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Cet article est issu du dossier «Ghazouani face au cas Aziz»

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Agroalimentaire

Comment la Mauritanie veut relancer la pêche

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Vue aérienne des usines de production de farine de poisson à Nouadhibou, en Mauritanie, le 14 avril 2018.

Vue aérienne des usines de production de farine de poisson à Nouadhibou, en Mauritanie, le 14 avril 2018. © Sylvain Cherkaoui/REUTERS

Raréfaction des espèces, dégringolade des prix… Devant les difficultés du secteur, le gouvernement compte sur de nouveaux accords avec ses partenaires chinois et européens.

La pêche mauritanienne ne va pas bien. Sa production a chuté de 10 % l’an dernier. Elle dispose pourtant des eaux parmi les plus poissonneuses du monde. Est-ce dû au réchauffement climatique, à un phénomène cyclique ou à la surpêche ?

Toujours est-il que bien des espèces se sont raréfiées, à commencer par les céphalopodes (poulpe, calmar, seiche), obligeant le gouvernement à décréter un arrêt biologique de la pêche hauturière (au large) du 15 avril au 15 juillet.

À cela s’ajoute la dégringolade des prix des maquereaux, des sardinelles et des poulpes, la pandémie ayant stoppé les achats des Chinois, des Turcs ou des Espagnols.

Farines et huiles peu rémunératrices

Mais il y a plus grave pour le deuxième pilier économique du pays (1,4 millions de tonnes de pêche, 65 000 emplois) dont la contribution au produit intérieur brut, plus de 5 %, stagne. Après s’être longtemps contentée de toucher les royalties des droits de pêche consentis aux flottilles étrangères, la Mauritanie a, depuis dix ans, commencé à bâtir une pêche nationale par le biais d’attribution de licences, puis de quotas.

Nous avions le poisson, mais ni le savoir-faire ni les moyens et nous n’avons pas exploité notre mer

Malheureusement les acteurs ont privilégié la commercialisation de leurs prises sous forme de farines et d’huiles peu rémunératrices et peu créatrices d’emplois. Le poisson part en Asie et en Europe où il est transformé et valorisé. « Le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré s’est amusé à présenter à notre président Mohamed Cheikh Ghazouani une boîte de sardines venue de Chine ! », soupire le ministre de la Pêche et de l’Économie maritime Abdel Aziz Ould Dahi.

Explication de ce paradoxe : « Nous avions le poisson, mais ni le savoir-faire ni les moyens et nous n’avons jamais vraiment exploité notre mer, analyse Mohamed Abdellahi Yaha, patron de la holding Maurilog. Nous sommes allés au plus simple, le poulpe et la farine, alors que nos produits sont très variés et très prisés car parmi les meilleurs du monde. »

En finir avec les arrangements

Maurilog a installé à Nouadhibou, le grand port de pêche du pays, sa filiale MIP Frigo en partenariat avec le français La Criée, afin d’y congeler les fruits de mer et de les expédier prêts à être cuisinés vers les tables européennes. Une valorisation autrement rémunératrice que la farine !

Nous voulons responsabiliser tous les acteurs de la filière

La mission du ministre Abdel Aziz Ould Dahi est complexe. Pour accroître la valorisation des produits de la mer sur le territoire national, il doit attirer des investisseurs étrangers en leur prouvant que la transparence sera la règle dans le secteur.

Pour en finir avec les petits arrangements entre parents ou amis, la participation de la Mauritanie à la Fisheries Transparency Initiative (FiTI) est l’outil idéal. Cette organisation internationale a pour rôle d’améliorer la durabilité des pêches grâce à une meilleure diffusion des informations, notamment celle de la gestion des ressources de chaque pays.

« J’en fais un enjeu absolument essentiel, car il faut nous mettre aux normes, commente le ministre. Notre démarche n’est pas policière, mais veut responsabiliser tous les acteurs de notre filière. »

L’Office national d’inspection sanitaire des produits de la pêche et de l’aquaculture (ONISPA), certifiée ISO, contribue aussi à rassurer les investisseurs et à encadrer les établissements du pays.

Accord à renégocier

L’Académie navale de Nouadhibou multipliera les promotions d’officiers, de marins et de techniciens. Outre la poursuite de la modernisation de la flotte artisanale, il conviendra de renforcer la surveillance des zones de pêche et de soutenir la recherche océanographique. Pour diversifier les lieux de débarquements, les nouveaux ports de pêche de Ndiago et de Tanit viendront compléter ceux de Nouadhibou et de Nouakchott.

Très critiqué car considéré comme déséquilibré, le contrat avec le chinois Poly Hong Dong a été renégocié. Celui-ci paie désormais des droits d’accès pour son établissement de Nouadhibou où il a investi 100 millions de dollars et d’où il exporte des produits congelés et transformés. Il y a créé 2 500 emplois.

D’ici à novembre, il faudra conclure un nouvel accord avec les Européens, le dernier accord datant de 2016. Le Brexit compliquant la pêche dans les eaux britanniques, la Mauritanie pourrait en profiter pour obtenir de Bruxelles une amélioration de la contrepartie financière annuelle aux droits de pêche accordés à ses chalutiers, actuellement de 55 millions d’euros pour l’État mauritanien et 4,1 millions d’euros pour le développement de la pêche artisanale.

Nous apportons de précieuses protéines à une région en état d’insécurité alimentaire

Mais Abdel Aziz Ould Dahi ambitionne d’aller plus loin et de changer les habitudes alimentaires de ses compatriotes qui méconnaissent le poisson. « La Société nationale de distribution de poisson (SNDP) a commencé à vendre à l’intérieur du pays, explique-t-il. Subventionné, le kilo de poisson revient à 5 ouguiya (environ un dixième d’euro) et les populations en redemandent, car c’est l’une des protéines animales les moins chères. »

Le ministre entend aussi développer la pêche continentale. « Près de Néma, nous avons formé et équipé 250 personnes à la pêche continentale dans le lac de Mahmouda que seuls exploitaient des Maliens au profit de leur pays. Depuis novembre 2020, non seulement nous apportons de précieuses protéines à une région en état d’insécurité alimentaire, mais cette activité assure aux familles une plus grande autonomie financière et suscite des demandes pour l’exploitation des autres mares et points d’eau. »

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