Politique

Ismaïl Alaoui : « La réflexion sur le Maroc nouveau doit sortir du petit cercle de la commission sur le modèle de développement »

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Mis à jour le 30 avril 2021 à 19h09
Ancien ministre et ex-SG du parti PPS, celui que tout le monde appelle Moulay Ismaïl Alaoui dirige aujourd’hui la Fondation Ali Yata.

© Ancien ministre et ex-SG du parti PPS, celui que tout le monde appelle Moulay Ismaïl Alaoui dirige aujourd'hui la Fondation Ali Yata.

L’ancien Secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS), qui est président honoraire de la Fondation Ali Yata, estime que la réflexion autour du modèle de développement ne doit pas se limiter au cercle de la commission Benmoussa. Il a initié avec plusieurs autres fondations de renom un vaste dialogue national autour du Maroc de demain.

Prévu initialement pour juin 2020, avant d’être repoussé à la fin de l’année, pandémie de Covid-19 oblige, le rapport de la Commission sur le nouveau modèle de développement (CSMD) n’a toujours pas été présenté officiellement.

Mais pendant que le Maroc tout entier s’interroge sur les raisons de ce retard et que les spéculations à ce sujet vont bon train, plusieurs fondations de renom ont décidé d’unir leurs voix pour que la réflexion autour du Maroc de demain ne se limite pas au seul cercle de la Commission dirigée par Chakib Benmoussa, mais au contraire qu’elle soit élargie à l’échelle nationale.

Cheville ouvrière de cette alliance composée des Fondations Allal El Fassi, de Abderrahim Bouabid, de Ali Yata, de Abou bakr El Kadiri, de Abed Al-Jabri, de Abdelhadi Boutaleb ainsi que de l’Académie Mehdi Ben Barka et des Centres Bensaid Ait Idder et de Mohammed Hassan Ouazzani, l’ancien ministre et ex-secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS) Ismaïl Alaoui (président honoraire de la Fondation Ali Yata) confie à Jeune Afrique les mobiles de cette initiative, qui se veut intellectuelle et détachée de tout agenda politique.

Jeune Afrique : Vous avez constitué une alliance de plusieurs fondations pour lancer un grand débat autour du nouveau modèle de développement. Pourquoi ?

Ismaïl Alaoui : Notre pays vit une situation inquiétante depuis plusieurs années. Et la pandémie de coronavirus et le confinement n’ont fait qu’accentuer les failles de notre système, qui a misé essentiellement sur le développement des infrastructures au détriment de l’éducation, de la santé, du social, etc.

Aujourd’hui, il y a urgence : selon les chiffres présentés par le ministre des Finances dans les discussions autour de la Loi de Finances 2021, près de 6 millions de foyers marocains seraient en situation de précarité. 6 millions de foyers, cela représente entre 25 et 30 millions de Marocains. Cela signifie que seuls 8 à 10 millions de Marocains ne sont pas dans le besoin.

On ne vient pas pour contrer qui que ce soit, mais pour créer un élan qui permettrait à toutes les forces vives de ce pays de s’approprier ce débat autour du modèle de développement

La crise sanitaire a amplifié les inégalités sociales, montrant les limites de notre modèle de développement. Il faut donc préparer les conditions d’une nouvelle émergence. Cela passe d’abord par recréer la confiance entre les citoyens et les institutions… Et on ne peut recréer cette confiance sans dialogue national autour de la construction d’un nouveau contrat social.

Dans la mesure où il y a déjà une commission qui réfléchit à ce modèle et qui a remis son rapport… votre démarche n’est-elle pas une manière de montrer que vous refusez ce rapport ?

Pas du tout. Nous ne sommes absolument pas dans une démarche d’opposition. Comment pourrait-on s’opposer à un rapport dont la teneur n’est même pas encore connue ?

Avec les membres des différentes fondations dont la démarche est avant tout intellectuelle, on ne vient pas pour contrer qui que ce soit, mais pour créer un élan qui permettrait aux citoyens et à toutes les forces vives de ce pays de s’approprier ce débat autour du modèle de développement. Car l’émergence d’un Maroc nouveau, égalitaire, solidaire, démocratique, qui garantit aux citoyens toutes les libertés et où seule la loi prime, nous tient tous à cœur. Un pays prospère où tout le monde, dans sa diversité, ses sensibilités, se retrouve.

Et ce Maroc ne peut venir d’une décision d’en haut, de manœuvres politiques ou partisanes, encore moins d’une intervention étrangère. Mais par un débat national qui mettrait à contribution toutes les forces vives de notre pays pour réfléchir ensemble à notre situation actuelle, et aux moyens de transformer nos failles du passé en forces pour l’avenir. Se donner les moyens de voir émerger ce Maroc nouveau : c’est ce qui motive notre initiative, qui est ouverte à toute la société.

Pourtant, à la suite de votre première conférence introductive de ce débat national, la Commission a déclaré dans un journal marocain en ligne (Médias24)  que toutes les couches de la société ont d’ores et déjà été consultées en amont de la rédaction de ce rapport. Ce qui laisse entendre que le dialogue que vous prônez n’a pas lieu d’être…

Le travail effectué par cette commission, qui a effectivement consulté certains représentants de la société, est une première étape, que nous ne remettons pas en cause. Mais cette réflexion sur un Maroc nouveau doit pouvoir sortir du petit cercle de cette commission — constituée au demeurant de nombreux cadres et personnalités du royaume dont la compétence et la sincérité sont connus de tous — pour s’ouvrir à un cercle plus grand.

Élargir le débat à l’échelle nationale est essentiel pour que les citoyens adhèrent à ce nouveau contrat social, et se mobilisent pour sa mise en place. D’autant que la confiance entre les citoyens et les institutions a été mise à mal ces dernières années par toute une série de facteurs.

Pourquoi, selon vous, le rapport de cette commission tarde tant à être rendu publique ?

Je ne suis pas dans le secret des dieux, vous savez. Mais il est certain qu’il nous tarde à tous de connaître la teneur du rapport de la commission Benmoussa pour qu’on puisse l’étudier et en débattre.

Comment ce débat national que vous avez initié se traduira-t-il concrètement ?

Nous allons entamer une série de rencontres, sur les points qui nous semblent les plus urgents et que nous souhaitons voir évoluer. D’abord, les nécessaires réformes politiques. Nous voulons rendre sa crédibilité, son efficience à la démocratie dans notre pays et faire en sorte que tout le monde participe à la vie politique.

Car nous avons constaté une défiance de plus en plus prégnante de la part de notre peuple par rapport à la politique et aux politiciens. En témoigne les taux d’abstention aux dernières élections. Mais cette défiance existe également entre les citoyens et l’État, ses institutions et tout ce qui structure ce pays.

Nous voulons rendre sa crédibilité à la démocratie dans notre pays et faire en sorte que tout le monde participe à la vie politique

Ensuite, la mise en place de réformes juridiques pour mettre un terme à toutes formes de corruption est fondamentale, car c’est un pré-requis au rétablissement de la confiance.

Enfin, nous voulons aborder l’implication du secteur public, que nous souhaitons voir croître principalement dans des secteurs qui comptent des déficiences importantes comme l’enseignement et la santé publique. Ces conférences et débats  sont ouvertes à tous, sans ostracisme.

Alors que beaucoup voient dans le nouveau modèle de développement de nouveaux axes de politique économique, vous semblez donner la priorité au volet politique et sociétal. Pourquoi ?

Il ne faut pas confondre développement et essor économique. Le développement d’un pays est bien plus complexe, et va au-delà de l’économique. C’est même sans doute en partie l’erreur qui a été faite jusque-là au Maroc.

Penser le développement implique d’avoir une démarche totale, holistique. Car aucun développement ne peut se faire sans démocratie, sans éducation, sans libertés, sans une répartition juste des richesses… à moins de vouloir tendre vers des modèles comme on voit en Chine, en Turquie ou en Russie.

Penser le développement implique d’avoir une démarche totale, holistique. Car aucun développement ne peut se faire sans démocratie, sans éducation, sans libertés

Bien que ces manières de faire semblent avoir le vent en poupe auprès de certains, nous voulons croire qu’il est possible de trouver une voie marocaine, un cadre juste et démocratique qui tient compte des spécificités de notre pays.

Quand vous parlez de réformes politiques, cela revient-il à dire que la Constitution de 2011 est dépassée ?

Absolument pas. Bien au contraire, c’est une belle avancée qui n’est pas suffisamment mise en pratique. C’est justement là que le bât blesse. Par ailleurs, à mon sens, elle aurait besoin, sur certains aspects, d’être approfondie.

Nous craignons d’ailleurs que les élections à venir soient à l’image de cette défiance vis-à-vis des politiciens, avec un taux d’abstention record. Beaucoup d’élus ont trahi malheureusement la confiance qu’ont placée en eux les citoyens, que ce soit au niveau national ou régional, provincial ou local.

Avec votre initiative regroupant plusieurs fondations intellectuelles, vous semblez jouer le rôle des partis politiques… 

Il y a un peu de ça, même si nous ne souhaitons pas du tout nous substituer aux partis. Mais il est certain que si les formations politiques n’assument pas leur rôle comme il se doit, la démocratie risque d’en pâtir. Ce que nous ne voulons pas. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de prendre sur nous et de poser le problème du développement tel quel, d’en débattre de manière ouverte, décomplexée et désintéressée car nous n’avons aucun agenda politique.

À quoi ce dialogue national que vous avez initié va-t-il aboutir ? Un rapport ? Un manifeste ?

Certainement un manifeste qui sera rendu public, et que nous serons très honorés de présenter à Sa Majesté, s’il le souhaite, comme contribution à la réflexion nationale sur le Maroc de demain.

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