Agroalimentaire

Cameroun : bataille d’influence autour de Sodecoton

Réservé aux abonnés | | Par - à Yaoundé
Mis à jour le 04 mai 2021 à 17h28
Plantation de coton dans la vallée des rôniers à Poli dans le Nord Cameroun.

Plantation de coton dans la vallée des rôniers à Poli dans le Nord Cameroun. © Ecole publique de Poli/Wiki Commons/Licence CC

Le groupe Advens veut devenir l’actionnaire de référence du principal opérateur agro-industriel du septentrion camerounais. Face à lui, une partie des élites locales et des producteurs montent au créneau.

Bebnone Payounni est vent debout. Le vice-président de Confédération nationale des producteurs de coton (CPNC), regroupant pratiquement 200 000 cotonculteurs, s’active contre l’offensive entamée depuis deux ans par Abbas Jaber, visant à monter au capital du fleuron agro-industriel du septentrion camerounais.

Lobbying auprès des autorités

Le patron d’Advens-Géocoton, détenteur de 30 % du capital de la Société de développement du coton (Sodecoton) contre 59% pour l’État du Cameroun, fait du lobbying auprès des autorités camerounaises pour en devenir l’actionnaire de référence. Son groupe avait auparavant tenté – sans succès – une offensive sur des sociétés cotonnières au Togo et au Tchad.

Le groupe d’Abbas Jaber ne manque pas d’arguments. Au premier rang d’entre eux : un plan d’investissement de 60 milliards de F CFA (91 millions d’euros) pour moderniser les huit usines d’égrenage de coton et les deux huileries, dans le but d’accroitre la capacité de production du coton graine de 200 000 tonnes à l’horizon 2025-2026.

Par ailleurs, le groupe français est le cofondateur de la Sodecoton et son partenaire technique stratégique historique. Pour Advens-Geocoton, la montée au capital proposée permettra de sécuriser son investissement. Cette démarche, insiste-t-on du côté de l’industriel, n’est en aucun cas celle d’un investisseur en quête de croissance externe.

L’alternative : une « cogestion »

L’initiative rencontre toutefois une franche hostilité dans le septentrion camerounais, où la filière constitue la principale activité. « Il y a une volonté de nous exploiter, et nous ne sommes pas d’accord », renchérit Bebnone Payounni, par ailleurs sénateur RDPC (au pouvoir) de la région du Nord, tout en louant l’effort de remise à niveau industrielle contenue dans l’offre d’Advens.

Nous avons demandé que 25 % du capital soient réservés aux producteurs

De fait, la CNPC plaide plutôt pour une « cogestion » et n’a eu de cesse de marteler sa volonté d’aller au-delà de sa présence à l’assemblée générale de l’agro-industrie.

« C’est la seule entreprise cotonnière en Afrique où les producteurs sont exclus du conseil d’administration », regrette un dirigeant de la confédération des producteurs.

Trésor de guerre

Depuis 1995, la CNPC s’est constitué un trésor de guerre de 7,5 milliards de F CFA au cas où Yaoundé viendrait à ouvrir le capital de Sodecoton. Les responsables de la confédération ont pour ce faire été reçus il y a quelques années à la présidence. « Nous avons demandé que 25 % du capital soient réservés aux producteurs », rappelle son numéro deux.

L’offre d’Abbas Jaber intervient alors que Sodecoton subit les affres de la pandémie du coronavirus, avec des revenus en baisse de -5,7 % à 148 milliards de F CFA, en 2020, pour une perte nette estimée à -5,7 milliards de F CFA, son premier résultat net négatif depuis quatre ans…

« La logique financière finira par prévaloir sur les considérations de développement qui permettent de maintenir la filière viable. Sans compter le risque d’un plan social qui obligerait à partir une partie du personnel », prévient un cadre.

De son côté, le groupe d’Abbas Jaber, tout en regrettant la contre-performance de 2020, rappelle que l’opposition à sa proposition ne concerne qu’une partie des acteurs locaux comme c’est souvent le cas dans les projets de privatisation.

Un enjeu politique majeur

Bien que sourde, la fronde émane en effet surtout de l’élite. « Cela ne passera pas », pointe un député RDPC de l’Extrême-Nord dont la circonscription se situe en pleine zone cotonnière. Car la filière, qui impacte le quotidien de plus de deux millions de personnes et représente 60 % des revenus agricoles de la région, est d’abord un enjeu politique.

Le souvenir de la première tentative de privatisation de la Sodecoton, il y a plus de deux décennies, qui avait vu quelques barons du cru (le président de l’Assemblée nationale Cavaye Yéguié Djibril, le puissant lamido [chef, ndlr] du royaume de Rey Bouba, feu Aboubacar Abdoulaye, ou l’ancien Premier ministre Sadou Hayatou) à la manœuvre, demeure vivace.

« C’est parce que certains [au Cameroun] n’ont pas renoncé à l’idée de prendre le contrôle de Sodecoton que Abbas Jaber aura des difficultés. C’est son principal obstacle », soutient un analyste.

Tout ce monde n’attend plus que l’arbitrage du président Paul Biya qui manie cette patate chaude avec précaution.

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