Patrimoine

[Série] L’indigo, une couleur et bien plus encore (1/4)

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Mis à jour le 30 juillet 2021 à 15h39
Les teintureries de Kofar Mata, à Kano, dans le nord du Nigeria.

Les teintureries de Kofar Mata, à Kano, dans le nord du Nigeria. © Education Images/ Universal Images Group via Getty Images

« Teintures naturelles » (1/4) – Cette substance végétale au bleu intense habille vestiaires et intérieurs contemporains. Mais son origine remonte à la nuit des temps et sa fonction n’est pas strictement décorative.

« Je préfère parler d’une substance plutôt que d’une couleur », assène l’artiste Aboubakar Fofana, maître de l’indigo depuis près de quarante ans. L’indigotier permet d’obtenir un nuancier de bleus intenses, mais cette plante verte originaire des régions tropicales d’Asie et d’Afrique a d’abord des vertus médicinales. « Les feuilles sont reconnues pour leurs propriétés antiseptiques et anti-inflammatoires. Elles peuvent être consommées en infusion ou appliquées directement sur une plaie béante », rappelle-t-il.

Désastre écologique

Sa connaissance de la matière brute végétale n’est pas anodine. L’artiste plasticien et textile malien, qui a exposé en France, au Mali et au Japon, a fait de la préservation des méthodes de teinture naturelles son fer de lance. « Aujourd’hui au Mali, vous ne verrez pas un seul artisan travailler l’indigo de manière organique, sans tricherie ni produit chimique, tempête-t-il. C’est un désastre écologique et sanitaire. L’indigo est un mot galvaudé ! »

On retrouve ce colorant sur les bandelettes des momies

Présente dans les pages tendances des magazines de décoration d’intérieur comme de mode, cette couleur puiserait ses origines dans l’antiquité égyptienne. « On retrouve ce colorant sur les bandelettes des momies dans leurs demeures, glisse l’artisan. Preuve que l’indigo a su perdurer. Mais ce que l’on voit majoritairement aujourd’hui, c’est du colorant synthétique », martèle celui qui milite pour la création d’un label de qualité et d’excellence permettant de différencier le vrai du faux.

Sept à douze nuances de bleu

La maîtrise de l’indigo naturel repose sur une technique biochimique et nécessiterait sept à dix ans d’apprentissage. « Il s’agit d’un colorant de cuve bactérienne, c’est-à-dire que les feuilles d’indigo fermentent et forment un élevage d’organismes vivants qui évoluent dans un liquide alcalin », détaille le spécialiste.

La méthode repose sur l’oxydation de l’air – le tissu teint est ensuite séché au soleil – et permet d’obtenir sept à douze nuances de bleu. La teinture est appliquée sur du coton principalement importé, au grand dam d’Aboubakar Fofana, qui préfère cultiver le coton bio localement.

Traditionnellement, le textile est ensuite tissé à partir de bandes étroites sur des métiers horizontaux spécifiques à la zone sahélienne, selon la méthode du finimugu (« tissu souple », en bambara).

Fonction anti-UV

L’indigo a su séduire différents groupes culturels d’Afrique de l’Ouest, notamment les Soninkés, l’un des premiers peuples à l’avoir diffusé sur le continent. « La légende veut nous faire croire que les Touaregs en sont les ambassadeurs, mais les hommes bleus du désert n’ont jamais pratiqué cette technique. S’ils portent des chèches indigo, c’est tout simplement parce que cette couleur a une fonction anti-UV, elle les protège du soleil », rappelle Aboubakar Fofoana.

Dans les grottes de Bandiagara ont été retrouvés des textiles archéologiques

Cette tradition textile est représentative du pays dogon, où un vieil adage dit qu’ « un homme qui ne porte pas de vêtements est un homme sans parole », illustre Koudiedji Sylla, créatrice de la marque de vêtements indigo Sarakule. C’est d’ailleurs dans les grottes de Bandiagara que des textiles archéologiques ont été retrouvés. Certains d’entre eux dateraient des XIe et XIIe siècles. « Sur ces textiles tellem, on a constaté la présence de motifs réalisés à l’indigo. Des teintures aussi fraîches que si elles avaient été faites hier », s’étonne Aboubakar Fofana.

Un symbole de protection

La spécificité des tissus indigo repose sur les dessins qui l’habillent, majoritairement obtenus à l’aide de la technique du nouage. Ces motifs auraient aujourd’hui une fonction strictement décorative. « On pourra deviner des cauris sur certains tissus », commente Koudiedji Sylla. « La technique de réserve par ligature permet d’obtenir des formes rappelant des cosses de racines ou des tresses », complète Aboubakar Fofana.

Les nouveau-nés sont souvent enroulés dans un textile indigo, couleur céleste qui fait le lien entre l’humain et le divin

C’est surtout le bleu qui revêt une symbolique particulière. Dans les cosmogonies africaines, cette teinte est un symbole de protection. « Les nouveau-nés sont souvent enroulés dans un textile indigo, couleur céleste qui fait le lien entre l’humain et le divin. Mais ce tissu a aussi une dimension politique, l’indigo étant l’une des denrées qui a rapporté le plus de richesses aux négriers, avec le coton et le tabac. L’histoire de l’indigo a une part sombre, puisqu’il a contribué à la déportation d’Africains pendant la traite négrière », tient à rappeler le militant.

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