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Londres frappé au coeur

« Vous bombardez nos villes, nous bombarderons les vôtres », avertissait Ben Laden. Manière de signifier que le « terrorisme barbare » d’al-Qaïda n’est que l’exact pendant des « dommages collatéraux » infligés aux civils irakiens et afghans par les forces

Par - François Soudan
Mis à jour le 11 juillet 2005 à 01:00

La veille de ce jeudi 7 juillet 2005, le fantôme ricanant d’Oussama Ben Laden s’est manifesté en Écosse, sur une petite route glissante, du côté de Gleneagles. En début de soirée, George W. Bush, entouré de ses gardes du corps, avait cru bon d’effectuer une balade en vélo sous le crachin des Highlands. Mal lui en a pris. Dans un virage, les roues ont dérapé et le cow-boy texan de 59 ans a chuté : juste de quoi récolter quelques bleus et les condoléances amusées de ses pairs du G8. On en souriait encore le lendemain matin lorsque brusquement, vers 9 heures, la foudre s’est abattue sur Gleneagles, transformant le triomphe annoncé de Tony Blair en tragédie. Quatre attentats à Londres en un peu moins d’une heure, plus de cinquante morts et plusieurs centaines de blessés, des cibles qui, à l’instar de Madrid en mars 2004, n’étaient pas des symboles d’argent ou de pouvoir mais la foule des travailleurs matinaux, un bus décapité comme on ouvre une boîte de sardines, des scènes de guerre que la capitale britannique, pourtant habituée aux bombes de l’IRA, n’avait plus connues depuis le Blitz des années 1940… La guerre donc, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Contrairement à ce que Blair, Bush, mais aussi Jacques Chirac et la quasi-totalité de ceux qui se sont exprimés sur ce drame ont voulu signifier, la barbarie de Londres n’est pas la résultante d’un combat entre « leurs valeurs et les nôtres », d’un assaut contre le British way of life et « ce qui nous est cher », mais l’extension prévue, attendue, annoncée du conflit irakien (et afghan) sur le sol britannique. Une bataille de plus dans une guerre sans fin.
« Si vous bombardez nos villes, nous bombarderons les vôtres », disait Ben Laden il y a peu, dans une cassette vidéo. Manière d’affirmer que l’insurrection islamiste contre laquelle se battent Américains, Britanniques et coalisés à Bagdad n’avait aucune raison de ne pas se manifester aussi à Londres, Rome, Copenhague ou Tokyo. Manière de démentir aussi – et de quelle façon – l’une des justifications avancées par George W. Bush à propos de l’invasion de l’Irak : il vaut mieux combattre les tueurs et les ennemis de l’Occident chez eux que chez nous. Manière de rappeler enfin cette vérité d’évidence : le « terrorisme barbare » d’al-Qaïda n’est dans le fond guère différent des « dommages collatéraux » quotidiennement perpétrés depuis l’invasion par les forces américaines et leurs alliés locaux contre les civils irakiens. S’il fallait encore une preuve de l’existence de ce fil rouge, de ce lien tragique entre Kaboul, Bagdad et Londres, on la trouvera dans le communiqué revendiquant les attentats du 7 juillet. Signé d’une mystérieuse « Organisation secrète du Djihad d’al-Qaïda en Europe » – l’appellation n’a aucune importance : inventée hier, elle sera abandonnée demain -, ce texte fait explicitement référence à l’Irak et à l’Afghanistan. Le modus operandi des quatre opérations et les mois de préparation qu’elles ont nécessités – choisir des planques, préparer les explosifs, identifier les cibles, assurer la sécurité, sélectionner les porteurs de bombes, trouver les moyens de communication non repérables, fixer les heures, les minutes et les secondes, etc. – sont typiques de la « franchise » al-Qaïda, tout comme son absence totale d’intérêt, et donc de pitié, pour les vies innocentes. Contre une telle détermination, alimentée par un vivier de kamikazes en perpétuelle régénérescence, les huit mille caméras de surveillance de Londres et les dix mille arrestations de terroristes islamistes avérés, potentiels ou présumés, originaires de 75 pays différents, opérées à travers le monde depuis le 11 septembre 2001, sont aussi utiles qu’un travail de Sisyphe.
D’autant que les Britanniques savent très bien qu’ils ont, par calcul, laxisme ou négligence, laissé filer quelques « gros poissons » opérationnels liés à al-Qaïda. Ainsi en va-t-il de Mohamed Guerbouzi, alias Abou Issa, à propos duquel Scotland Yard a, le 8 juillet, lancé une demande pressante de renseignements à toutes les polices d’Europe. Cet émigré marocain originaire de Larache est considéré comme le principal fondateur à Londres, en 2002, du GICM (Groupe islamique combattant marocain), directement impliqué dans les attentats de Casablanca du 16 mai 2003. Ancien élève d’Abou Qotada, le célèbre prédicateur jordanien d’origine palestinienne, Guerbouzi avait participé, en janvier 2003, à Istanbul, à une réunion secrète au cours de laquelle fut prise la décision de déclencher le djihad au Maroc (voir J.A.I. n° 2217). Au lendemain du massacre de Casablanca, la police marocaine avait réclamé à son homologue britannique l’extradition de Mohamed Guerbouzi, dont le « correspondant » dans le royaume, un certain Saad el-Housseini, « afghan » notoire, avait livré le nom. En vain. Scotland Yard laissa Abou Issa en liberté, se contentant de le surveiller. Avant de perdre sa trace début 2004.
On peut déjà prévoir quelques conséquences que ne manquera pas d’avoir la tragédie du 7 juillet. Bush et Blair, soutenus par des opinions publiques momentanément ressoudées, risquent fort de renforcer leur engagement en Irak. Chirac et Schröder verront là l’occasion de réapparaître comme des global players et de compenser sur le terrain de la menace terroriste leur profond déficit de popularité intérieure. Les communautés musulmanes du Royaume-Uni et plus largement d’Europe vont connaître à nouveau des mois difficiles, boucs émissaires ordinaires de toutes les suspicions. Quant aux risques de voir se reproduire une nouvelle série d’attentats dans n’importe quelle capitale du monde riche – et particulièrement anglo-saxon -, ils seront aussi élevés qu’ils l’étaient à Londres à la veille du 7 juillet 2005. De l’ordre de 100 %.