Politique

Enquête exclusive : comment les détenus jihadistes parviennent à quitter la Syrie

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Mis à jour le 17 mai 2021 à 16:35

Dans le camp d’Aïn Issa, en Syrie.

Détenus dans des camps mal sécurisés, au sein de territoires contrôlés par des forces diverses, des membres de Daech réussissent à gagner l’Europe, l’Afrique du Nord ou la Turquie. Comment s’y prennent-ils ? Quelles routes empruntent-ils ? JA a mené l’enquête.

Femmes et enfants de membres de Daech tués au combat, jihadistes présumés, Européens, Nord-Africains ou autres… Depuis la chute de l’autoproclamé califat à cheval sur l’Irak et la Syrie en 2019, ils sont des milliers à s’entasser dans des camps de fortune, dans le Nord-Est syrien, sous la garde des Forces démocratiques syriennes (SDF, une coalition dominée par des éléments kurdes).

Certains parviennent à s’évader et peuvent ainsi représenter une menace pour leur pays d’origine ou celui où ils se rendent dans la clandestinité. Ils échappent aux viseurs des autorités locales et de la coalition internationale en empruntant différents chemins.

Entre fin octobre et début novembre 2020, une Française, Souad Benalia, est identifiée par le président du Centre d’analyse du terrorisme (CAT), Jean-Charles Brisard, comme ayant disparu du camp d’Al Hol, tenu par les SDF de la région de Hassake. Son mari, tué en Syrie, est un « vétéran » qui a fait ses gammes en Afghanistan pendant l’hiver 2007-2008. « Dans la même période, deux Françaises de Daech ont fui le camp d’Al Hol, où elles étaient détenues », révèle justement Amir (le nom a été changé), l’un de leurs passeurs syriens.

Nouvelle route « suicidaire »

L’objectif ? « Rejoindre le nord de l’Irak, le Kurdistan irakien, dans un premier temps », confie-t-il. La route est peu connue. Et pour cause, de nombreuses femmes de Daech retenues dans les camps du Nord-Est syrien la considèrent comme « suicidaire ». Car si elles sont arrêtées en Irak, les fugitives encourent la peine de mort.

Déjà, avant la fin de la territorialisation du groupe terroriste, marquée par la bataille de Baghouz, en mars 2019, des jihadistes français réussissaient à circuler en dehors des zones contrôlées par Daech. Comme le révèle le parcours de C*, une Française mariée à un jihadiste maghrébin, jusqu’en Turquie. En proie à des échauffourées avec des milices de Bachar al-Assad et à une offensive turque, la région reste instable.

Camp Roj2

« Les passeurs ne décident pas des routes, tout dépend de la destination des fugitifs », indique Faysal, originaire de Deir el-Zor, dans l’est de la Syrie, une ancienne zone de combat contre Daech. La route du nord de l’Irak est méconnue comparée à celles menant à l’enclave rebelle d’Idlib ou à la Turquie, usitées depuis des années. Un lieutenant des Forces spéciales irakiennes, chargé entre autres de la sécurité d’une zone frontalière, concède que « c’est un chemin où il y a de la contrebande, des passeurs syriens et irakiens, des passages illégaux, qui peuvent être utilisés par des personnes de Al Hol ».

Ils ne partent pas avec l’intention de se rendre en France, mais plutôt de rejoindre à nouveau Daech

Un membre d’une tribu de la région du nord-est syrien, les Shammar, qui en connaissent les tours et détours, explique : « Traverser par le nord de l’Irak est un phénomène nouveau. C’est plus facile actuellement que de traverser Idlib, puis la Turquie. Ils ne partent pas avec l’intention de se rendre en France, mais plutôt de rejoindre à nouveau Daech, qui est présent dans les régions situées après la rivière Khabur [est de la Syrie], dans la province de Saladin [région de Tikrit] et d’Anbar [Irak]. Ils cherchent aussi à gagner l’Iran, puis le Pakistan ou l’Afghanistan. Car il y existe des cellules dormantes de Daech. »

Le passeur des deux Françaises confie avoir aussi aidé deux Suédoises et quatre enfants à sortir du camp d’Al Hol. Elles ont été arrêtées durant leur échappée vers Idlib, où elles étaient attendues. « Des jihadistes fuient par la région du Kurdistan car les passeurs font aujourd’hui plus rarement passer des femmes étrangères de Daech à Idlib. C’est dangereux car elles sont facilement exposées et reconnaissables. Tout le monde savait que c’était une famille européenne de Daech », indique Amir.

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De 5 000 à 15 000 dollars le passage

« Le passeur touche entre 5 000 et 7 500 dollars si la femme est irakienne, et il prend de 10 000 à 15 000 dollars si elle est étrangère, indique un Shammar. Il peut trouver un accord avec l’un des gardes du camp et lui verser une certaine somme. Soit les proches du membre de Daech communiquent avec les passeurs locaux, soit le passeur, par l’intermédiaire de ses relations, communique avec le membre de Daech, et lui propose de partir en échange d’un certain montant. Les passeurs sont des personnes qui ont de nombreuses relations. Ils sont connus pour faire de la contrebande de marchandises de l’Irak vers la Syrie. Ils ont également une expérience de la contrebande de produits pétroliers à l’intérieur de la Syrie. »

Depuis des années, les fuites s’organisent en plusieurs temps, en fonction des endroits à atteindre. Idlib, la dernière poche de résistance au régime de Bachar al-Assad, est une zone grise, qui mène parfois aux portes de l’Europe, ou à celles de l’Égypte. C* raconte avoir emprunté cette voie pour quitter le califat : « Le chemin est le même que celui pris par les Syriens, tout le monde passe par la même porte. Après, tout dépend du budget. »

Les stratagèmes sont protéiformes. « Il y a autant de manières de fuir que de personnes qui fuient », assure-t-elle. Pour passer au travers des mailles du filet, certains se comportent comme des habitants de la région, prenant le risque d’être démasqués aux points de contrôle. D’autres utilisent des passeurs qui pourraient les « vendre » aux forces présentes sur le territoire, qu’elles soient kurdes, turques ou syriennes.

« Après avoir fui une zone de combat, on a fait plusieurs étapes jusqu’à Idlib », confie C*. Puis, une fois arrivée en Turquie, elle s’est procuré de faux papiers. Comme elle, entre 250 et 300 jihadistes français manquent ainsi à l’appel, selon le président du CAT.

Prisons secrètes

Avec la troisième offensive turque, débutée en octobre 2019 dans la région, les SDF ont dû déplacer des prisonniers en zone sécurisée. Les évasions ont augmenté. Et, au début de la pandémie de Covid-19, plusieurs mutineries ont éclaté dans les prisons du Nord-Est syrien, comme dans celle de Ghouiran, à Hassaké, tenue par les SDF, assistés de la coalition internationale.

En février, le site spécialisé Defense one a dévoilé les témoignages d’un diplomate anglais et d’un général de la coalition sur l’extension « spectaculaire » de la prison de Hassaké, « financée » en partie par la coalition internationale. « La CJTF [Combined Joint Task Force] n’exploite pas de centres de détention ou de camps de déplacés en Syrie. Ce sont les SDF qui exploitent et supervisent ces installations », rétorque la coalition, sans mentionner la question du financement.

Les conditions de détention sont inhumaines, il y a des cas de torture. Et nous manquons de nourriture

L’attention internationale portée à la prison de Hassaké a fait oublier l’existence de prisons « non officielles » identifiées dans le Nord-Est syrien. Un ancien détenu témoigne avoir rencontré des Français incarcérés avec des enfants dans l’une d’entre elles, fin 2019, puis à la prison officielle de Derek, proche de la frontière turque, où il a été déplacé début 2020. Le rapport d’un activiste et avocat syrien fait référence à neuf principales prisons « officielles » dans le Nord-Est syrien, comme celle de Hassaké, et à dix-huit centres « secrets » situés à Raqqa, Deir el-Zor, Qamishli, Kobane, Hassaké ou Chaddadeh.

Au sud de Hassaké, à quelques kilomètres de Chaddadeh, d’anciens hangars d’une compagnie chinoise ont été transformés en « prison secrète ». Jeune Afrique a obtenu le témoignage d’un ex-prisonnier syrien arrêté pour « contrebande » qui y a été détenu entre décembre 2019 et mars 2020 : « On compte plus de 6 000 personnes là-bas. Quand j’y étais, il y avait des Français. Quatre enfants étaient avec eux, dans la prison, sous contrôle exclusif des Kurdes. Les conditions de détention sont inhumaines, il y a des cas de torture. Et puis cela manque d’hygiène, l’eau est sale. Nous y manquions aussi de nourriture. »

La prison secrète de Chaddadeh est surnommée « Bucca 2 », en référence à la prison américaine Camp Bucca du sud de l’Irak, qui a vu passer 100 000 prisonniers en dix ans. Parmi eux, au moins neuf cadres de Daech, dont l’ancien « calife » Abou Bakr al-Baghdadi…

Déçus de Daech

Près de 300 Français, femmes et enfants apatrides, ont été répartis principalement dans trois camps du territoire sous contrôle des SDF. Une extension de « Roj Camp » a été créée. Le camp d’Aïn Issa, à la lisière de Raqqa, s’est vidé au paroxysme de l’offensive turque. Et le 28 mars, une descente massive a été organisée à Al Hol par les SDF, qui ont annoncé l’arrestation de 53 membres présumés de Daech.

Les deux Françaises qui sont parvenues à s’évader du camp d’Al Hol ne sont pas des cas isolés. En avril 2020, Mylène Foucre, la veuve du jihadiste français Fabien Clain, aurait fui cet endroit avec son fils Adam, âgé de 17 ans.

Interrogé par Jeune Afrique, le chef kurde qui dirige le camp concède : « Il n’existe pas de listing complet et à jour des détenus, nous ne pouvons donc pas contester cette information. Nous n’avons pas de quoi les comptabiliser. On ne peut pas savoir qui manque, ni fouiller de tente en tente pour recenser toutes les femmes et les enfants. Nous savons que trois Françaises sont parties avec leurs enfants, mais nous ne pouvons pas confirmer leur identité. Ils ont probablement rejoint Idlib. »

À Idlib, il y a toujours moyen de passer entre les mailles du filet…

« Les fugitifs sortent parfois du camp dans une voiture militaire, parce que l’un des passeurs est un militaire lui-même, ou a passé un accord avec un militaire, dévoile Amir. Un Kurde a une forte autorité et peut assurer la sortie du camp. Un Arabe a l’expérience des routes. Une voiture leur fait traverser l’Irak jusqu’à la frontière. Puis il leur faut marcher pendant 500 mètres et, de l’autre côté, une personne les reçoit. Il y a plus d’une route, mais celle qui rejoint la région d’Erbil traverse les villages frontaliers des Shammar. Les Françaises ont été envoyées dans la région d’Erbil il y a quatre mois environ. Le passage se fait depuis le village d’Al-Suwaidi (nord-est de la province d’Hassaké, village frontière avec l’Irak) ou depuis celui d’Al-Khadaan (au nord de Al-Ya’rubiyah), par les avant-postes frontaliers situés en face de ces villages. Pour les deux Françaises, le prix du passage était d’environ 30 000 dollars. »

« Il y a de nombreux passages. Il y a aussi une route qui va vers Ras al-Aïn, vers la Turquie. Il existe aussi une route qui passe par Azaz, vers Idlib », conclut le passeur. Ceux qui gagnent la région d’Idlib « sont souvent des déçus de Daech qui rejoignent d’autres katibas », selon les témoignages.

Certaines Françaises évadées du camp d’Al Hol auraient été arrêtées par les forces de Bachar al-Assad (au début de juin 2020, d’après une source). C*, qui a fait la route avant la fin de la guerre contre Daech, se souvient : « Soit on restait à Raqqa, mais il y avait des descentes de SDF, soit on partait pour Idlib, qui paraissait plus sécurisé. » Dans cette dernière ville, pourtant, l’Amniyat, une brigade de Hayat Tahrir al-Sham (HTS, ex-Jabhat al-Nosra, groupe qui a fait défection à Daech puis à Al-Qaïda) arrête les membres présumés de Daech.

« Quand on arrive à Idlib, on est sous le contrôle des HTS. Avec les femmes, ils sont corrects. Avec les hommes en revanche, s’il y a arrestation, il y a exécution. Mais pour fuir, les hommes sont souvent obligés de passer par Idlib et d’y vivre cachés. Les HTS vérifient tout, mais ce n’est pas la Corée du Nord, il y a toujours moyen de passer entre les mailles du filet », affirme C*.

Complicités locales

Pour poursuivre le chemin vers le nord, les étapes sont multiples, le plus souvent via des maisons, ou des appartements. Parfois, plusieurs convois partent d’une même habitation à intervalles. Tout au long de leur avancée, les clandestins doivent traverser des barrages et subir des fouilles. « S’il y avait des contrôles du régime syrien, personne n’oserait passer. Mais c’est en général l’ASL [Armée syrienne libre, principale force de la rébellion syrienne] ou l’armée turque qui tient ces barrages. Lorsqu’il s’agit de Kurdes, il suffit de se comporter en Syrien. S’ils ont un doute, ils arrêtent. Si on y met du cœur et qu’on « croit » à son propre mensonge, on peut convaincre tout le monde », confie C*.

« Parfois, les passeurs payent les hommes des check-points pour faciliter l’accès », précise un activiste de Deir el-Zor. Depuis la province d’Idlib, ils entrevoient la porte de sortie : « Il faut marcher avec un passeur syrien en Syrie, avec un Turc en Turquie, par Darkoush, Bab al-Hawa, ou vers Hatya », dévoile une source ayant emprunté l’une de ces voies.

Les passeurs et les réseaux d’habitants offrent un tissu de protection pour ceux qui se cachent

Certains rejoignent l’Afrique du Nord-Est : « Ils passent par la Turquie, et vont ensuite de Iskenderun à Port-Saïd, en Égypte, par ferry », retrace une source. D’autres s’orientent vers le Maghreb, la Grèce, l’Europe, énumère l’activiste syrien. Les passeurs et les réseaux d’habitants offrent un tissu de protection pour ceux qui se cachent. Plusieurs témoignages font état de complicités de membres de tribus locales pour permettre aux fugitifs de traverser le pays sans encombres.

Un chef shammar précise : « En 2013, certains ont rejoint l’ASL, d’autres ont prêté allégeance à Daech. Puis il y a eu un accord avec la coalition kurdo-arabe. » Son fils poursuit : « Nous avons tous un frère, un cousin chez Daech. Si on veut faire passer un message, il suffit de se contacter par Telegram. »

L’activiste de Deir el-Zor précise : « La plupart des passeurs sont issus des tribus locales et utilisent des maisons proches de la frontière pour y loger les gens en attendant qu’il fasse nuit pour traverser la frontière. Parfois, le passage en Turquie via les zones contrôlées par les SDF se négocie à 60 000 dollars pour quatre djihadistes. C’est très cher. Les tribus aimeraient récupérer tout l’argent mais elles n’en ont pas le pouvoir. Les passeurs doivent se faire connaître pour pouvoir “exercer”. »

Cellules dormantes

Lors de la libération de Raqqa du joug des jihadistes en 2017, des membres français de Daech ont pris le corridor de sortie dans un convoi se dirigeant vers la région de Deir el-Zor. Un ancien volontaire étranger des Unités de protection du peuple (YPG) kurdes témoigne : « Au moment du deal, j’étais sur un toit, il y a eu un cessez-le-feu, les jihadistes sont rentrés dans des bus. Un Français des forces spéciales a reconnu un autre Français et a voulu tirer, les SDF l’en ont empêché. »

« Certains jihadistes sont restés plusieurs mois à Raqqa au sein de familles », attendant la fin des combats dans les zones à traverser, explique C*. Si C* a accepté de témoigner, Jeune Afrique n’a aujourd’hui plus de nouvelles directes de sa part. Son compte Telegram a été supprimé. Elle avait eu un rendez-vous avec un organisme humanitaire dans le pays où elle « sommeillait ».

Elle n’aurait pas été rapatriée par « le protocole Cazeneuve », selon le CAT. D’après nos informations, elle ne figurait pas sur la notice rouge, mais sur la notice bleue d’Interpol (pas de demande d’arrestation et d’extradition), comme d’autres Français s’étant pourtant rendus sur zone. Certaines femmes ont rejoint des Malafa (maisons de femmes) de cellules dormantes de Daech, et n’ont guère de moyens de communiquer.