Politique

Algérie : qui sont les figures de Rachad, le mouvement islamiste accusé d’infiltrer le Hirak ?

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Mis à jour le 06 mai 2021 à 13h01
Mourad Dhina, le scientifique a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle en Algérie.

Mourad Dhina, le scientifique a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle en Algérie. © Lecourrier.ch

Le mouvement islamiste Rachad, soupçonné de vouloir surfer sur la vague du Hirak pour imposer l’idée d’un État algérien islamique, concentre les critiques. Alors, qui en sont les principaux fondateurs ?

Accusé de vouloir infiltrer le mouvement de contestation du Hirak, soupçonné d’être financé par la Turquie (Ankara a nié tout lien avec le mouvement) et perçu comme une menace par un collectif d’avocats qui a annoncé le 18 avril dernier vouloir le classer comme organisation terroriste, le Rachad s’impose de plus en plus dans le débat politique. Fondé le 18 avril 2007 depuis Londres par cinq Algériens, le courant islamiste décrit son action comme « non violente » et se donne pour but d’apporter « un changement radical en Algérie ».

Si sa page Facebook avoisine les 500 000 abonnés, ses prises de position sur le Front islamique du salut (FIS, parti interdit en 1992 qui appelait à l’instauration d’un État islamique en Algérie), suscitent les polémiques. Sur son site web, le Rachad estime que le FIS « a été grandement lésé [durant les législatives remportées en 1991 et annulées par le coup d’État de 1992] et que cette injustice à son égard a eu des conséquences terribles pour la société et la nation ».

Cependant, le parti revendique de n’adhérer ni « aux principes et au programme du FIS, ni dans les méthodes et dans les outils qu’il a utilisé » et affiche sur son site sa volonté de voir instaurer en Algérie un « État de droit régi par les principes démocratiques et de bonne gouvernance ». Selon le politologue et islamologue François Burgat, le mouvement est « capable de mobiliser sur un spectre beaucoup plus large que celui qu’avait réussi à mobiliser le FIS en son temps ». Selon lui, les héritiers de la dynamique de 1991 devraient continuer à représenter une partie significative du paysage électoral algérien. Mais l’identité même de ses fondateurs et leur liens avec le FIS posent question. Qui sont-ils ?

Mourad Dhina, le scientifique a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle en Algérie.

Mourad Dhina, le scientifique a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle en Algérie. © Lecourrier.ch

Mourad Dhina

Le scientifique Mourad Dhina obtient en 1985 un doctorat en physique des particules du Massachusetts Institute of Technology. Dans les années 1990, alors qu’en Algérie, la guerre civile éclate, il s’engage au FIS et devient porte-parole du comité de coordination du parti.

Il s’installe en Suisse en 1995, où il travaille en tant que chercheur à l’École polytechnique fédérale de Zurich, mais aussi au Conseil européen pour la recherche nucléaire de Genève. Parallèlement, il poursuit son engagement au sein du FIS qui, s’il a été dissout en Algérie en 1992, poursuit ses activités à l’étranger. De 2002 à 2004, Mourad Dhina prend la tête du parti depuis le canton de Genève. Dans une interview qu’il donne à la presse helvétique le 13 octobre 2002, il affirme que le parti a pour projet de « montrer [qu’il] n’a pas renié ses principes mais qu’il a mûri », avant d’ajouter : « Le FIS veut se présenter comme un parti qui pourrait gouverner l’Algérie. »

Un mandat international est lancé à son encontre à la suite de sa condamnation à vingt ans de réclusion criminelle, en Algérie. Le 16 janvier 2012, il est arrêté par des policiers, à Paris, après une réunion du bureau exécutif du Rachad. L’Algérie demande son extradition, à laquelle la cour d’appel de Paris s’oppose : il est libéré le 4 juillet de la même année. À l’époque, plusieurs ONG de défense des droits de l’homme demandent au gouvernement français de refuser son extradition.

Sa vision violente de l’opposition politique interpelle sur son attachement aux droits de l’homme. En 1995, sa publication politiquement engagée pour la création d’un État islamique en Algérie dépeint en martyr Mohamed Saïd, ancien membre de l’organisation terroriste Groupe islamique armé (GIA). Mourad Dhina  – qui est mis en cause pour trafic d’armes par des rapports de police suisses et allemands à son arrivée en Europe –, conçoit, en 2002,  la lutte armée comme relevant du « droit de rébellion contre tout pouvoir illégitime ».

L’opposant algérien Mohamed Larbi Zitout assiste à une manifestation lors du sommet de la paix sur la Libye, à Berlin le 19 janvier 2020.

L’opposant algérien Mohamed Larbi Zitout assiste à une manifestation lors du sommet de la paix sur la Libye, à Berlin le 19 janvier 2020. © John MacDougall/AFP

Mohamed Larbi Zitout

Diplomate algérien de 57 ans, Mohamed Larbi Zitout est diplômé de l’École nationale d’administration d’Alger. En 1991, il est désigné premier secrétaire de l’ambassade d’Algérie en Libye. Il démissionne quatre ans plus tard et s’installe à Londres, où il obtient le statut de réfugié. Il accuse à de nombreuses reprises l’armée algérienne d’être responsable de massacres et de tueries dans les années 1990. En 1997, alors qu’il se présente comme membre de l’opposition laïque, il déclare dans les colonnes du quotidien français Libération que le GIA est « infiltré et manipulé par le pouvoir ».

Très actif sur les réseaux sociaux, il publie notamment des vidéos face caméra dans lesquelles il commente l’actualité. Mohamed Larbi Zitout se présente comme l’actuel porte-parole de Rachad. Le 21 mars 2021, la justice algérienne lance un mandat d’arrêt contre lui pour « gestion et financement d’un groupe terroriste ciblant la sécurité de l’État et l’unité nationale, faux et usage de faux et blanchiment d’argent dans le cadre d’une bande criminelle ».

Abbas Aroua, professeur à l’université de Lausanne, crée des contenus sur la chaîne YouTube de Rachad.

Abbas Aroua, professeur à l’université de Lausanne, crée des contenus sur la chaîne YouTube de Rachad. © Cordoba peace institute

Abbas Aroua

Diplômé de l’université d’Alger, mais aussi du centre hospitalier universitaire vaudois et de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, Abbas Aroua est professeur à l’université de la ville suisse depuis 2006. Il est impliqué dans différentes activités de défense des droits de l’homme.

Il est l’un des fondateurs de l’institut Hoggar, un établissement de recherche qui publie des travaux liés à la politique et à l’histoire algérienne, notamment sur les violations des droits de l’homme par le pouvoir durant la guerre civile. Il est coauteur de An Inquiry Into the Algerian Massacres, qui accuse le gouvernement algérien de complicité lors des massacres des années 1990.

Il prend part à la création de différents contenus (conférences, participation à des émissions…) sur la chaîne YouTube de Rachad. Il y apporte des éléments d’analyse sur la situation politique algérienne. Par ailleurs, il tient un blog sur le site Mediapart, où il écrit sur la situation politique algérienne, et notamment sur le Hirak. Il expose son avis favorable à ce dernier, tout en critiquant les actions du pouvoir algérien.

L’avocat Rachid Mesli est notamment connu pour avoir défendu deux dirigeants du FIS, Abassi Madani etAli Belhadj.

L’avocat Rachid Mesli est notamment connu pour avoir défendu deux dirigeants du FIS, Abassi Madani etAli Belhadj. © DR

Rachid Mesli

Avocat en droit pénal, Rachid Mesli est notamment connu pour avoir défendu Abassi Madani et Ali Belhadj, les deux dirigeants du FIS. En juillet 1996, il est enlevé par des membres des forces de sécurité algériennes, est torturé avant d’être poursuivi pour appartenance à un groupe terroriste. Il est acquitté en juillet 1997, mais la justice algérienne l’accuse de nouveau pour la même raison à différentes reprises. Emprisonné plusieurs fois, il passe, en totalité, plus de trois ans derrière les barreaux. Après une brève incarcération en 1999, il bénéficie d’une grâce présidentielle et décide de quitter le pays pour la Suisse l’année suivante, où il obtient le statut de réfugié.

Depuis Genève, il est, un temps, porte-parole de la Commission arabe des droits humains, une ONG qui a été au cœur d’une polémique. Celle-ci a participé, en 2002, à l’édition du Manifeste judéo-nazi d’Ariel Sharon, une brochure antisémite qui prêterait à la communauté juive une « volonté d’appliquer aux Palestiniens ce que Hitler a fait aux juifs durant la Seconde Guerre mondiale ». À la suite d’un mandat d’arrêt international algérien, la police italienne procède son arrestation en août 2015. Déposée le 7 septembre suivant, la demande d’extradition est jugée « vague et incomplète » par la justice italienne qui libère Rachid Mesli quelques jours plus tard. S’il est alors décrit comme un « activiste islamiste », lui affirme qu’il n’a « jamais appartenu au FIS ». Rachid Mesli vit toujours en Suisse et dirige le département juridique de la fondation Alkarama.

Mohamed Samraoui

Mohamed Samraoui © Canal Plus

Mohammed Samraoui

Mohammed Samraoui est un ancien membre du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), les services secrets algériens. Il demande à démissionner de son poste en 1992, mais cela lui est refusé. Il devient alors attaché militaire à Berlin, avant de mettre fin à sa carrière en janvier 1996. Il reste en Allemagne – alors terre d’asile pour les intégristes algériens – et obtient le statut de réfugié. Attiré par la politique, cet amateur de jeu d’échecs se rapproche de responsables du FIS. Il fournit au Mouvement algérien des officiers libres, groupe d’officiers dissidents dont le but assumé est de « faire imploser le système perpétué en Algérie par des généraux mafieux », des documents accusant le régime d’enrichissement illicite, entre autres.

En 2003, il publie Chroniques des années de sang dans lequel il accuse le DRS d’avoir été impliqué dans des tortures, des assassinats et d’avoir manipulé des membres du GIA. Le mois suivant la sortie de son livre, la justice algérienne délivre un mandat d’arrêt international pour « désertion, atteinte au moral de l’armée et activité terroriste ». Il a finalement été arrêté par la police espagnole le 22 octobre 2007 avant d’être autorisé à regagner son domicile en Allemagne.

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