Culture

[Série] Le bogolan, la teinture de la terre (3/4)

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Mis à jour le 30 juillet 2021 à 15:36

À l’institut Ndomo de Segou, au Mali.

« Teintures naturelles » (3/4) – Le tissu teint emblématique du Mali est le fruit d’une découverte hasardeuse. Face à l’industrialisation, cette tradition de coloration végétale perdure coûte que coûte.

La toile est épaisse et lourde. Des formes et idéogrammes géométriques marron, noirs, ocres ou blancs ornent l’étoffe. Reconnaissable parmi tous, ce tissu teint sur coton tissé, traditionnellement porté par les communautés mandingues, est l’une des traditions textiles les plus emblématiques du Mali.

« La part de teinture naturelle devient toutefois minime, certains utilisent même de l’eau de javel pour créer du contraste », regrette l’artiste Aboubakar Fofana, fervent défenseur des teintures naturelles. Difficile de déceler l’authentique de la pâle copie synthétique depuis la commercialisation du tissu à grande échelle au courant des années 1980. Du bogolan de piètre qualité est ainsi vendu sur les étals des marchés, ce qui participe au déclin du savoir-faire local. Pour préserver l’artisanat, quelques ateliers ont vu le jour au Mali, notamment dans la région de Ségou, à l’est de Bamako, où la tradition serait née.

Bambaras, Senoufos, Minianka…

C’est le cas du centre Ndomo, une entreprise sociale créée par le maître artisan Boubacar Doumbia. « La découverte de la technique du bogolan est un fait du hasard », rapporte l’auteur du petit manuel L’évolution des teintes naturelles basilan, bogolan et gala (édition Jean-Pierre Daudier, 2006). « Il y a quelques siècles, les Mandingues utilisaient les couleurs naturelles provenant de certaines plantes à tanin issues de leur terroir pour colorer leurs vêtements. Selon la légende, l’argile grise provenant de la mare aurait touché un vêtement teint en ocre jaune et une tache noire serait restée. C’est en partant de ce constat que la technique du bogolan a vu le jour », poursuit-il.

Les tissus teints à partir de ces colorants végétaux ont ensuite été portés dans tout le Mandé. Aujourd’hui, ils sont arborés par différents groupes culturels comme les Bambaras, Senoufos, Minianka, Bobo, Malinkés et Dogons.

« Issu de la terre »

Pour obtenir la teinture de fond de tissu, celui-ci doit macérer trois fois de suite dans une solution de feuilles de bouleau ou de « ngalama » – son nom en bambara – une plante médicinale également utilisée comme antiseptique. À chaque trempage, il est ensuite séché avant d’être trempé à nouveau du même côté, puis exposé au soleil. Le tissu ainsi teint est appelé basilanfini.

Les couleurs obtenues à partir de la décoction de feuilles ou d’écorces offrent des nuances d’ocre jaune ou rouge. Des tonalités sobres et naturelles rappelant celles de la terre. Le terme bogolan signifie d’ailleurs « issu de la terre » en bambara, en référence aux motifs réalisés à partir de boue fermentée provenant du fleuve Niger ou de la mare. Ces dessins noirs ont une fonction décorative et sont souvent le fruit d’un travail réalisé à main levée par les femmes.

Selon les croyances de l’époque, il pouvait protéger les chasseurs, les femmes enceintes, les personnes âgées et les nourrissons

« On relève une quinzaine de signes transmis de génération en génération, comme la symbolique de l’intersection des deux routes, le chemin sinueux, la famille ou encore l’épine dorsale du poisson, énumère Boubacar Doumbia. Les messages véhiculés prônent le vivre-ensemble, la cohésion et le chemin à emprunter dans la vie ». Une fois les dessins apposés sur le tissu, celui-ci est rincé à l’eau claire pour enlever l’excédent de boue d’argile. Le tissu décoré et finalisé se nomme bogolanfini.

Valeur de protection

Le bogolan a traditionnellement une valeur de protection pour celui qui le porte. « Selon les croyances de l’époque, il pouvait protéger les chasseurs, les femmes enceintes, les personnes âgées et les nourrissons », commente Habi Diarra, créatrice de Maison Laadani, une marque de décoration d’intérieur proposant jetés, plaids, cercles muraux et autres coussins bogolan. Un témoignage de l’évolution de ce textile dans les habitats contemporains.

Dans le secteur de la mode et de la culture pop, le tissu a été vu porté par des stars de Beyoncé à Salif Keïta. Cette reconnaissance internationale n’aurait pas été possible sans le travail de valorisation mené par les artistes maliens du collectif Kasobané Bogolan, qui ont intégré le tissu teint dans des œuvres d’art contemporain dès les années 1970. Leurs travaux sont disponibles à l’institut National des Arts du Mali, premier établissement du pays à proposer l’enseignement du bogolan.