Culture

[Série] La garance, la plante vivace des teinturiers (4/4)

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Mis à jour le 31 juillet 2021 à 10:30

Dans la kasbah de Tighmert, à Guelmim (région de Goulimine), au Maroc.

« Teintures naturelles » (4/4) – Les techniques de coloration naturelle utilisées pour embellir les tapis ne sont souvent plus que des appellations. Le point sur la teinture sur laine.

Aux côtés des très épurés Beni Ouarain, des tapis rouges chatoyants historiquement associés aux Zayanes, tribu du Moyen Atlas. Ceux-ci auraient longtemps été teints à partir d’extraits de Rubia laevis et de Rubia peregrina, deux variétés endémiques de garance cultivées au Maroc et dans les oasis sahariennes. Si le savoir-faire des tisseuses a été préservé, le procédé tinctorial traditionnel a, peu à peu, été délaissé au profit de méthodes plus rapides et moins coûteuses.

Tout le monde revendique le label naturel sous prétexte que trois gouttes de henné ont été ajoutées à la teinture

« Tout le monde revendique le label naturel sous prétexte que trois gouttes de henné ont été ajoutées à la teinture, peste Wilfrid Thoumazeau, cofondateur de la marque de tapis Secret berbère, incluant une collection faite avec des teintures végétales. Or, au Maroc, plus personne ne travaille avec des plantes tinctoriales depuis le XXe siècle. À l’arrivée des Français, les artisans ont eu recours au synthétique. »

 

Comme pour l’indigo utilisé dans l’industrie textile, la garance des teinturiers, telle qu’on l’appelle communément, est souvent mélangée à des produits nocifs pour l’environnement. Des recettes agrémentées de métaux lourds ont été élaborées pour garantir la bonne tenue des pigments, mais elles ne datent pas de la production de masse.

« Dans les procédés anciens, les plus jolis rouges étaient faits avec des sels d’étain », confirme Patrick Brenac, fondateur de Green’ing, une entreprise spécialisée dans les colorants naturels qui a participé à l’élaboration de la ligne « Les Naturels » de Secret Berbère. Mais son initiateur reste honnête : « Nos créations sont colorées par petites touches, car la technique de teinture végétale est très complexe et implique plusieurs temps de montée par cuve de couleur et des temps de refroidissement. La collection nous a demandé quatre ans de recherche. »

Étain, mais aussi plomb ou encore sel de mercure… Autant de composants aujourd’hui bannis pour des raisons écologiques. « On ne peut plus se permettre de tels procédés, observe Patrick Brenac. On revient ainsi peu à peu aux méthodes anciennes, à la chimie naturelle. » Mais pour s’assurer de la pérennité des couleurs teintes sur laine nouée et tissée, qui doivent tenir une centaine d’années, difficile de trouver une solution parfaitement green friendly.

Une tradition marocaine « écolo »

Ainsi, le mordançage, soit la méthode pour fixer la couleur dans la fibre, inclut encore aujourd’hui du sel d’alun – un dérivé d’aluminium que l’on retrouve dans des produits cosmétiques comme le déodorant – pointé du doigt par les écologistes.

D’après Michel Garcia, auteur de l’étude Teinture végétale traditionnelle au Maroc (éd. Horizons Maghrébins, 2000), la tradition marocaine avait déjà un temps d’avance sur ces questions. La laine était trempée toute une nuit dans un mordant composé d’eau et d’oranges amères broyées, puis baignée dans une cuve d’eau et de racines de garance séchées et pulvérisées. Une fois chauffée et lavée, la laine offrait une couleur tirant sur le marron-grenat.

La culture de la garance demande énormément de travail et de patience

Les spécialistes sont unanimes : c’est surtout la culture de la garance qui demande énormément de travail et de patience. Il faudrait compter au moins trois ans avant que la plante ne produise une racine exploitable en teinture. Un rythme de production lent et en phase avec les nouveaux enjeux de consommation durable, mais qui ne peut séduire qu’une clientèle de niche.