Politique

[Série] Comment la Tunisie a perdu sa souveraineté dès 1869 (1/4)

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 18 mai 2021 à 17h01
Ahmed Bey.

Ahmed Bey. © Wikipedia

« Il y a 140 ans, la Tunisie tombait sous la domination française » (1/4). Alors que les bey se lancent dans une ambitieuse politique de développement économique, au milieu du 19e siècle, la mauvaise gestion des deniers publics mène la régence sous la tutelle d’une commission financière internationale.

Grenier à blé de Rome, la Tunisie est restée centrée sur sa vocation agricole au fil des siècles et des diverses dominations. La période ottomane n’a pas fait exception, au moins jusqu’à la fin du règne de Mustapha Bey (1787-1837), qui a largement contribué à assurer la souveraineté alimentaire du pays.

La Tunisie est, au début du 19e siècle, un État assez paisible, qui tire l’essentiel de ses ressources de l’impôt et de la course en Méditerranée. Ahmed Bey (1806-1855) initie, dès 1837, de grandes réformes, dont l’abolition de l’esclavage et entreprend, comme en écho à la révolution industrielle que connaît alors l’Europe, de doter le royaume de manufactures diverses.

Une initiative louable que lui inspira un voyage en France en 1846. Mais cette volonté d’investissement public du monarque, représentant de la Sublime Porte à Tunis, se solda par un fiasco : les minoteries, les fonderies et les entreprises textiles, dont la manufacture de draps de Tébourba (Nord), périclitèrent rapidement.

Droits de douanes excessifs

L’erreur d’Ahmed Bey est de ne pas s’appuyer sur des producteurs locaux pour établir les bases de ce tissu industriel et de ne pas revoir les accords datant du 16e siècle au profit de la régence et les droits de douane excessifs que payaient les produits tunisiens, alors que ceux pour les puissances européennes ne sont que de 3 %.

Ahmed Bey réussit à constituer une école de guerre et une armée permanente

En revanche, il réussit à constituer une école de guerre et une armée permanente qu’il dote d’équipements divers et engage la construction de demeures somptuaires, comme le palais de la Mohammadia.

Pour ces projets, il puise abondamment dans les caisses publiques et doit très vite se rendre au fait que les charges sont devenues insoutenables pour l’État. Il licencie l’armée permanente et renonce à la plupart des réalisations, sans toutefois avoir recours à des emprunts étrangers.

En échange de tsékérés ou bons du trésor, le bey, sur conseil du puissant Premier ministre Mustapha Khaznadar (1817-1878), lève des fonds auprès de notables tunisiens et de résidents étrangers sans toutefois s’adresser à des institutions financières européennes.

À l’accession au trône de Mohammed es-Sadok (1813-1882), en 1859, les caisses sont presque vides mais le bey a de nombreux amis européens qui tentent d’établir leur influence sur la régence de Tunis. Avec une dette publique interne qui passe à 60 % au cours des trois premières années du règne de Mohamed es-Sadok, ils sont aux premières loges pour constater la déliquescence rapide du pays et la corruption qui vérole les institutions.

Mustapha Khaznadar, un mamelouk qui fait office de « gardien des coffres », se sert largement des deniers de l’Etat

En poste de 1837 à 1873, Mustapha Khaznadar, un mamelouk qui, avant de devenir Premier ministre, fait office de « gardien des coffres », définition littérale de son nom, donne lui-même l’exemple en se servant largement des deniers de l’État, en prélevant des commissions sur chaque transaction ou tout simplement en détournant des fonds pour se constituer une fortune colossale.

Dette, faillite et tutelle

Mohammed es-Sadok joue de malchance : les sécheresses successives, la fin de la course en Méditerranée et les accords douaniers inéquitables impactent les revenus du pays qui n’a, avec l’approbation d’un Khaznadar toujours plus vorace, d’autre solution que de recourir à l’emprunt.

Une initiative qui convient à tous puisque de nombreux dignitaires se serviront au passage et que seules des miettes parviendront au Trésor. Du prêt de 35 millions de francs, consenti en 1863 par la maison d’Erlanger, seuls 5 millions parviendront dans les caisses de l’État. Autant dire rien face aux besoins d’un pays exsangue.

Des dépenses inconsidérées plombent durablement les équilibres financiers

Les levées d’impôt supplémentaire (la mejba) et la confiscation de biens ne suffisent pas à assouvir le besoin chronique d’argent frais. Et nourrissent des tensions sociales et des mouvements de rébellion. Des dépenses inconsidérées comme un achat d’armes obsolètes à la Belgique, l’entretien d’une cour pléthorique et des importations à la hausse plombent durablement les équilibres financiers.

Le souverain empruntera encore 25 millions de francs en 1865 mais de mauvaises récoltes plongent le pays dans la misère, avec son lot de famines et d’épidémies. La régence, incapable de rembourser ses dettes, est en faillite. Avec l’aval du bey, une commission financière internationale chargée de gérer les finances du pays est créée en juillet 1869.

La Tunisie, considérablement affaiblie, est mise sous tutelle et perd sa souveraineté. Une situation que les puissances européennes ont contribué à des degrés divers à organiser.

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