Politique

RDC : entre Lamuka et kabilistes, Félix Tshisekedi face à une double opposition

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Par - Envoyé spécial
Mis à jour le 7 juin 2021 à 10:53

Le président congolais Félix Tshisekedi (c.), entourés de Martin Fayulu (g.) et Joseph Kabila (d.).

Avec la formation de l’Union sacrée, Félix Tshisekedi n’est désormais plus confronté à une mais à deux forces adverses, bien distinctes. D’un côté les kabilistes, de l’autre l’aile radicale de Lamuka, incarnée par le tandem Fayulu-Muzito.

Joseph Kabila est rentré à Kinshasa comme il en était parti : en toute discrétion. Après plus de quatre mois dans lex-Katanga, lancien président congolais a effectué, le 23 avril, son retour dans la capitale congolaise dans un costume inédit pour lui, celui de lopposant.

Le 11 décembre 2020, lorsquil embarquait pour Kolwezi (dans le Lualaba), Joseph Kabila vient dencaisser le premier dune longue série de revers avec la chute du bureau de lAssemblée nationale, dirigé par son alliéeJeanine Mabunda Lioko. En bon stratège, avait-il déjà compris que cette première fissure dans lédifice allait inévitablement mener à leffondrement de sa majorité ? En un mois et demi, les deux autres digues qui protégeaient cette dernière vont céder. Dabord, avec la destitution du Premier ministre Sylvestre Ilunga Ilunkamba, le 29 janvier 2021, puis, une semaine plus tard, avec la démission du président du Sénat, Alexis Thambwe Mwamba. 

Après dix-huit ans au pouvoir, Joseph Kabila est contraint de basculer dans lopposition. Dans ce paysage politique chamboulé, Félix Tshisekedi nest donc plus confronté à un seul, mais à deux adversaires bien distincts. Dun côté, les fidèles de lancien président, de lautre la branche radicale de Lamuka, incarnée par Martin Fayulu et Adolphe Muzito. Deux rivaux qui, bien quils se rejoignent dans leur opposition au chef de lÉtat, adoptent des stratégies diamétralement opposées. 

« Tout se fera dans les règles » 

Après avoir dénoncé les « violations de la Constitution », la « corruption » et le « chantage » qui, selon eux, ont permis au président congolais de renverser la majorité à son profit, les proches de Joseph Kabila se sont résolus à jouer le jeu de lopposition « classique ». Officiellement il nest pas question de boycotter les institutions où de nier leur légitimité. « Tout se fera dans les règles, nous sommes des républicains », martèle un cadre du Front commun pour le Congo (FCC). 

Pour se préparer à ce nouveau rôle, une révolution à pas de velours sest engagée dans les rangs de lancienne majorité. Après avoir mis sur pied, dès le lendemain de la destitution de Jeanine Mabundaun « comité de crise », dirigé par lancien ministre Raymond Tshibanda, le raïs souhaite désormais réformer sa plateforme politique. « Cest la raison du retour de Joseph Kabila à Kinshasa. Relancer et redynamiser sa famille politique, maintenant que toutes les brebis galeuses sont parties à lUnion sacrée », confie un intime de lancien président. 

Le changement du nom et des animateurs du FCC est loption privilégiée à ce stade. Dans la pratique, lancien coordonnateur de la plateforme, Néhémie Mwilanya, très critiqué ces derniers mois, nest plus aux affaires depuis la mise en place du comité de crise. Ce vent de transformation pourrait sétendre au Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), le mouvement de Joseph Kabila, dont le secrétaire permanent et candidat malheureux à la présidentielle de 2018, Emmanuel Ramazani Shadary, est lui aussi sur un siège éjectable. 

Ces évolutions suffiront-elles à installer le camp Kabila dans son nouveau rôle dopposant ? Dans les rangs du FCC, on assure pouvoir compter sur le soutien de près de 150 députés. « Plus, si l’on y ajoute ceux qui ne sont allés à lUnion sacrée que pour des postes quils nont pas eus », précise un cadre du parti. 

Seul bastion d’opposition légitime 

Au sein de Lamuka, léquation est différente. Entre le discours modéré, porté par Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba, et celui, plus radical, incarné par le tandem Martin Fayulu-Adolphe Muzitola rupture semblait annoncée depuis longtemps. Le ralliement des deux premiers à Félix Tshisekedi et la présence de représentants de leurs partis au sein du nouveau gouvernement ont officialisé cette fracture. 

Depuis, Martin Fayulu et Adolphe Muzito se revendiquent seuls maîtres de la plateforme dopposition, quand Moïse Katumbi soutient, en chœur avec Jean-Pierre Bemba, quil en est lactuel coordonnateur. Proposition de réforme de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), marche de solidarité avec les victimes de violences à l’est… Loin d’avoir abdiqué dans cette querelle de leadership, lancien candidat à la présidentielle continue d’occuper le terrain, en rejetant toujours la légitimité des institutions. Pas question pour Martin Fayulu de partager avec Joseph Kabila le costume dopposant, un terme quil se refuse à utiliser, préférant celui de « contestation », voire de « résistance ». Voilà pourquoi il na cessé de qualifier lUnion sacrée de « deuxième grossesse » du duo Tshisekedi-Kabila.

En renvoyant dos à dos les alliés dhier, lopposant poursuit un objectif clair : se revendiquer comme le seul bastion dopposition légitime dans un paysage politique qui a connu une profonde reconfiguration ces derniers mois.

Mais en l’absence de réel poids dans les institutions, le duo Fayulu-Muzito a peu de chance de peser. Le 4 juin, l’Assemblée nationale a adopté à une écrasante majorité la réforme de la Ceni. La présidence de l’institution reste attribuée à un représentant de la société civile, mais la plupart des postes du bureau seront occupés par des membres de la majorité. Un résultat loin de l’objectif de « dépolitisation » de l’organe en charge des élections défendue par l’opposition et les confessions religieuses. Si Martin Fayulu a appelé à rejeter cette loi, le camp Kabila, lui, n’a pas encore réagi.

Objectif : les élections de 2023

Malgré un adversaire commun, ces deux fronts dopposition mènent donc des stratégies bien différentes. Lobjectif reste en revanche le même : les électiongénérales de 2023.  

Martin Fayulu y pense-t-il déjà ? Sil se refuse, pour le moment, à parler ouvertement dune potentielle candidature, il maintient toutefois que « si le peuple le lui demande », il naura pas le choix. Le 26 avril dernier, sur Twitter, il a dailleurs lancé un message aux allures de discours de campagne : « La RDC a besoin dun leadership sérieux, consciencieux et qui a les problèmes de la population à cœur. Vous mavez élu en 2018 pour que nous évitions la situation chaotique que nous vivons aujourdhui. Nous allons récupérer le pouvoir du peuple. »

Du côté du FCC, lobjectif affiché est clairement celui dune reconquête du pouvoir en 2023. La question qui reste en suspens est plutôt de savoir qui incarnera cette candidature. « Loption sera levée en temps voulu », nous répondait à ce sujet Raymond Tshibanda juste avant le retour de Joseph Kabila à Kinshasa. Lancien président peut-il encore être une alternative crédible en 2023 ? Parmi ses fidèles, lidée daccompagner la refonte de la plateforme afin de préparer un champion pour 2023 gagne du terrain. Une réunion du bureau politique, en présence du raïs, doit permettre d’explorer de premières pistes.