Politique

Élections au Mali : une réforme territoriale sous tension

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Par - À Bamako
Mis à jour le 6 mai 2021 à 10:25

Des électrices consultent les listes électorales, le 28 juillet 2013 à Kidal (illustration).

Prévue par l’accord d’Alger, la réforme territoriale, censée mettre en œuvre de nouvelles régions pour rapprocher l’administration et les services de base des citoyens, provoque de fortes tensions dans des localités qui s’estiment ignorées. D’autant que, derrière les enjeux territoriaux pointent les questions électorales.

La commune de Markala, à 35 km de la ville de Ségou irriguée par le Niger, s’est réveillée dans un climat de tension lundi 3 mai. La veille, acteurs politiques, jeunes et représentants de la société civile avaient décidé d’entrer « en désobéissance civile » et de bloquer les deux ponts permettant d’accéder à la ville. Leur manifestation a été sévèrement réprimée par les forces de l’ordre venues de Ségou, faisant deux blessés graves.

Selon le maire, Adama Siby, les manifestants ont dressé des barricades pour protester contre la « non-invitation de Markala », par l’administration centrale, aux travaux de restitution sur la réforme territoriale et la décision de ne pas ériger la commune en cercle. Sous-division d’une région, cette entité est considérée comme une circonscription pour l’élection de députés.

Neuf régions à mettre en place

Prévue par l’Accord d’Alger (officiellement dénommé Accord pour la paix et la réconciliation (APR), signé en 2015 à Bamako) entre le gouvernement malien et les groupes armés du Nord, la reforme territoriale a provoqué une vague de colère dans certaines localités. Le processus, amorcé en 2012, prévoyait de créer onze nouvelles régions, en plus des huit déjà existantes.

Neuf ans plus tard, seules deux nouvelles sont opérationnelles : celles de Ménaka et de Taoudénit. En 2018, les discussions se sont poursuivies lors des concertations régionales pour rendre les neuf autres effectives : Kita et Nioro du Sahel (détachées de Kayes), Dioïla et Nara (détachées de Koulikoro), Bougouni et Koutiala (détachées de Sikasso), Bandiagara et Douentza (détachées de Mopti), et San (détachée de Ségou).

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« Ce projet vient d’être accéléré uniquement dans la perspective du réferendum et des autres élections » promises par les autorités de transition », estime Mohamed Maïga, analyste travaillant sur les politiques socioéconomiques de territoire. « Mais, insiste-t-il, c’est une histoire qui commence mal ».

« Des décisions politiques qui arrangent certains politiciens »

Dans la foulée des travaux de restitution, qui ont réuni du 29 au 30 avril acteurs de la société civile, élus et autorités traditionnelles à Bamako et dans les régions, le texte a fuité sur les réseaux sociaux. Il y a été la cible de toutes les critiques et tourné en dérision. Ces ateliers de restitution, destinés à « expliquer les choix et orientations aux populations afin de recueillir leurs préoccupations et attentes en vue de créer des conditions d’adhésion de l’ensemble des acteurs du processus », selon le ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, auront donc eu l’effet inverse. Car outre Markala, le projet est contesté à Goundam, Léré, Gossi, Gourma-Rharous, des localités voulant devenir des cercles ou des régions.

La commune de Markala, qui compte plus de 50 000 habitants, aspire à obtenir le statut de cercle depuis 1959, selon Cheick Moctar Traoré, originaire de la localité et journaliste au quotidien L’Essor. En novembre 2018, lors des concertations régionales à Ségou, cette demande semblait acquise. Quatorze communes et arrondissements auraient écrit pour soutenir le dossier de Markala et demander à en faire partie.

Pour ce journaliste et sociologue de formation, Markala est « un cercle opérationnel de fait » et dispose de « toutes les infrastructures, tous les services locaux ». La commune « a toutes les potentialités démographiques, économiques et culturelles pour être érigé en cercle. Si Markala ne devient pas cercle, alors il ne devrait pas y en avoir de nouveau », renchérit le maire Adama Siby, élu sous les couleurs du parti Alliance pour la solidarité au Mali-Convergences des forces patriotiques (ASMA-CFP).

Autre localité, autre revendication. Dans le cercle de Goundam dans le nord du pays, des manifestants ont exigé le 30 avril puis le 4 mai de faire de la localité une région. Cette réforme attise « la haine et les frustrations entre les communautés », dénonce Moussa Aldiou Traoré, président du Conseil communal de la jeunesse, qui a participé aux ateliers de restitution à Tombouctou. Pour lui, la décision de ne pas faire de Goundam une région est « arbitraire ». « Ce sont des décisions politiques qui arrangent certains politiciens. Les manifestations ôtent toute légitimité à ce projet », ajoute-t-il.

Enjeux politiques et économiques

Vue aérienne d’un village du cercle de Koro, dans la région de Mopti, en décembre 2018.

Creative Commons / MINUSMA/Gema Cortes

Face aux revendications qui s’amoncellent, le ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (MATD) tente d’arrondir les angles, arguant qu’il s’agit d’un « processus dynamique et la réflexion continue ». Contacté, Brahima Coulibaly, conseiller technique ayant piloté le processus, explique qu’il avait été « décidé de ne pas créer de nouvelles régions après celles de 2012. »

« Les cercles doivent être créés sur la base d’un certain nombre de critères objectifs dont le maillage territorial, poursuit le conseiller. Ériger en cercle Markala, un arrondissement situé à 35 km du cercle de Ségou, pose problème. La distance moyenne entre cercles est de 100 km », ajoute Brahima Coulibaly, évoquant aussi des contraintes financières ainsi que la complexité et la lourdeur du processus.

Ce qui fausse les discussions, c’est que le cercle constitue aussi la circonscription pour l’élection des députés

Au-delà de la polémique, la colère populaire cache d’autres enjeux dans certaines localités. « Ce qui fausse les discussions, estime Brahima Coulibaly, c’est que le cercle constitue aussi la circonscription pour l’élection des députés. C’est pourquoi une partie de la classe politique demande de détacher les circonscriptions électorales de l’organisation administrative. » Une source gouvernementale voit ainsi, derrière les manifestations, « la main d’hommes politiques qui font du lobbying parce qu’ils savent qu’ils ne seront jamais députés dans leurs circonscriptions actuelles ».

Le journaliste Cheick Moctar Traoré se montre plus nuancé. Selon lui, les enjeux sont autant d’ordre économique que politique pour Markala : « Il s’agit d’avoir un conseil de cercle avec le transfert des compétences aux collectivités. Le nombre de députés est défini en fonction de la population ».

« Balkanisation du Mali »

Des habitants de Kidal, le 2 décembre 2019, rentrent chez eux après avoir assisté à un défilé militaire du MNLA.

Baba Ahmed pour JA

Mais les reproches adressés à l’administration centrale ciblent autant le fond que la forme du projet. Dans le Nord, les ex-rebelles de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) affirment n’avoir pas été associés aux travaux du comité technique et parlent d’une « démarche unilatérale, qui n’est ni consensuelle, ni participative » et dont « les résultats sont loin d’être cohérents avec les concertations régionales de 2018 ».

Il faut d’abord contrôler le territoire avant de vouloir le réorganiser

« Ces propositions ne tiennent pas compte des dynamiques socioculturelles, assène Mohamed el Maouloud Ramadan, porte-parole de la CMA. Cette façon de faire, sur une question aussi sensible, n’est pas prudente dans une période de transition où le gouvernement est fragile et assailli de toutes parts ». Au MATD, on rétorque que « les groupes armés ont toujours été conviés aux concertations et associés à toutes les étapes ».

Face au climat de tension, le ministère promet de « faire le point sur les revendications » avant de soumettre le projet au Conseil des ministres. Le texte devrait ensuite passer devant le Conseil national de transition (CNT), l’organe législatif, où il est attendu de pied ferme. « Il faut d’abord contrôler le territoire avant de vouloir le réorganiser. Ce projet va accentuer la balkanisation du Mali », s’alarme Nouhoum Sarr, membre du CNT. À Markala, les populations espèrent une réaction de l’administration d’ici jeudi 6 mai, faute de quoi ils promettent une nouvelle « désobéissance civile ».