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Maurizio Caio (TLcom) : « L’Afrique francophone manque d’appétit pour le risque »

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Mis à jour le 06 mai 2021 à 16h22
Maurizio Caio, fondateur et managing partner de TLcom.

Maurizio Caio, fondateur et managing partner de TLcom. © TLcom

Le capital-risqueur, actionnaire du « Uber pour camions africain » Kobo360, souhaite voir plus de ses concurrents présents sur le continent.

Alors qu’il entame la levée du prochain fonds consacré au continent africain de la société d’investissement qu’il a lancée en 1999, avec un premier ancrage en Afrique en 2014, Maurizio Caio est sur la brèche.

Le financier d’origine italienne, ancien de Bain & Company et de McKinsey, veut aller plus vite, plus loin que la stratégie qu’il a menée jusque-là avec son premier fonds, Tide Africa Fund.

Ciblant près de 150 millions de dollars pour son nouveau véhicule, il espère renouveler le succès qu’il a obtenu en début d’année 2020, attirant à son tour de table CDC Group, IFC et Proparco. Mais cette fois, il entend concrétiser un quart de sa levée avant la fin de 2021 et démarrer les premiers investissements dans la foulée.

Pour cela, le fondateur de TLcom Capital rencontré en marge de l’assemblée annuelle de l’AVCA, grand raout des acteurs du Private Equity, souhaite convaincre de nouveaux partenaires, des institutionnels en particulier. Tour d’horizon de sa stratégie, en termes géographique, sectoriel ou encore de taille…

Jeune Afrique : Depuis le lancement de Tide Africa Fund, vous semblez avoir fait des choix géographiques très spécifiques… Pour quelles raisons ?

Maurizio Caio : TLcom Capital est présent à Nairobi et à Lagos. C’est donc un peu notre centre de gravité à partir duquel nous pouvons obtenir beaucoup de nouveaux flux.

Nous avons regardé vers l’Afrique du Sud, et gardons toujours un œil dessus. Mais nous avons constaté que les entreprises locales qui cherchent à se développer sont davantage attirées par l’international que par le reste du continent.

La frontière entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord est devenue plus poreuse

En revanche, l’Égypte nous séduit beaucoup. Le pays connaît une croissance très, très rapide. Nous avons également observé qu’un grand nombre d’entrepreneurs égyptiens qui s’intéressaient traditionnellement à l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient, se tournent désormais vers l’Afrique subsaharienne pour leur stratégie d’expansion.

De même, nos entreprises considèrent désormais l’Égypte comme une évidence. La frontière entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord est devenue plus poreuse.

Vous n’êtes donc pas particulièrement attiré par le potentiel en Afrique francophone ?

M.C. : On y trouve des entreprises intéressantes, de bons entrepreneurs. Notamment en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Mais ils ne correspondent pas exactement à notre stratégie.

La fintech est une répétition générale pour le reste de l’économie

Ce n’est pas un manque d’intérêt mais plutôt le fait que nous n’y trouvons pas le dynamisme anticipé. Si vous prenez Partech, par exemple, ils n’ont jamais investi dans les pays d’Afrique francophone.

D’une certaine manière, malheureusement, je trouve qu’il n’y a pas assez d’appétit pour le risque dans ces pays.

 

Dans le même esprit, votre stratégie en termes de secteurs ciblés est assez tranchée…

M.C. : C’est vrai qu’en ce qui concerne les secteurs de la tech, nous sommes constants… Il y a actuellement déjà trop de fintech. Pourquoi cela ? Parce qu’il est plus facile de transporter des bits que des briques.

En Afrique, il y a beaucoup plus à faire que des banques et des assurances !

Plus sérieusement, je pense que la fintech est un peu comme une répétition générale pour le reste de l’économie. Le fil conducteur est le rôle que la technologie peut jouer dans la réparation de nombreux secteurs verticaux en panne en Afrique : les services financiers, certes, mais aussi les soins de santé, l’éducation, l’énergie, la logistique, l’automobile, le commerce de détail…

En Afrique, il y a beaucoup plus à faire que des banques et des assurances, des néo-banques et des néo-assurances !

Y aura-t-il du changement pour votre prochain fonds ?

M.C. : Tide Africa Fund I est le premier fonds d’une longue série de fonds panafricains pour TLcom. Du moins, nous l’espérons. Nous sommes d’ailleurs sur le point de lancer notre deuxième fonds.

Et nous gardons la même stratégie. Nous visons juste plus gros, avec un objectif deux fois plus gros que le portefeuille du premier (71 millions d’euros, ndlr). Toujours principalement au Nigeria et au Kenya, avec des opportunités à saisir en Égypte. Tout en poursuivant la même stratégie d’investissement.

>>> Lire aussi sur Jeune Afrique Business+ : Maurizio Caio (TLcom Capital) prépare déjà un second fonds panafricain <<<

Vous avez mis trois ans à faire aboutir le « closing » final de votre premier fonds panafricain, et ce à un niveau inférieur à l’objectif initial de 100 millions de dollars. Pourquoi pensez-vous que vous concluriez plus rapidement, et plus fort, pour le second ?

M.C. : Nous avons appris à ne pas faire de prédictions. Mais aussi à tirer les leçons de notre parcours.

Nous croyons pouvoir boucler un premier closing cette année

Lorsque nous avons levé notre premier fonds consacré à l’Afrique, bien que présents dans ce secteur depuis vingt ans, le processus nous a pris beaucoup de temps. Il nous a fallu deux à trois ans pour atteindre la première vitesse. Et encore deux ans entre le premier closing et le final.

À présent, nous pensons qu’il est assez réaliste de croire que nous aurons un premier closing cette année. Contrairement à il y a encore cinq ans, il n’est plus embarrassant pour un investisseur institutionnel de se présenter devant son comité d’investissement et d’annoncer son intention d’allouer des ressources à un fonds de capital-risque africain.

Nous voulons voir éclore plus de fonds encore !

Ce d’autant plus qu’aujourd’hui nous avons un portefeuille de onze entreprises à présenter pour convaincre.

Comment se distinguer parmi la multitude d’acteurs du capital-investissement actifs en Afrique ?

M.C. : Il n’y a pas de problème de concurrence sur le secteur en Afrique. Et nous voulons voir plus de fonds ! Il n’y en a pas assez pour répondre aux besoins grandissants sur le continent.

Des entreprises qui se développent rapidement et ont d’énormes besoins de liquidités. Or, il n’y a pas suffisamment d’acteurs pour les accompagner et prendre de vrais risques. Nous avons besoin de plus de TLcom, nous avons besoin de plus de Partech, en particulier dans les séries A et B [phases d’amorçage et d’accélération des start-up, ndlr].

Selon vous, quels sont les ingrédients nécessaires pour réaliser une « bonne » sortie sur le continent ?

M.C. : D’abord en s’ôtant de l’esprit que réaliser la sortie d’une entreprise africaine est plus difficile qu’ailleurs. Ce sont les entreprises en mauvaise santé qui sont difficiles à céder.

Il est donc de notre responsabilité, en tant qu’investisseurs, de continuer à aider les entrepreneurs à créer de grandes entreprises. Donnez-moi une grande entreprise et je la cèderai pour vous, que ce soit en Serbie, en Indonésie ou en RDC.

En Afrique, il y a aussi un avantage, c’est qu’il y a une forte offre de capitaux privés qui sont à court d’entreprises à acheter. Donc face à une entreprise rentable, innovante, en croissance rapide, les fonds d’investissement privés seront nécessairement au tour de table. Et c’est un privilège que les autres zones géographiques n’ont pas.

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