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Politique économique

Ousmane Mamoudou Kane : « La Mauritanie doit créer des emplois de qualité, pas de berger ! »

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Mis à jour le 08 juin 2021 à 10h37
Le ministre des Affaires économiques et de la Promotion des secteurs productifs.Ousmane Kane© DR

Le ministre des Affaires économiques et de la Promotion des secteurs productifs.Ousmane Kane© DR © DR

Grâce aux réformes, le ministre des Affaires économiques entend attirer les investisseurs privés et assurer une croissance supérieure à 3 % en 2021.

La crise sanitaire n’est pas terminée, mais l’activité économique reprend en Mauritanie. La hausse du cours du fer a contribué à doubler les bénéfices 2020 de la Société nationale industrielle et minière (Snim) pour les porter à 500 millions d’euros.

Les cours élevés de l’or ont dopé la production du métal précieux et les rentrées de devises dans les caisses de la Banque centrale, qui dispose d’un matelas de près de 1,5 milliard de dollars (1,2 milliard d’euros environ).

Polytechnicien, tour à tour patron de la Snim, gouverneur de la Banque centrale, vice-président de la Banque africaine de développement, aujourd’hui ministre des Affaires économiques et de la Promotion des secteurs productifs, Ousmane Mamoudou Kane entend renforcer cette reprise, qui semble pouvoir dépasser les 3 % de croissance cette année.

Pour créer davantage d’emploi, il mise sur les investissements privés et entend les attirer en priorité dans le secteur agro-pastoral.

Jeune Afrique : Quel a été l’impact de la pandémie sur votre économie ?

Ousmane Mamoudou Kane : Comme ailleurs, la pandémie a eu un effet très négatif. Nous avions espéré pour 2020 une croissance supérieure à + 6 %. En août, nous redoutions une récession de – 3,2 %. La chute s’est limitée à – 2,2 %.

Le secteur le plus touché a été la pêche, en raison du confinement qui a paralysé l’activité des pêcheurs, mais aussi en raison de la chute de la demande asiatique et européenne. Les services aussi ont souffert, notamment à cause de l’interdiction des transports entre les régions et du couvre-feu tôt dans la journée. En revanche, la bonne tenue de la production et des cours du fer et de l’or ont permis d’amortir la chute.

Le système médical a été mis sous stress, mais il a tenu puisque le triste bilan est inférieur à 500 décès, après plus d’un an de pandémie. Notre économie repart. L’activité minière est relancée. L’agriculture a bénéficié d’une bonne pluviométrie. Malgré le tourisme toujours en panne et la difficulté à prédire les récoltes, nous espérons en 2021 une croissance comprise entre 3 % et 4 %.

Pourquoi avez-vous connu une hausse des prix alimentaires, il y a deux mois ?

En 2020, on a assisté à une forte baisse de l’offre domestique de riz. Nous importons la plupart du riz que nous consommons. Or, la perturbation des transports maritimes par la pandémie, la hausse des coûts de fret qui en a résulté et les mouvements sociaux du port de Nouakchott ont contribué à augmenter les prix de tous les produits importés.

Ce phénomène passager n’a eu aucun effet sur la tenue de notre monnaie, l’ouguiya, et nos réserves de devises ont atteint 1,5 milliard de dollars.

Que contient le Programme prioritaire élargi du Président (ProPEP) ?

Le président Mohamed Ould Ghazouani tient par-dessus tout à deux objectifs : le social et la croissance. Voilà ma boussole. Le social, c’est l’emploi, l’empathie vis-à-vis des plus nécessiteux, l’éducation et la santé. La pandémie nous a donné l’occasion de consolider notre système de santé. L’éducation est en cours de réforme.

Aidée par l’État et des bailleurs, l’agence Taazour a pu mettre en place un filet social pour soulager les plus pauvres. Nous allons développer les cantines scolaires gratuites pour encourager les familles démunies à envoyer leurs enfants à l’école.

Il s’agit d’amorcer une activité de valorisation dans l’espoir que le privé emboîtera le pas.

Et en ce qui concerne la croissance ?

Pour qu’elle soit durable, il faut qu’elle s’appuie sur des ressources pérennes et sur les PME-PMI. Il s’agit de l’élevage, de l’agriculture et de la pêche.

Le 31 mars, le chef de l’État a concrétisé sa vision de l’élevage en créant un fonds destiné à financer deux établissements publics : l’un pour accompagner le développement et l’amélioration de ce secteur – qui compte pour 12 % dans notre produit intérieur brut et qui est pratiqué par les plus pauvres des Mauritaniens –, l’autre pour commercialiser les produits de l’élevage, la viande rouge, la peau, la corne.

Il s’agit d’amorcer une activité de valorisation dans l’espoir que le privé emboîtera le pas. Il faut que les éleveurs puissent vendre à un bon prix à ceux qui transformeront leurs produits, et que cela crée des emplois de qualité, pas des emplois de berger !

Pour l’agriculture, nous travaillons avec la Banque mondiale afin d’attirer le privé international en le mettant à l’abri des problèmes fonciers dans la région du fleuve Sénégal. Nous ne pouvons plus laisser ces terres sans valorisation, les populations locales n’ont pas les moyens d’en tirer tout le potentiel. Le privé mauritanien a essayé de venir en appoint. On a été aussi tenté de faire venir des investisseurs internationaux sans le consentement des populations et personne n’a réussi.

La Mauritanie importe toujours ses légumes et son riz. Nous pensons avoir trouvé la bonne approche pour y associer les populations. Après le ramadan, nous développerons une pédagogie pour que cette mise en valeur débouche sur un processus gagnant-gagnant, afin d’en faire une source de croissance et d’emploi au profit d’une région que les habitants quittent.

La pêche est notre deuxième pourvoyeur en devises, ce qui est bon pour les réserves. Aujourd’hui nous capturons le poisson et nous l’exportons sans le transformer. Nous accordons des licences, mais cela ne crée pas d’emploi. Nous sommes au début d’un processus qui, là encore, devrait aboutir à valoriser les produits de notre océan.

Attirer les capitaux privés en Mauritanie exige de leur donner confiance. Le premier exemple de partenariat public-privé (PPP) pour la création du nouveau port à conteneurs de Nouakchott ne remplissait pas cette condition. Comment améliorer le climat des affaires ?

Il y a eu ce grand PPP qui n’était pas conforme à la législation en vigueur et qui manquait de transparence. Le problème a été réglé à la satisfaction de tous. Le PPP est un choix stratégique qui nécessite de travailler selon trois axes.

Nous avons un mur devant nous, il faudrait y consacrer la totalité de notre budget

D’abord garantir la transparence des procédures, c’est essentiel pour engager l’État à long terme. Nous avons revu la loi qui organisait les PPP et nous avons préparé ses décrets d’application en concertation avec le secteur privé, y compris avec ceux qui se considéraient comme victimes de certains PPP.

Deuxièmement, nous renforçons notre administration pour être en mesure d’apprécier l’impact à long terme – y compris budgétaire – de ces partenariats. Enfin nous sommes en train d’identifier les projets qui pourraient en faire l’objet. Cela concernera des infrastructures bien sûr, mais pas seulement.

La commission d’enquête parlementaire a pointé au mois d’août 2020 des dérives dans l’attribution des marchés publics. Comment comptez-vous y remédier ?

Il faut savoir que la Mauritanie dispose d’un code des marchés publics depuis 2010. Il nous impose deux contraintes : la transparence et la rapidité d’exécution. Où mettre le curseur entre les deux ? Parfois on est très proche de la transparence, mais on tombe dans la bureaucratie et on n’avance pas ! D’autres fois, on veut faire vite et on prend des libertés.

Dans le respect de la loi en vigueur, nous avons décidé en octobre 2020 d’améliorer par décret le traitement des dossiers. Nous avons nommé des experts chargés de superviser les procédures dans chaque secteur et d’éviter les erreurs. Nous espérons que cela fonctionnera en attendant de trouver un bon équilibre transparence-célérité grâce à une nouvelle rédaction de la loi sur laquelle nous travaillons.

En 2023, le gaz sortira du gisement off-shore de Grand Tortue-Ahmeyim (GTA). Comment faire en sorte que sa manne financière annuelle de plusieurs centaines de millions de dollars profite au développement de tous et pas de quelques-uns ?

Nous espérons que le gaz profitera d’abord au Trésor et à la Banque centrale. Mais il doit aller au-delà et faciliter la création d’emploi, l’accès à l’éducation ou à la santé. Pour cela, il nous faut une bonne gouvernance. Je suis confiant, car le président tout comme le peuple mauritanien sont très attentifs à ce qu’il en soit ainsi. Il nous faut également mettre le contenu local au cœur de nos discussions avec nos partenaires dans le projet GTA, afin que nous profitions de contrats de sous-traitance.

Malheureusement les Mauritaniens ne sont pas assez formés pour pouvoir prétendre tout de suite à de nombreux contrats de travail ou de sous-traitance. Nous identifions ce qui est sous-traitable à court, moyen et long terme et comment y répondre. Au début, notre contenu local sera modeste, mais il progressera après la mise en exploitation de 2023.

Pourquoi voulez-vous réduire la dette mauritanienne ?

Le profil de notre dette est insoutenable. Elle représente 55 % de notre produit intérieur brut. Nous pouvons la rembourser certes, mais nous avons tellement de priorités que nous aimerions réaménager le service de cette dette. Nous avons un mur devant nous, à partir de 2023-2024.

Il faudrait alors y consacrer la totalité de notre budget. Nous avons demandé à deux cabinets de nous aider à savoir où nous en sommes et comment développer des priorités pour raser le mur qui nous attend ! Le rapport final de l’audit sera rendu en juin.


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Quel bilan tirez-vous de vos rencontres avec les responsables économiques français en mars ?

Le patronat français public et privé s’est montré très ouvert à notre invitation à venir en Mauritanie. Notre secteur privé se développerait mieux et plus vite aux côtés d’investisseurs venus d’autres économies, notamment dans les secteurs de l’élevage, de l’agriculture et de la pêche. Ma priorité est bien de promouvoir l’investissement dans notre pays.

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