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Béchir Ben Yahmed, un Africain dans le siècle

| Par et
Mis à jour le 05 mai 2021 à 13h41
Béchir Ben Yahmed dans son bureau, à Jeune Afrique, à Paris, en 2010.

Béchir Ben Yahmed dans son bureau, à Jeune Afrique, à Paris, en 2010. © Bruno Lévy pour JA

Fondateur de Jeune Afrique et de La Revue, observateur et éditorialiste engagé, BBY a été un témoin privilégié de tous les soubresauts de l’Afrique et du Moyen-Orient. Il s’est éteint le 3 mai à Paris.

Dans ses Mémoires, à paraître mais sur lesquelles, en perfectionniste et perpétuel insatisfait qu’il était, Béchir Ben Yahmed travaillait depuis plus de dix ans, il avait consenti à se livrer un peu. À coucher sur papier la façon dont il se voyait. Exercice rare et sans doute difficile pour lui. Il s’y décrivait en journaliste, chef d’entreprise, homme de gauche. N’ignorant pas que certains le disaient têtu, il corrigeait : « persévérant ». Autoritaire ? « C’est une légende », assurait-il avant d’expliquer qu’il avait été, dans sa jeunesse, d’une « timidité maladive » et que ce trait de caractère expliquait peut-être un abord parfois abrupt.

Issu d’une génération de jeunes militants indépendantistes, il avait suivi une voie différente de celle de la plupart de ses camarades et disait n’en éprouver aucun regret, tout au contraire. « De tous mes congénères, ces futurs hauts cadres du tiers-monde naissant, aucun n’a suivi l’itinéraire que j’ai emprunté, écrivait-il. La plupart ont été ministres, fonctionnaires internationaux, Premier ministre, parfois même chefs d’État. »

Ministre à 28 ans

Jeune Afrique, disait-il, avait été l’œuvre de sa vie. Lorsque certains, qui l’avaient connu membre du premier gouvernement de Bourguiba, continuaient, des décennies plus tard, à s’étonner qu’il n’ait pas creusé ce sillon-là et demandaient « ce qu’il s’était passé » pour que le jeune et prometteur ministre tourne le dos à la politique, il répliquait sans hésiter : « Il s’est passé que je ne l’ai pas voulu. Parce qu’il y a un prix à payer, que je refuse de payer. Je ne veux pas faire ce que font les hommes politiques pour avoir des voix : mendier, faire des sacrifices, des compromis qui sont des compromissions. J’en suis incapable. »

Béchir Ben Yahmed dans son bureau à Jeune Afrique, en 2007.
Vincent Fournier/JA

Béchir Ben Yahmed – « BBY » – fut donc, pendant plus de six décennies, d’abord un journaliste et un patron de presse. « Un grand patron de presse », insistait Hervé Bourges, l’ancien dirigeant de l’audiovisuel français, dans son Dictionnaire amoureux de l’Afrique. « Il fut le premier en Afrique à exercer ce noble métier, poursuivait l’homme de télévision décédé en 2020. Le confident, l’interlocuteur quotidien, le partenaire [des dirigeants du continent] dans cette construction de l’expression africaine nouvelle. Bien sûr, ils ont parfois interdit son journal, l’ont autorisé à nouveau, ils se sont brouillés avec lui, l’ont aimé ou l’ont détesté. Ils l’ont toujours estimé. »

Jeune Afrique, concluait Hervé Bourges, « en est venu à représenter une forme de conscience collective d’un continent entier, que la presse internationale avait du mal à comprendre. Rôle exigeant, impossible à tenir. Et pourtant, le défi a été non seulement relevé, mais atteint. »

De l’île de Djerba à Tunis

L’histoire de celui dont le nom allait devenir indissociable du titre Jeune Afrique commence à Djerba, dans le sud de la Tunisie. Béchir Ben Yahmed y naît le 2 avril 1928. Ses parents, Amor et Slima, ont eu une douzaine d’enfants. Cinq seulement survivront, quatre garçons et une fille. L’aîné, Sadok, est né en 1915. Il est suivi d’Othman et de Brahim, puis, en 1923, de Temna. Béchir est donc le benjamin.

Comme c’est souvent le cas dans cette île sans grandes ressources, son père est parti en Tunisie continentale pour exercer le métier de commerçant, qui est comme une seconde nature pour les Djerbiens. Non sans réussite, puisqu’à force de travail et grâce à son sens des affaires – des traits de caractère dont hériteront Béchir et ses frères –, Amor est devenu un commerçant aisé. Néanmoins très économe, il laisse sa famille vivre dans une grande frugalité.

Le collège Sadiki, à Tunis, en 1961.
Studio Kahia

Ceux qui ont en tête La Saison des hommes, le film de la regrettée Moufida Tlatli, peuvent imaginer ce qu’était le quotidien des familles dont le chef ne revenait qu’un fois l’an dans l’île. À Mahboubine, le village de sa famille, Béchir a ainsi vécu dans un monde de femmes, auprès de sa mère, de ses tantes et de ses belles-sœurs. Si Sadok, dont BBY parlait comme de son « deuxième père », se montre présent et attentif, c’est avec sa sœur, de cinq ans son aînée, qu’il avait les liens les plus étroits. Ils perdureront jusqu’à la mort de Temna, en 2017. D’autant que Béchir fut amené à s’occuper d’elle, mariée jeune et veuve de bonne heure, ainsi que de ses enfants.

Entre Français et Tunisiens, la ségrégation était totale. Un véritable apartheid.

Sous la colonisation, comme BBY le raconte dans ses Mémoires, les garçons allaient à l’école pour obtenir le certificat d’études primaires et échapper ainsi à la conscription. Vers 15 ou 16 ans, ils se mariaient et devenaient épiciers. Le jeune Béchir a été tenté de suivre cette voie pour gagner sa vie et devenir indépendant. Sous le gamin perçait déjà le futur entrepreneur. Mais son père et ses frères le contraignent à poursuivre ses études.
Et c’est ainsi qu’à peine âgé de 11 ans, car il a de l’avance dans son cursus scolaire, il quitte Djerba pour Tunis, afin de passer le concours d’entrée du célèbre collège Sadiki. En intégrant l’école, en septembre 1939, il fait partie de la centaine d’élèves éduqués chaque année en français et en arabe, prêts à intégrer par la suite l’université ou les grandes écoles.

Dans ses Mémoires, BBY raconte avec force détails ce qu’était la vie quotidienne dans la capitale à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Entre Français et Tunisiens, la ségrégation était totale. Un apartheid qui ne disait pas son nom. Au lendemain de la guerre, quand soufflera le vent de la décolonisation, il s’en souviendra.

Militant au Néo-Destour

C’est pourtant l’époque où le Néo-Destour, le parti indépendantiste dont Habib Bourguiba est l’un des fondateurs, sort de la confidentialité. Le jeune Béchir ne tarde pas à fréquenter le siège du parti, installé dans le cabinet d’avocat de Bourguiba. À l’époque, ni lui ni ses amis du collège n’imaginent renverser l’ordre établi. BBY n’a jamais été un exalté. Il se contente d’un travail de militant de base, rédigeant et recopiant des tracts, classant des fiches. Il n’empêche. Devenu un familier de Mongi Slim, le directeur du parti, croisant de temps à autre Salah Ben Youssef, le secrétaire général, il est déjà proche du sommet…

À Sadiki, on suit la guerre de loin. Certains pensent que Hitler va libérer le pays du colonialisme. Comme Bourguiba, le jeune Ben Yahmed estime que les Allemands perdront la guerre, et qu’il n’est pas de l’intérêt des Tunisiens de s’aligner sur le IIIe Reich. À la fin de 1942, la guerre s’étend au Maghreb. Lors de l’opération Torch, les forces alliées débarquent à Alger, Oran et Casablanca. Les Allemands ayant envahi la Tunisie, les élèves du collège Sadiki sont renvoyés chez leurs parents. Pour les Tunisiens, la guerre s’arrête en mai 1943 avec la défaite de l’Afrikakorps. Béchir et ses camarades reprennent le chemin de l’école en septembre.

Avec le retour au pays de Bourguiba, le mouvement indépendantiste retrouve de la vigueur. Lorsque Béchir quitte Sadiki, en 1947, à 19 ans, il est, comme il le dit lui-même, « nationaliste, bourguibiste avant la lettre et anticolonialiste ». C’est dans cet état d’esprit qu’il part pour Paris afin d’« apprendre » des colonisateurs. Ce choix n’est pas vraiment le sien. Son père et son frère aîné, Sadok, ont décidé pour lui : « Béchir va intégrer HEC et sera dans le commerce, comme tout bon Djerbien, ou – pourquoi pas – banquier. » La suite montrera qu’ils avaient à la fois tort et raison. Même si, à l’époque, le jeune homme se rêvait plutôt chirurgien, il savait que faire des études supérieures en France était une chance extraordinaire pour un Tunisien de son âge.

Passionné de cinéma

À Paris, il n’est somme toute pas trop dépaysé, puisqu’il retrouve nombre de compatriotes qui lui font découvrir la ville. Après avoir logé dans un hôtel bon marché de la rue des Écoles, dans le Quartier latin, il s’installe non loin de son école préparatoire, située rue Legendre. Le cursus ne l’intéresse pas beaucoup. Il passe ses journées au cinéma. La chance lui sourit : lors du concours d’entrée à HEC, le sujet de culture générale, qui a le coefficient le plus élevé, porte justement sur… le cinéma.

Le président Habib Bourguiba (à g.), Béchir Ben Yahmed, ministre de l’Information (avec des lunettes de soleil) et Ahmed Mestiri, ministre des Finance, à Tunis, en juillet 1957.
Studio Kahia

Quant à ses relations avec les Français, elles sont réduites à peu de chose. Les Maghrébins vivent entre eux et se retrouvent régulièrement au 115, boulevard Saint-Michel, siège de l’Association des étudiants musulmans nord-africains. BBY y rencontre Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid, M’Hamed Yazid et bien d’autres futurs grands acteurs de la décolonisation. La France, elle, refuse de donner droit aux revendications des peuples colonisés. Aux Tunisiens qui réclament le retour à l’autonomie interne telle qu’elle était garantie par le traité du Bardo, elle répond par une répression accrue.

Le 6 décembre 1952, le destin de Béchir Ben Yahmed bascule. Son diplôme d’HEC en poche, il a été recruté par la Banque française et italienne pour l’Amérique du sud, plus connue sous le nom de Sudameris, et envoyé à Vicenza, près de Venise, pour apprendre l’italien et le métier de la finance. Ce soir-là, en ouvrant Le Monde, dont il est un lecteur assidu, il apprend que, la veille, le leader syndicaliste Ferhat Hached a été assassiné par des membres de la Main rouge, préfiguration tunisienne de l’OAS algérienne.

Avais-je le droit de me soustraire à la lutte de mon pays pour son indépendance ? »

BBY envoie aussitôt sa lettre de démission à la direction parisienne de Sudameris. « Avais-je le droit de me soustraire à la lutte de mon pays pour son indépendance ? » note-il dans ses Mémoires. Le lendemain matin, il monte dans le premier train pour Paris. Là, il prend contact avec Mohamed Masmoudi, représentant du bureau politique du Néo-Destour en France, et propose son aide. Offre de services d’autant mieux acceptée qu’elle est bénévole. Masmoudi le charge des relations avec Bourguiba, que les Français ont placé à l’isolement total à La Galite, un archipel au nord de la Tunisie.

Le tournant de Diên Biên Phu

L’année 1953 sera celle de son apprentissage politique. En contact régulier avec Bourguiba, du moins par voie épistolaire, le jeune homme est à bonne école. Il informe le chef du Néo-Destour des activités de son parti en France et reçoit ses directives. Un jour, Masmoudi le charge de rassembler les lettres de Bourguiba afin d’en faire un livre. L’ouvrage, fort bien conçu, sort au début de 1954 chez Julliard… truffé de coquilles, ce qui irrite au plus haut point Bourguiba.

BBY a néanmoins mis un pied dans l’édition. Il s’initie aussi au journalisme : depuis Paris, il envoie des articles au Petit Matin, l’un des trois quotidiens français de Tunisie. À sa grande surprise, ils sont publiés, en première page, signés du pseudonyme qu’il s’est choisi : Arthur Jeff.

La bataille de Diên Biên Phu, en mai 1954, marque un nouveau tournant majeur. Pour la première fois, une puissance coloniale est militairement défaite par une armée de « guenillards ». Aussi important qu’il soit, cet événement ne change pas la stratégie de Bourguiba qui, entretemps, a été transféré sur l’île de Groix, en Bretagne. Pour lui, la guerre reste un moyen de pression secondaire, qui ne doit pas prendre le pas sur l’action politique.

Malgré les vicissitudes de la vie politique, Bourguiba ne cessera de le traiter comme un fils

BBY fait enfin sa connaissance en juin 1954. De cette première rencontre jusqu’à leur dernier contact, en 1973 – et en dépit des vicissitudes de la vie politique –, Bourguiba ne cessera de le traiter comme un fils. Mieux même que son fils biologique, Habib Junior, dont le dilettantisme l’horripile. Le « Combattant suprême » apprécie le sérieux, la perspicacité, le goût du travail bien fait de Béchir Ben Yahmed. Celui-ci, jusqu’à la fin de sa vie, n’écrira plus qu’à l’encre verte, couleur dont Bourguiba avait fait sa marque et qu’il a adoptée à son tour, admet-il, par mimétisme.

Les relations entre la France et la Tunisie prennent un tour nouveau avec l’arrivée de Pierre Mendès France à la tête du gouvernement français. Dès juin 1954, le président du Conseil charge Masmoudi et Ben Yahmed de transmettre à Bourguiba une proposition originale : le Néo-Destour accepterait-il de participer à un gouvernement où il serait minoritaire ? Bourguiba donne son accord, ouvrant ainsi la voie à la formation, sous la direction de Tahar Ben Ammar, du premier gouvernement totalement tunisien depuis 1881.

De l’autonomie à l’indépendance

Peu après, Bourguiba est transféré à Amilly, à 120 km au sud de Paris. BBY se voit confier une nouvelle mission : s’occuper du chef du Néo-Destour et l’accompagner de cette bourgade jusqu’à Paris. Certes, le fait qu’il a une voiture, privilège rare à l’époque – une Peugeot 203 offerte par son frère Brahim – a compté. Mais, surtout, il a su gagner la confiance et l’affection de Bourguiba.

À la une du premier numéro de L’Action : la conférence de Bandung

Les préparatifs des négociations sur l’autonomie interne s’accélérant, Masmoudi demande à Ben Yahmed, alors en dernière année de Sciences-Po, d’être à la fois son directeur de cabinet et le porte-parole de la délégation tunisienne. Les discussions sur l’autonomie interne s’éternisent. BBY finit par démissionner de ses fonctions pour rentrer à Tunis, en mars 1955. Il a un projet en tête : la création d’un journal. Pour lui, la Tunisie a besoin d’un média qui mobilise la population en faveur des options politiques du Néo-Destour. Un peu comme Le Monde au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : proche du pouvoir sans y être inféodé.

Premier numéro de L’Action, le 25 avril 1955.
Archives Jeune Afrique

Ce sera L’Action qui, contrairement à ce que beaucoup pensent, n’est ni le journal de Bourguiba ni celui de son parti, mais totalement celui de Béchir Ben Yahmed. Ses frères, une fois de plus, l’aident financièrement, il fait le reste. Louant des bureaux rue d’Al-Jazira, dans le centre de Tunis, il s’attèle à la préparation du premier numéro. Le sujet de une, il l’a déjà en tête : un grand événement international se profile, en cette année 1955. La conférence de Bandung, qui doit s’ouvrir le 18 avril en Indonésie, doit marquer l’entrée en scène des pays de ce que l’on appellera le tiers-monde. Mais, le 30 avril, tombe la nouvelle de la signature à Paris des accords sur l’autonomie interne de la Tunisie. Tant pis pour Nehru, qui devait figurer en couverture : il est remplacé au dernier moment par Bourguiba.

À la demande de ce dernier, Ben Yahmed revient en France pour faire avec lui la traversée à bord du Ville d’Alger, d’où le dirigeant nationaliste débarquera triomphalement à La Goulette, le 1er juin 1955. En moins d’un an, la Tunisie passe de l’autonomie interne à l’indépendance, proclamée le 20 mars 1956. Béchir Ben Yahmed est à l’imprimerie, où il « boucle » un numéro de L’Action, quand « Si Lahbib » [Bourguiba] l’appelle toute affaire cessante à la Kasbah, le siège du gouvernement. Là, il lui annonce qu’il le nomme ministre de l’Information. BBY a beau essayer de décliner cette proposition, il se retrouve, à 28 ans, membre du premier gouvernement de la Tunisie indépendante.

« Mauvaise querelle »

Ses réticences ne l’empêchent pas de prendre sa tâche très au sérieux. « Je n’ai jamais autant travaillé que pendant ces dix-huit mois », confiera-t-il. Parmi ses réalisations, la création d’un service du cinéma, le lancement des premières actualités cinématographiques, l’ouverture d’une école de journalisme.
Assez vite, toutefois, il se sent mal à l’aise dans ce rôle. Les ministres ne sont pas associés aux décisions importantes, le protocole lui pèse. En outre, il est en butte à l’hostilité d’autres ministres qui n’apprécient guère sa proximité avec Habib Bourguiba.

Béchir Ben Yahmed et Leopold Sedar Senghor, au siège de Jeune Afrique en janvier 1979.
Archives Jeune Afrique

Il se lance dans les affaires. Et, à cette occasion va rencontrer… Che Guevara !

C’est toutefois une affaire d’ordre personnel qui l’amène à démissionner, en septembre 1957. Dans un discours, le chef de l’État a fait une allusion indirecte mais fort désobligeante à ses frères qui, ayant acheté dans le centre de la Tunisie des zones forestières pour les transformer en terres agricoles, sont accusés de contribuer à la déforestation du pays. Bourguiba essaie de le faire revenir sur sa décision. En vain. Les deux hommes resteront cependant en bons termes, Ben Yahmed continuant même à écrire des discours pour le président tunisien jusqu’au début des années 1970.

Ayant recouvré sa liberté, BBY peut dès lors se consacrer pleinement à L’Action. En mars 1958, outré par l’inculpation et l’arrestation, sous un prétexte fallacieux, de Tahar Ben Ammar, l’homme qui avait signé en mars 1956 le protocole de l’indépendance de la Tunisie, il écrit et publie un article intitulé « Mauvaise querelle ». Furieux, Bourguiba exige que tous les actionnaires se retirent de L’Action. La mort dans l’âme, BBY se résout à saborder le journal.

Les deux années suivantes, il s’emploie, sans enthousiasme, mais avec succès, à faire des affaires, aidé en cela par un climat de « tunisification » de l’économie, qui permet à certains de devenir très riches en peu de temps. Parmi ses principales réalisations : la construction de l’Africa, un hôtel de luxe en plein centre de Tunis. Avec des Néerlandais, il crée une société de BTP, la Sotrabat, qui remporte plusieurs marchés importants, comme la piste de l’aéroport d’El-Aouina et une usine de traitement de l’alfa, à Kasserine. Il participe aussi à la création de la STB (Société tunisienne de banque), la première banque nationale.

Plus intéressante à ses yeux sera son incursion sur le marché du sucre. Ayant remporté un appel d’offre, il est amené, en avril 1960, à se rendre à Cuba, quelques mois après la révolution qui a porté Fidel Castro au pouvoir. Là, c’est avec un certain Ernesto Che Guevara, gouverneur de la Banque centrale de Cuba, qu’il négocie la fourniture de ces 40 000 tonnes de sucre.

Richard Nixon, alors vice-président des États Unis, Habib Bourguiba (à g), Mongi Slim, le ministre tunisien de l’Intérieur et Béchir Ben Yahmed (lunettes noires), le ministre de l’Information, à Tunis, le 25 juillet 1957.
Archives Jeune Afrique

Le virus du journalisme ne l’a pourtant pas quitté. Le 17 octobre 1960, deux ans après la disparition de L’Action, il lance avec quelques amis, dont Mohamed Ben Smaïl, qui était déjà son rédacteur en chef, Afrique Action, un journal complètement indépendant du gouvernement tunisien et qui couvre une zone géographique bien plus étendue. Le journal se veut tourné vers la lutte des peuples africains et arabes pour l’indépendance. La guerre de libération qui se déroule en Algérie y tient une large place. C’est à cette période que BBY découvre l’Afrique subsaharienne, lors de voyages au Ghana, où il rencontre Kwame Nkrumah, et au Congo, où il se lie avec Patrice Lumumba. Le panafricanisme en marche sera l’un des fils conducteurs du nouvel hebdomadaire.

Sa maison devient le QG de tous les militants révolutionnaires, notamment algériens

Comme il saura le faire tout au long de sa carrière, BBY s’entoure de collaborateurs de talent. Robert Namia à la maquette, François Poli en tant que rewriter sont de ceux-là. Frantz Fanon, Kateb Yacine et bien d’autres plumes livrent des textes. Sa maison de célibataire, à Gammarth, est devenue le QG de tous les militants révolutionnaires, notamment algériens, et des journalistes étrangers. Très vite, il veut être présent hors de Tunis. Il ouvre un bureau à Paris, sur le Faubourg Saint Honoré, que dirige Jean Daniel. Lui succéderont Robert Barrat et Paul-Marie de La Gorce.

La naissance de Jeune Afrique

Le 7 octobre 1961, Ben Yahmed écrit un éditorial sur « le pouvoir personnel » qui provoque la colère de Bourguiba. Le magazine n’est pas interdit, mais le « combattant suprême » fait savoir qu’il s’estime propriétaire du titre « L’Action ». L’hebdomadaire doit changer de nom en urgence. Perplexe, BBY opte, sans grande conviction dira-t-il plus tard, pour « Jeune Afrique ». Un nom qui deviendra célèbre et finira par se confondre avec celui de Béchir Ben Yahmed.

En 1962, la guerre d’Algérie touche à sa fin. BBY estime que Tunis va perdre de son intérêt stratégique. Parlant l’italien et connaissant l’Italie, dont les imprimeurs ont une très bonne réputation, il choisit de transférer Jeune Afrique à Rome. Mais, très vite, lui et sa petite équipe – une dizaine de personnes – se sentent isolés. Ils ne sont reliés à l’Afrique et au reste du monde que par les bureaux de Tunis et de Paris.

JA couvre l’actualité africaine, mais aussi la guerre du Vietnam et le conflit israélo-arabe

En septembre 1964, après que le ministre français de l’Intérieur, Alain Peyrefitte, a fait lever les interdictions qui pesaient sur Jeune Afrique, BBY franchit le pas. Il transfère la rédaction à Paris. Une étape décisive sera l’achat de locaux avenue des Ternes, dans le XVIIe arrondissement, en 1965. Jeune Afrique y restera un quart de siècle et y vivra ses heures de gloire. À l’équipe composée de Georges Henein, Guy Sitbon, Ibrahima Signaté, ainsi que d’Afif Ben Yedder pour la gestion des comptes, se joint Jean-Louis Gouraud à partir de 1968. Venu de Rome, Aldo De Silva seconde Jean Lévy, un très bon directeur artistique, qui renouvelle complètement la maquette.

Vieyra, Sennen, Siradiou Diallo, Hamid Barrada, Amin Maalouf…

Bientôt pourvu d’une couverture en couleur, l’hebdomadaire s’impose comme la première publication francophone tournée vers les questions africaines. Il n’en n’oublie pas pour autant les sujets extérieurs au continent comme la guerre du Vietnam et le conflit israélo-arabe. BBY a l’art de repérer les journalistes talentueux et s’attache à former lui-même ses collaborateurs. Pendant un demi-siècle, Jeune Afrique, sous sa férule, sera une pépinière d’où sortiront des journalistes qui, pour la plupart, feront les beaux jours d’autres magazines, parisiens notamment.

La rencontre avec Danielle

BBY n’est pourtant pas un patron facile, et la valse des rédacteurs en chef fait glousser l’ensemble de la profession. Parmi les figures qui ont jalonné l’histoire de JA, Paul Bernetel (d’origine antillaise et camerounaise), le Béninois Justin Vieyra, le Malgache Sennen Andriamirado, le Guinéen Siradiou Diallo, le Marocain Hamid Barrada, le Libanais Amin Maalouf (prix Goncourt 1993), ainsi que le regretté Philippe Gaillard, qui fut un proche du président Senghor. Tous ont contribué au succès du journal, même si aucun n’a douté un instant qu’il travaillait sous le contrôle vigilant de BBY.

On ne saurait passer sous silence le rôle de Danielle, son épouse et son principal collaborateur. Ils se sont connus en novembre 1968 à Tunis. Elle avait 29 ans, et son mari, l’économiste Mohsen Limam, qui travaillait au cabinet du ministre tunisien des Finances, avait trouvé la mort dans un accident d’avion, la laissant avec un fils, Zyad, âgé de 3 ans. Ils se marièrent cinq ans plus tard, et, de leur union, naquirent Amir et Marwane.

De 1976 à 1994, Jeune Afrique connaît sa période la plus faste

Devenu parisien, l’hebdomadaire poursuit son évolution, marquée par de nombreux succès mais aussi par de graves crises. En 1971, une grève est à deux doigts d’entraîner sa perte. Entre saisies, censures et interdictions, sa diffusion est fréquemment entravée par des pouvoirs africains rétifs à toute critique. En interne, sur certains dossiers ou certains pays comme la Côte d’Ivoire d’Houphouët ou le Burkina de Sankara, des points de vue différents s’expriment. Sur quelques sujets tels que le Sahara occidental ou les guerres du Golfe, le patron intervient, et avec énergie, pour imposer une ligne qu’il croit juste.

Quelques couacs

De 1976 à 1994, JA connaît sa période la plus faste. Entreprise conquérante, elle emploie près de 150 personnes. Fort du succès de l’hebdo, BBY multiplie les créations. Afrique Magazine, Jeune Afrique Économie, Telex confidentiel (une lettre quotidienne d’informations confidentielles), les Éditions du Jaguar (guides touristiques) voient le jour. Parmi les couacs de l’époque, la cession, en 1990, de Jeune Afrique Économie à Blaise Pascal Talla, commercial de JA. L’erreur de Ben Yahmed, car il en faisait comme tout le monde, aura alors été de vendre le magazine sans exiger un changement de titre. Le différend se soldera par une longue bataille judiciaire.

BBY avec Hô Chi Minh, à HanoÏ, en avril 1967.
Archives Jeune Afrique

Pour ne rien arranger, BBY a commis une autre imprudence en achetant une agence de voyages, TMV, dont les résultats se révèlent catastrophiques. Jeune Afrique est déjà en grande difficulté quand survient, en 1994, la dévaluation du franc CFA. Du jour au lendemain, le journal perd la moitié de ses revenus. « J’avais pressenti longtemps à l’avance que le franc CFA allait être dévalué, mais je n’ai pas pris suffisamment de précautions, admettra Béchir Ben Yahmed. J’ai continué de m’endetter. J’ai tout vendu. Nous ne pouvions même plus payer le loyer et les salaires. Les ventes de Jeune Afrique étaient passées de 150 000 exemplaires à moins de 40 000. »

L’aide d’Abdou Diouf, d’Omar Bongo Ondimba et de François Mitterrand

Le tribunal de commerce multiplie les procédures d’alerte, censées inciter BBY à accepter un redressement judiciaire. Voire une cession. Les offres de rachat, d’ailleurs, ne manquent pas : Elf, Havas, Vincent Bolloré… BBY refuse de les prendre en considération. Il ne cache pas, en revanche, les aides que lui apportèrent, sous des formes diverses, des chefs d’État tels que le Sénégalais Abdou Diouf, le Tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, le Gabonais Omar Bongo Ondimba ou le Mauritanien Maaouyia Ould Taya, sans oublier le président français François Mitterrand. Tous n’étaient pas des amis, tant s’en faut. Au terme d’un combat de sept années, Jeune Afrique finit par retrouver un quasi-équilibre non sans avoir licencié les trois quarts du personnel. Jaguar reprend l’édition des guides.

Danielle Ben Yahmed et François Mitterrand, Paris, en novembre 1981.
Archives Jeune Afrique

À partir de 2000-2001, le groupe repart sur des bases assainies. Les bonnes nouvelles s’enchaînent, comme la réouverture du marché algérien après un quart de siècle d’interdiction. Les dossiers rédactionnels baptisés « Plus » se révèlent des succès et deviennent l’une des principales sources de recettes.

Son regret : ne pas avoir connu Mandela ou Deng Xiaoping

De cette période difficile, mais aussi de tout son parcours, Béchir Ben Yahmed a acquis certaines convictions. L’une des plus fortes est qu’une poignée de personnes décidées suffit à faire basculer le cours de l’Histoire. Une idée qui explique sans doute sa propension à se référer à quelques modèles dont, à certaines époques, il fit même encadrer et accrocher des citations dans les couloirs et les salles de réunion de Jeune Afrique. « Je n’ai hélas jamais eu l’honneur de serrer la main de Charles de Gaulle et de Nelson Mandela, regrettait-il. J’aurais également aimé connaître Lee Kuan Yew, fondateur de cet État-miracle qu’est Singapour, et Deng Xiaoping, acteur majeur de la renaissance de la Chine. »

Adresse prestigieuse

S’il a manqué ces personnages, il en a côtoyé beaucoup d’autres. Nasser, Hô Chi Minh (à Hanoï), Mobutu (à Kinshasa)… Au fil des ans, son domicile de la rue de Varenne est devenu une adresse prestigieuse, un « salon » prisé, où, avec Danielle, il reçoit aussi bien les dirigeants et intellectuels français que Léopold Sédar Senghor ou Mohamed Mzali, Premier ministre de Tunisie. Le chef palestinien Issam Sertaoui vient y négocier en secret avec de hauts responsables israéliens. Le fondateur du Congrès juif mondial Nahum Goldmann, le Marocain Abderrahim Bouabid, l’Algérien Chérif Belkacem, l’historien Charles-André Julien ou Jean Daniel, son ami intime et fondateur du Nouvel Observateur, viennent souvent déjeuner ou dîner.

Sankara et Lumumba ont été des étoiles filantes…

D’autres personnalités, rencontrées dans d’autres circonstances, figurent dans son panthéon personnel : Thomas Sankara, Ferhat Hached, Patrice Lumumba et Che Guevara. Des révolutionnaires par qui il s’avouait « séduit » tout en s’interrogeant sur leurs choix : « Je n’aurais certainement pas agi comme eux, mais ils faisaient des choses que je ne sais pas faire, des choses assez belles, analysait-il avec une pointe d’émotion, voire de nostalgie. C’était presque de l’esthétique politique, c’était trop beau pour la politique qui repose sur le réalisme et le rapport de forces. Sankara ou Lumumba ont été des étoiles filantes, ils n’étaient pas fait pour être chefs d’État. »

Ouattara, son ami de toujours

Des chefs d’État, bien sûr, il en a fréquenté beaucoup. Les deux président tunisiens Habib Bourguiba et Zine el-Abidine Ben Ali, logiquement, figurent au nombre des plus proches même si ni l’une ni l’autre de ces relations ne fut un long fleuve tranquille. Mais l’ami le plus cher et le plus fidèle est sans doute l’Ivoirien Alassane Ouattara. BBY se souvenait parfaitement de sa première rencontre avec celui qui était alors chargé de mission à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Le journaliste se considérait comme « une sorte de frère aîné » et aimait souligner les points communs qui l’unissaient à son ami, marié comme lui « à une Blanche » et chez qui il assurait avoir décelé au premier regard « la stature d’un chef d’État ». Il prenait plaisir à évoquer cette « amitié sans nuage » que rien, pas même l’accession au pouvoir d’ADO, n’a jamais troublée : « Il est l’un des rares hommes politiques africains à être un démocrate et à se comporter comme tel. Il ne m’a jamais fait la moindre observation sur Jeune Afrique, même quand il n’était pas d’accord. »

Mitterrand avait littéralement jeté ses filets sur moi, pour me charmer

Une réserve que n’ont pas affichée tous les dirigeants africains qui croisèrent la route de BBY. Avec Houphouët, Abdou Diouf, Ben Ali, Omar Bongo Ondimba ou Abdoulaye Wade, les rapports ne furent pas toujours faciles. Avec Bokassa, Hissène Habré, Idriss Déby ou Kadhafi – dont BBY qualifiait les grands discours panafricains de « fumisterie » – , ils furent inexistants. Il croisa aussi les présidents français : Giscard, froid et distant, le laissa de marbre tandis que Jacques Chirac ne lui inspirait, c’est un euphémisme, aucune affection. Déçu par François Hollande, il portait un regard intéressé et curieux sur un Emmanuel Macron si jeune et si éloigné de ses références qu’il avait parfois du mal à le cerner.

BBY, Jean Daniel, Dominique et Alassane Ouattara à la soirée de lancement de La Revue, le 6 mai 2010, à Paris.
Bruno Lévy, pour JA

Restait François Mitterrand, dont BBY niait qu’il fut un véritable ami mais avec lequel il entretint une relation suivie au long de ses deux mandats. Le premier président socialiste de la Ve République avait tenté de gagner le soutien de Jeune Afrique en 1981. « Il avait littéralement jeté ses filets sur moi, pour me charmer. J’allais le voir à l’Élysée sans cravate, après avoir rangé ma bicyclette dans la cour », se souvenait Béchir Ben Yahmed.

Graphologie

Michel Rocard, autre figure du socialisme français, fut en revanche un véritable ami, même si le lien finit par se rompre. Le fondateur de Jeune Afrique l’admettait sans mal : il fonctionnait par coups de cœur et ruptures successifs, capable de rompre « pour des raisons symboliques ou secondaires ». Ce fut le cas avec l’ancien dirigeant du Néo-Destour Mohamed Masmoudi, avec l’avocat Jacques Vergès, avec le journaliste Guy Sitbon ou avec l’homme d’affaires Vincent Bolloré. « On me dit susceptible, mais il m’est arrivé d’être trahi », se justifiait-il quand on l’interrogeait sur la dureté avec laquelle il pouvait évoquer des personnes qui, un temps, avaient partagé son intimité. Il assurait d’ailleurs que la véritable valeur d’une personne – il disait plutôt « d’un homme » – se révélait à la façon dont il quittait ce qu’il avait côtoyé, qu’il s’agisse d’une entreprise, d’un ami ou d’un amour.

Son recours immodéré à la graphologie étonnait aussi ceux qui le côtoyaient. Il faisait analyser les notes manuscrites des chefs d’État ou des candidats qui postulaient à JA, s’amusait à souligner qu’il avait même fait étudier l’écriture de son épouse, Danielle, et lorsqu’on s’étonnait qu’un esprit apparemment si cartésien put se fier à une telle pratique, il admettait en riant : « En fait, je ne crois aux analyses graphologiques que quand elles sont mauvaises. » Il assurait d’ailleurs que celle de Laurent Gbagbo, réalisée en 2006, avait été accablante, révélant « un ego surdimensionné, un besoin de puissance et une personnalité de type paranoïaque ».

Il voulait faire “un journal pour le continent”, parler à l’Afrique tout entière

Cette franchise, cette façon très personnelle et revendiquée de provoquer ses interlocuteurs afin de les jauger, n’avait naturellement pas valu que des amis à Béchir Ben Yahmed. Tout au long de son histoire, Jeune Afrique fut même la cible de plusieurs attentats dont quatre – en 1961, 1978, 1979 et 1986 – d’une certaine gravité. Les premiers étaient l’œuvre de l’extrême droite française, les derniers furent très certainement – même si en la matière il est difficile d’obtenir des preuves irréfutables – téléguidés par la Libye du colonel Kadhafi, qui n’appréciait pas les réticences que l’hebdomadaire affichait à son égard.

De g. à dr. : François Soudan, Marwane et Amir Ben Yahmed, à JA, en 2008.
Bruno Levy pour JA

Ébranlé par ces actes de violence mais pas le moins du monde intimidé, BBY continuait à suivre le chemin qu’il s’était fixé en 1960, lors de la création d’Afrique Action : faire « un journal pour un continent », s’affranchir de la barrière qu’avait longtemps constitué le Sahara pour parler à l’Afrique tout entière et porter sa voix, sans se cantonner au rôle de média tunisien, maghrébin ou arabe. Il estimait y être parvenu et ne cachait pas qu’il s’agissait de sa « principale fierté ».

« Philosémite »

Pour bâtir ces projets, BBY s’appuyait sur quelques certitudes fortes qui, parfois, déroutaient. Sur la question palestinienne en particulier, cause qui lui tenait à cœur mais qui ne l’amenait pas à afficher d’hostilité envers Israël, à rebours d’une bonne partie de l’opinion arabe. « J’ai vu comment vivaient les Juifs de Djerba, expliquait-il. J’ai vu ce qui leur était arrivé pendant la Seconde Guerre mondiale, de cela découlait la nécessité pour eux de trouver un endroit où ils se sentent chez eux. Ensuite beaucoup de Juifs nous ont aidés dans notre lutte pour l’indépendance… » Autant d’expériences qui l’amenaient à se définir comme « philosémite », tout en s’indignant de la politique ségrégationniste pratiquée par les coalitions de droite au pouvoir à Tel Aviv.

Que voulez-vous, j’ai des complexes d’ancien colonisé, c’est mon histoire…

Son rapport aux grandes puissances occidentales et sa fascination pour les pays dits « émergents » conditionnaient aussi sa lecture du monde et, il le savait, étonnait parfois. « Quand les Chinois ont fait exploser leur bombe atomique, en 1964, j’ai écrit un éditorial d’approbation, de fierté, racontait-il en 2010, à l’occasion des cinquante ans de Jeune Afrique. Pour la première fois, une puissance non blanche arrivait pratiquement toute seule au nucléaire militaire par sa technologie. Tous mes amis français – je m’en souviendrai toute ma vie –, dont le socialiste Alain Savary, m’ont dit : « Comment, vous, Béchir, pouvez-vous écrire cela ? Ce n’est pas possible ! » Et pourtant, c’est ce que je ressentais. C’est ce que ressentaient tous les peuples du tiers-monde. Que la Chine soit communiste ou non, ce n’était plus le problème. Elle faisait notre fierté. Et ça, c’est impossible à faire comprendre à un Européen. » De cela aussi, il était capable de plaisanter, avouant en riant : « Que voulez-vous, j’ai des complexes d’ancien colonisé, c’est mon histoire… »

Aujourd’hui encore, je suis et je me sens Tunisien

Son histoire toujours, son histoire surtout, celle de la Tunisie, sur laquelle il garda jusqu’au bout un regard attentif, tendre et volontiers critique. Dix ans après la révolution qui avait provoqué la chute de Ben Ali, il ne pouvait que constater à quel point le pays était enlisé, peinant à faire émerger les hommes ou les femmes capables de lui donner le nouvel élan dont il avait besoin. Kaïs Saïed, le président élu en 2019 et qu’il avait rencontré pour la première fois lors d’un dîner officiel organisé en juin 2020 à l’Élysée, lui avait fait bonne impression. Il croyait retrouver en lui « la force tranquille de François Mitterrand » et suivait ses premiers pas au pouvoir avec intérêt.

Retour triomphal de Bourguiba à Tunis, le 1er Juin 1955, et le succès du journal L’Action.
Archives Jeune Afrique

« Aujourd’hui encore, je suis et je me sens Tunisien », répétait-il, même s’il avait fini par se résoudre, après plusieurs décennies, à demander aussi la nationalité française afin de limiter les tracasseries administratives. « Je n’ai jamais voté en France et je n’y voterai jamais, s’empressait-il de préciser. Et quand on me dit : “Monsieur, vous êtes d’origine…”, je réponds : “Non, je suis Tunisien, pas d’origine”.»

L’aventure de La Revue

À 80 ans passés, alors que Jeune Afrique atteignait le demi-siècle, il avait passé la main à un trio composé de ses fils, Amir et Marwane, et de François Soudan, le directeur de la rédaction. Continuant à livrer hebdomadairement ses éditoriaux, les fameux « Ce que je crois », il s’était progressivement éloigné du journal pour se lancer dans ce qu’il présentait comme son ultime projet : La Revue. Un titre lancé dès 2003 comme une sorte de supplément de JA et dont il comptait faire un mensuel. «  Le premier mensuel généraliste de langue française », expliquait-il alors, précisant immédiatement à Christophe Boisbouvier, le journaliste qui l’interrogeait : « Comme vous pouvez le voir, j’ai tendance à embrasser des ambitions qui dépassent mes moyens… »

Amir et Marwane ont désormais tous les pouvoirs. De leur réflexion naîtra un autre Jeune Afrique

Dix ans plus tard, La Revue n’a pas atteint les grandes ambitions que son fondateur lui avait fixé mais elle est toujours là, publiée au rythme bimestriel, et approche de son centième numéro. Fidèle à une ligne éditoriale résumée en quelques phrases comme « le centre du monde est partout » ou « le monde tel que vous ne l’avez jamais lu », le magazine balaie l’ensemble de l’actualité internationale avec, de l’aveu même de BBY, une tendance à privilégier des sujets reflétant ses propres centres d’intérêt. La politique américaine. La montée des grands pays émergents. Les énergies alternatives et la voiture électrique. L’histoire du XXe siècle. L’islam politique. L’Iran et les monarchies du Golfe persique. La Tunisie, naturellement… « C’est un semi-succès rédactionnel et un semi-échec commercial », constatait sans amertume BBY, qui était friand de ce genre de formules ambivalentes, à l’image d’une autre qui revenait souvent lorsqu’il avançait une opinion qu’il savait sujette à polémique : « Je crois, à tort ou à raison, mais à mon avis pas à tort… »

Vie éternelle

Jeune Afrique, pendant ce temps, vivait sa vie sans lui, et si le magazine n’était plus celui qu’il avait fondé en 1960, il disait ne pas en concevoir de regret. « Mes fils Amir et Marwane ont désormais tous les pouvoirs, disait-il. Naîtra de leur réflexion un autre Jeune Afrique ». Tout juste se permettait-il de leur livrer un ultime conseil, adapté de la célèbre Prière de la sérénité : « Avoir la volonté de changer tout ce que l’on peut changer, la sagesse d’accepter ce que l’on ne peut pas changer, l’intelligence de faire la distinction entre ce que l’on peut changer et ce que l’on doit accepter. »

Mystique, BBY ? « Je suis de culture musulmane. Je connais le Coran. Je sais qui est le Prophète. Je sais ce qu’est l’islam, j’ai été élevé dans cette religion. J’ai été croyant, pieux et pratiquant. Je ne le suis plus. Disons qu’aujourd’hui, je me qualifierais d’agnostique », expliquait-il. Et s’il disait s’être détourné de la prière, n’avoir aucunement l’intention de partir en pèlerinage à La Mecque et croire de moins en moins en la vie éternelle, il confessait : « Je n’ai pas pour autant complètement perdu confiance. Je ne suis pas absolument sûr qu’il n’y ait rien “après”. »

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