eye et Greenpeace UK (Unearthed) pour leur enquête sur « l’hypocrisie toxique de l’UE », parue en septembre 2020.

S’y ajoute, depuis 2019, une liste de 19 autres pesticides interdits sur le sol européen mais qui ont fait l’objet d’une notification d’exportation à destination de ces trois pays du Maghreb. Les quantités en jeu restent encore confidentielles.Pesticide-MaghrebVF-04

La responsabilité finale de ces achats n’incombe pas aux producteurs mais aux pays importateurs. Et c’est là que le bât blesse. En vertu de la convention de Rotterdam, chaque exportation doit en effet faire l’objet d’une notification (appelée PIC) auprès de l’Agence européenne des produits chimiques.

Dans plus de la moitié des cas, les autorités compétentes du pays importateur doivent non seulement être averties mais aussi notifier en retour leur accord à recevoir de tels produits. Cependant, 40 % de ces substances (73 items) ne font l’objet d’aucun consentement. La société européenne productrice peut donc la plupart du temps se passer de l’aval des autorités pour vendre ces pesticides pourtant très toxiques aux entreprises locales importatrices.

Bombe à retardement 

Des voix s’élèvent pour dénoncer des problèmes de surutilisation des pesticides et le manque d’équipements de protection chez les agriculteurs qui les utilisent. Ainsi, en Tunisie, le rapport de l’AEEFG et d’Ipen souligne un manque de formation sur les bonnes pratiques. Un constat partagé par l’Agence nationale de contrôle sanitaire et environnemental des produits (ANCSEP), qui reconnaît un manque d’information et de prise de conscience. En 2017, l’agence considérait que près de 50 % des insecticides et herbicides n’étaient pas employés de manière rationnelle.

Les empoisonnements dans le monde sont passés de 25 millions en 1990 à 385 millions aujourd’hui

Tunis, Alger et Rabat ont beau avoir signé différents accords et codes de gestion de ces substances censés prévenir les risques, comme l’Approche stratégique de gestion internationale des produits chimiques (SAICM, élaborée en 2020 sous la tutelle des Nations unies), leur mise en œuvre laisse encore à désirer.

Or, à terme, les effets de ces substances sur la santé peuvent être importants non seulement en cas de contact direct et d’inhalation, mais aussi par contamination de la chaîne alimentaire une fois déversées dans l’environnement. Les empoisonnements dans le monde (létaux ou non) sont passés de 25 millions en 1990 à 385 millions aujourd’hui, touchant près de la moitié des travailleurs agricoles, révélait le réseau Pesticide Action Network (PAN), en décembre 2020.

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D’autres études en attestent dans la région. En Tunisie, l’Agence de promotion des investissements agricoles (APIA) estimait en 2015 que l’utilisation des pesticides hautement dangereux pouvait expliquer en partie l’augmentation des cancers observés. La Banque mondiale considérait en 2018 que sur 276 substances actives employées dans le pays, 84 au moins avaient un effet sur la santé.

Les pays tiers qui reçoivent ces produits dangereux cultivent des fruits et légumes qui sont à leur tour exportés en Europe

Autorités nationales et UE tentent de s’atteler à cette question. Le Plan vert européen prévoit d’œuvrer à un usage mondial plus sûr et durable des pesticides. En attendant, des risques sont pris par les consommateurs et les utilisateurs de pesticides. Et les agriculteurs demeurent en première ligne.

Retour de bâton 

« La politique suivie en Europe est d’autant plus stupide que le danger retombe sur ses citoyens, car les pays tiers qui reçoivent ces produits dangereux cultivent des fruits et légumes qui sont à leur tour exportés sur le Vieux Continent, pointe Emmanuel Foulon, porte-parole du Parti socialiste au Parlement européen. En théorie, ces imports sont encadrés, mais en pratique on ne contrôle pas chaque tomate qui entre sur le territoire. »

Le réseau PAN, qui a identifié en 2019 une douzaine de pesticides dans des produits agro-alimentaires provenant du Maroc et vendus à l’UE, dénonce une réimportation de substances interdites par ce biais.

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On retrouve dans beaucoup de fruits et légumes des traces de pesticides non détectables par les tests en vigueur

Les produits importés sont censés être soumis aux mêmes règles de limitation de niveaux de résidus (MRLs) que ceux fabriqués sur le sol européen, mais il existe aussi des « seuils de tolérance », autorisant au cas par cas le dépassement de ces normes. Les vérifications laissent aussi à désirer. « Le nombre de contrôles européens de lots importés reste faible au regard de leur quantité, regrette Martin Dermine, responsable des politiques de santé et environnement chez PAN. Or on sait que ces aliments comportent davantage de résidus de pesticides dépassant les seuils autorisés que ce qui est officiellement identifié. »

« On retrouve aussi dans beaucoup de fruits et légumes des traces de pesticides non détectables par les tests actuellement en vigueur. Or ces produits interdits sont souvent des perturbateurs endocriniens qui agissent en quantité infinitésimale [à des niveaux inférieurs à 0,01 mg par kg] sur l’organisme », poursuit-il. Augmenter les seuils d’analyse et leur fréquence demanderait un investissement considérable.

Autre option, envisager des mesures à l’encontre des pays qui exportent ces produits vers l’UE sans respecter ses normes, alors que, jusqu’à présent, seuls les lots détectés sont détruits, sans autre conséquence, laissant sans doute de nombreuses cargaisons passer entre les mailles du filet.

Marché parallèle

Autre défi partagé : l’existence d’un marché parallèle, relevé aussi bien par la Banque mondiale que par l’Ipen. Au Maroc par exemple, les zones semi-arides ou montagnes peu desservies par les distributeurs et revendeurs classiques y seraient davantage sujettes. L’Ipen y évalue l’ampleur de la contrebande et de la contrefaçon dans le secteur à entre 10 % et 15 % du marché. Et de pointer le manque de contrôle et d’agrément des structures de vente. Quand l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) affirme de son côté assurer une traçabilité des pesticides, de l’importateur à l’utilisateur.

Enfin, restera à lever une autre ambiguïté qui n’a pas de frontières : les conséquences des « effets cocktails ». Le Pacte vert européen s’engage à prendre en considération ces effets combinés de produits chimiques utilisés ensemble pouvant entraîner des réactions en chaîne sur lesquels le recul manque.