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Tunisie : grand chambardement en vue chez Ennahdha

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Le leader du parti islamiste Ennahdha, Rachid Ghannouchi, prononce un discours devant ses partisans le 14 avril 2018 à Tunis.

Le leader du parti islamiste Ennahdha, Rachid Ghannouchi, prononce un discours devant ses partisans le 14 avril 2018 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Élection d’un président, restructuration à tous les étages, démocratie interne ou encore concrétisation de sa ligne économique… Ennahdha devrait enfin organiser son onzième congrès d’ici fin décembre. Le tout sur fond de crise nationale.

Le onzième congrès d’Ennahdha devrait enfin avoir lieu avec plus d’un an et demi de retard. Réuni fin avril, son conseil de la Choura (organe consultatif composé de 150 dignitaires du parti) a décidé que ce grand raout se tiendrait d’ici la fin de l’année.

A priori, les statuts du parti imposent qu’il ait lieu avant mai 2020, mais les dissensions, rapports de force internes et calculs politiques en ont décidé autrement, avant que la pandémie de coronavirus ne s’invite à son tour dans l’équation. Or, pour ses cadres, c’en est trop : des réformes sont nécessaires et le temps presse. Seulement, le contexte sanitaire pourrait encore compromettre ce projet, ou redessiner ses contours. Habituellement ouverts à tous les membres, les Congrès du parti réunissent fréquemment autour d’un millier de personnes.

Depuis le tournant de la dixième édition (en 2016) marquée par sa mue en parti « civil », la formation islamiste se dit désormais « musulmane démocrate » – comprendre conservatrice et non prosélytique –, se référant à l’exemple de l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU). Reste à concrétiser ces aspirations. D’autres problèmes, longtemps larvés, s’invitent désormais avec plus d’acuité dans les débats, face à des enjeux – partisans et nationaux – majeurs. Deux comités (l’un organisationnel, l’autre chargé des contenus) comptant chacun une vingtaine de personnes sont en place pour le préparer. Il est censé aboutir au renouvellement des deux tiers de la Choura, mais aussi au remplacement d’un président de plus en plus contesté.

• Succession à la présidence

La présidence d’Ennahdha est limitée à deux mandats. Dans les faits, Rached Ghannouchi guide la formation depuis une quarantaine d’années. Les congressistes estiment donc qu’il est plus que temps de choisir un nouveau leader (élu à la majorité absolue). Le parti confirme que Ghannouchi s’est engagé à ne pas se représenter. « C’était une question cruciale qui a fait l’objet de longues discussions et Rached Ghannouchi nous a donné des garanties », affirme Larbi Guesmi, membre du comité politique de la Choura. Une fronde avait d’ailleurs éclaté à l’automne 2020 : tranchant avec la légendaire discipline interne, cent personnalités d’Ennahdha (surnommées depuis le « groupe des cent ») s’étaient opposées à une modification du règlement interne destinée à prolonger le mandat de son leader.

Le parti confirme que Ghannouchi s’est engagé à ne pas se représenter à la présidence d’Ennahdha

Parmi les conditions d’éligibilité actuelles : avoir plus de 40 ans, être adhérent depuis au moins une décennie et avoir servi cinq années consécutives dans les organes décisionnaires (présidence, Choura, bureau exécutif, secrétariat général régional…). Les personnalités compétentes répondant à ces critères ne manquent pas. Et, alors que des courants (pour ne pas dire des lignes de fracture) se dessinent ces dernières années, les potentiels successeurs sont légion.

Comment se positionneront par exemple ses cinq vice-présidents – Abdelatif Mekki, Ali Laarayedh, Noureddine Bhiri, Ajmi Lourimi, Wassila Zoghlami – dans cette course ? Les jeux restent ouverts. Pour apaiser d’éventuelles tensions, des solutions sont d’ores et déjà envisagées. Un consensus pourrait être recherché en amont autour d’un nom « pour arriver au congrès avec un accord général », explique Mohamed Mohsen Soudani, membre du comité de préparation des contenus de cette édition. « Mais cela nécessite un dialogue préliminaire que nous devons entamer dès maintenant », souligne-t-il. Certains craignent qu’en coulisses, Ghannouchi ne continue à donner des ordres. Rien ne l’empêche en effet de faire campagne pour un éventuel poulain

• Quel avenir pour Rached Ghannouchi ?

Rached Ghannouchi, président de l’Assemblée des représentants du peuple (APR), le 21 février 2020.

Rached Ghannouchi, président de l’Assemblée des représentants du peuple (APR), le 21 février 2020. © Nicolas Fauqué pour ja

Le « cheikh », comme le surnomment ses ouailles, s’est déjà assuré une porte de sortie honorable en obtenant la présidence de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), ce qui lui a aussi conféré pour la première fois un rôle officiel national, en dehors de l’appareil partisan. Et sa double casquette lui a jusqu’à présent valu des critiques : ses opposants l’accusent de politiser le poste et tentent même de l’évincer par une motion de censure, tandis que certains de ses partisans concèdent qu’assumer ces deux fonctions représente trop de responsabilités et donc une charge de travail trop lourde pour un seul homme.

Le « cheikh », comme le surnomment ses ouailles, s’est déjà assuré une porte de sortie honorable en obtenant la présidence de l’ARP

Mais après un tel parcours au sein d’Ennahdha, il est difficile de lui offrir un autre poste après la présidence du parti. Il ne peut pas non plus envisager de ne devenir qu’un simple membre. « C’est un fondateur qui connaît son mouvement et l’échiquier politique du pays. Son expérience et son charisme seront toujours utiles et il ne sera de toute façon pas écarté des décisions. C’est son droit et même son devoir », considère Larbi Guesmi.

Des discussions sont en cours pour lui tailler un poste sur mesure. Certains évoquent la création d’un comité des sages qui pourrait par exemple rassembler les anciens présidents du parti et présidents de sa Choura. Au risque de se doter d’un énième organe consultatif, de disperser ses structures décisionnaires et d’alourdir ses dynamiques.

• Dépersonnaliser et décentraliser le pouvoir

« Il faut renouveler le parti en se basant principalement sur l’effort de groupe et non pas seulement sur le président », insiste Abdelattif Mekki, vice-président d’Ennahdha également membre du comité chargé d’élaborer les motions du prochain congrès. Le manque de démocratie interne est régulièrement pointé du doigt au sein d’Ennahdha. Des cadres appellent à donner davantage d’importance aux organes de la formation, par exemple aux bureaux exécutif et politique… Et pourquoi pas à structurer d’autres instances en définissant des rôles et des hiérarchies clairs. Le comité de préparation des contenus du congrès doit soumettre différentes propositions en ce sens à la Choura dans les deux mois à venir.

Du fait de sa mainmise sur des organes clés comme le bureau exécutif justement, Ghannouchi est accusé de concentrer les pouvoirs en contrôlant un cercle de décision réduit et acquis à sa cause. Autrement dit d’étouffer toute volonté de critique ou de contestation interne. En témoigne « l’incident de l’estrade » du 22 mai 2016. Ce jour-là, alors que les congressistes avaient décidé que la moitié du bureau serait désormais élue, Ghannouchi est monté sur l’estrade (ce qu’il n’était pas autorisé à faire) pour annoncer que, si la mesure passait, il quittait ses fonctions.

Jusqu’à présent, les noms des membres de ce bureau sont proposés par le président du parti et validés par la Choura. Le débat avait resurgi lors du récent renouvellement de ce bureau. Le groupe des cent s’était alors vu offrir quelques ouvertures en son sein. L’idée de faire élire directement ses membres par le congrès est de nouveau sur la table. En tout cas, la gestion de ce bureau depuis quelques mois a eu valeur de test. « Il y a eu des évolutions satisfaisantes, mais pas autant que je l’espérais, confie Larbi Guesmi. Les choses ne peuvent pas changer du jour au lendemain, mais l’ambiance s’est améliorée car chacun trouve davantage sa place et ça avance dans la bonne voie. »

L’essentiel est de revoir la méthode de prise de décision pour la rendre plus efficace mais aussi plus représentative des militants

Autre source de tensions : en vue des législatives de 2019, Ghannouchi s’était permis de remanier une trentaine de listes établies lors de primaires à échelle locale, passant outre l’avis de ses « grands électeurs ». Une raison de plus de clarifier les rouages de la prise de décision. « Il y a beaucoup de pistes pour restructurer le parti, l’essentiel est de revoir la méthode de prise de décision pour la rendre plus efficace mais aussi plus représentative des militants », conclut Mekki. Il promeut par exemple une motion pour associer des responsables régionaux aux décisions d’un bureau politique élargi.

• Des congrès locaux et régionaux

« Le congrès est une étape importante pour le renouvellement du leadership et l’injection de sang neuf après près d’un demi-siècle de direction pratiquement identique », résume Mohamed Mohsen Soudani. De nombreuses voix appellent en effet à laisser plus de place aux jeunes générations. Et cela pourrait passer par la restructuration des instances de la formation, mais aussi par les votes en amont du congrès.

Il va falloir faire vite, d’autant plus que le règlement intérieur d’Ennahdha impose d’organiser des « mini » congrès locaux et régionaux en amont du congrès général. Soit plus de 370 élections. Une grosse machinerie, donc. Des votes y sont prévus sur les contenus – rapports divers, grandes lignes du congrès –, mais aussi sur des personnes – représentants des congrès régionaux puis du congrès national. Ces étapes pourraient avoir lieu en octobre ou en novembre.

• Concrétiser les lignes économiques

Reste à concrétiser les lignes économiques directrices du parti, arrêtées au travers d’une charte lors du précédent congrès de 2016. Des propositions doivent être expliquées en amont du onzième congrès. L’enjeu sera de maintenir la ligne sociale affichée tout en tenant compte de son appétence pour la libre concurrence, mais aussi des contraintes du contexte et des nécessaires réformes à apporter au pays. « Le congrès présentera les options de renaissance économique et sociale ainsi que notre vision de la Tunisie dans les décennies à venir », résume Soudani.

L’enjeu sera de maintenir la ligne sociale du parti tout en tenant compte de son appétence pour la libre concurrence

« Nous ferons le bilan en la matière de ces dix ans de révolution », ajoute Mekki. Or il n’est pas positif, une refonte des idées est nécessaire pour répondre à la fois aux attentes des Tunisiens et aux contraintes imposées par la Constitution, dont font partie les droits économiques et sociaux. Les grandes orientations de 2016 ne devraient pas être remises en question, mais les méthodes pour les mettre en œuvre risquent de faire débat. C’est sur ce point que les divergences devraient désormais être les plus importantes au sein de la formation à la colombe.

Car le passage à l’acte aura nécessairement un coût politique pour les partis au pouvoir, qu’il s’agisse de la législation fiscale, du système de compensation, des subventions de carburants, ou de la réforme des entreprises publiques, entre autres gros dossiers. Au-delà des stratégies adoptées et de leur mise en application, l’enjeu sera aussi de les expliquer de manière pédagogique, pour ne pas se mettre à dos la base du parti.

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