Économie

Comment la Mauritanie industrialise la « ruée vers l’or »

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Mis à jour le 28 juin 2021 à 09:03

A Chami, ville nouvelle située en plein désert entre Nouakchott et Nouadhibou, des milliers d’orpailleurs, souvent organisés en famille, extraient artisanalement l’or de la roche. Après concassage, la roche réduite en poudre est passée sur un tamis de fortune (bandes de moquette). L’or est finalement capturé par agglomération avec du mercure, produit notoirement dangereux. © Ahmed LEMINE / NATURIMAGES

Plutôt que de décourager les miniers artisanaux, l’État encadre leur activité et s’offre de nouvelles recettes fiscales.

Hbibi descend au fond du puits où il travaille dix heures par jour, en plein désert, à Tasiast, dans le centre du pays, à la recherche d’un filon aurifère. Âgé de 25 ans, il est venu d’Aïoun el-Atrouss, sa ville natale, située 400 km plus au sud.

Lui et ses compagnons « creuseurs » (djepaya) toucheront 30 % de l’or qu’ils auront déniché, le reste allant au propriétaire du puits. « S’il n’y a rien, tout le monde aura perdu », raconte-t-il. Hbibi est l’un des 45 000 orpailleurs que la fièvre du métal précieux a saisis depuis mars 2016.

En 2020, l’orpaillage a rapporté 130 millions de dollars

Au début, la ruée vers l’or était totalement artisanale. Les chercheurs ne fouillaient pas très profond. Puis il leur a fallu creuser sur plusieurs mètres pour tomber sur un filon.

Les puits se sont multipliés, et les risques d’effondrement meurtrier aussi. Les installations sauvages de concassage et de traitement des roches par le mercure ont commencé à menacer l’environnement.

Ce qui semblait n’être qu’une folle poussée de fièvre dans un pays où le chômage affecte plus d’un tiers des jeunes s’est enraciné dans le paysage économique.

100 000 emplois indirects

Partie de zéro en 2016, l’exploitation artisanale a produit 5,6 tonnes d’or en 2020, soit plus du tiers de la production annuelle des deux entreprises industrielles Kinross-Tasiast et MCM, qui tourne autour de 14 tonnes. Le ministère des Finances a calculé qu’en 2020 l’orpaillage a rapporté 130millions de dollars (environ 106 millions d’euros).

Impossible d’ignorer l’écosystème qui se développe de jour en jour autour de cet or sauvage. Plus de 100000 emplois indirects ont prospéré dans les zones du centre (Inchiri) et du nord (Tiris-Zemmour). Commerces alimentaires, transports, vendeurs d’eau, d’explosifs et de pioches, dépôts d’essence, groupes électrogènes, panneaux solaires, coiffeurs ont suivi ces « fous » partis chercher fortune dans la fournaise du Sahara.

Le président Ghazouani avait même promis dans son programme pour la présidentielle de 2019 « d’ouvrir de nouveaux sites pour l’exploitation artisanale de l’or, permettant de nouvelles opportunités pour les couches les plus défavorisées » et de mettre en place « tous les accompagnements nécessaires ».

Canaliser le mouvement

« Accompagner » les orpailleurs signifie ordonner ce foisonnement. « En juillet 2016, tout le monde allait n’importe, où car l’orpaillage est une activité difficile à organiser », explique Ahmed Taleb Mohamed, conseiller technique chargé des mines au ministère du Pétrole, des Mines et de l’Énergie. Les autorités ont d’abord canalisé le mouvement vers la nouvelle ville de Chami (Inchiri), passée de 2600 habitants à 11000 habitants.

Le traitement des sacs de 50 kg de minerais, qui peuvent contenir jusqu’à 2 g d’or, y a été concentré pour éviter de disséminer les pollutions. Le « grillage » qui permet de séparer le mercure de l’or par évaporation y est confiné dans une zone de 42 ha située à 2 km du centre-ville.

Faire respecter les règles administratives, fiscales et de sécurité

Ensuite, la zone de Zouerate a été ouverte aux mineurs ainsi que, 700 km plus au nord, la zone militaire du Guelb N’Dour, à la frontière algéro-malienne. Là encore, le « grillage » est concentré sur la ville de Zouerate.

Dans les deux villes de Chami et de Zouerate, la Banque centrale de Mauritanie (BCM) a ouvert des comptoirs pour acheter l’or des orpailleurs, mais on estime que les deux tiers de leur production prennent incognito le chemin du Soudan et des Émirats via le Mali. L’orpaillage est réservé aux citoyens mauritaniens, qui se tournent souvent vers une main-d’œuvre malienne.

Des entrepreneurs turcs, soudanais ou chinois

Six catégories d’autorisation ont été créées : A pour la main-d’œuvre, B pour les exploitants d’appareils, C pour les exploitants de puits, D pour les exploitants de traitements physiques, E pour les exploitants de traitements chimiques, F pour les exploitants de traitements des résidus de l’orpaillage. Les taxes vont de 5000 ouguiyas par permis d’exploitation, pour la catégorie A, à 30 millions d’ouguiyas pour la catégorie F.

« Avec le traitement des résidus, nous entrons dans une phase semi-industrielle du traitement de l’or qui augmentera considérablement la production, prédit Ahmed Taleb Mohamed. L’orpailleur ne prélève au maximum que 40 % de l’or contenu dans les roches. Le restant est convoité par des groupes industriels. » Notamment des entrepreneurs turcs, soudanais ou chinois qui demandent actuellement des autorisations.

Nouveau far west surgi des sables

En mai 2020, l’État a créé l’établissement public Maaden Mauritanie pour faire respecter les règles administratives et fiscales et pour se préoccuper de la sécurité. Les artisans mineurs ne s’en soucient guère en creusant des puits de 30 m et en manipulant du mercure sans se protéger, au risque de souffrir de graves troubles neurologiques ou rénaux d’ici à quelques années.

Maaden Mauritanie est le shérif chargé de civiliser ce far west surgi des sables, là où, jusqu’à présent, seuls pâturaient les dromadaires.