Politique

Blaise Compaoré, Gilbert Diendéré et le CDP… Les confidences d’Eddie Komboïgo

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Par - Envoyée spéciale
Mis à jour le 4 mai 2021 à 11:59

Eddie Komboigo, président du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). © Sophie Garcia pour JA

Ses relations avec l’ancien chef de l’État en exil en Côte d’Ivoire, sa passion pour le foot et les chiens, le renouveau du CDP… Le chef de file de l’opposition burkinabè se livre comme il ne l’avait jamais fait.

« De quoi voulez-vous parler ? Tout a déjà été écrit sur moi. Il n’y a rien de plus à raconter… », prévient Eddie Komboïgo. Adossé à un canapé planté au beau milieu du hall d’un hôtel parisien, ce 2 avril, le chef de file de l’opposition burkinabè a l’air las. Il fait un court séjour dans la capitale française « pour affaires ». À deux jours de Pâques, ce fervent catholique préférerait sans doute préparer la fête à Ouagadougou que de répondre à des questions de journalistes, dont il se méfie.

Expert-comptable entré en politique, élu patron du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) en mai 2015, quelques mois après le départ de l’ancien président Blaise Compaoré, Komboïgo est un homme secret. Certes, il s’est construit une image de self-made-man et n’hésite pas à afficher sa réussite. Mais presque rien ne filtre de sa vie personnelle. Pourtant, au fil de l’entretien, il se détend, puis se livre peu à peu.

J’ai été veilleur de nuit, surveillant puis professeur dans un lycée de la banlieue parisienne…

Né le 11 septembre 1964 à Ouagadougou, d’un père comptable et d’une mère ménagère et catéchiste, Eddie Komboïgo grandit entouré de neuf frères et sœurs. Son baccalauréat en poche, il étudie la finance et la comptabilité à l’IUT de Ouagadougou.

Expert-comptable

Sous l’ère sankariste, l’étudiant devient délégué Comité de défense de la révolution (CDR). Grâce à une bourse, il s’envole pour Paris à la fin des années 1980 et rejoint les organisations estudiantines des Burkinabè en France. « De 1991 à 1993, j’ai été veilleur de nuit, gestionnaire d’une station d’essence, surveillant puis professeur de comptabilité dans un lycée à Fontenay-aux-Roses, en banlieue parisienne, énumère-t-il. Puis, j’ai réuni toutes mes économies pour acheter un ordinateur et une imprimante, et suis rentré le 31 décembre 1993 à Ouagadougou avec l’idée de créer un cabinet. »

D’imposantes niches, ornées de statuettes de têtes de chien

En 1994, le cabinet d’audit financier et d’expertise-comptable Komboïgo voit en effet le jour dans le quartier populaire de Wemtenga. « Je louais un deux-pièces. Le bureau était dans mon salon, l’autre pièce me servait de chambre à coucher », raconte-t-il.

Sur ces entrefaites survient la dévaluation du franc CFA. « Tout le monde était désemparé. J’ai alors eu l’idée d’organiser des séminaires, à 350 000 francs CFA l’entrée [535 euros], pour expliquer comment gérer cette situation. Tout de suite, j’ai eu une assise financière », ajoute-t-il.

Dans les années 2000, il ouvre le capital de ce qui deviendra le Cabinet d’audit financier et d’expertise comptable Komboïgo et Associés (Cafec-Ka). Celui-ci travaille pour le gouvernement à plusieurs grands projets industriels, miniers ou bancaires. En parallèle, Komboïgo enseigne à la Faculté des sciences économiques et de gestion de l’Université de Ouagadougou et investit dans l’immobilier. En quelques années, il devient un homme d’affaires à succès.

Nuée de chauves-souris

Ce fan de football, qui a dirigé l’ASFA-Yennenga, se passionne également pour les chiens de race, dont il pourrait parler pendant des heures. Le 14 février dernier, nous l’avions rencontré à son domicile, à Ouaga. Là, à peine franchi le portail de sa villa cossue, d’imposantes niches, ornées de statuettes de têtes de chien de races différentes, s’offrent au regard. Quelques jours plus tôt, une femelle berger allemand avait mis bas. Ses petits se baladaient prudemment sur la pelouse, non loin de la piscine, sous le regard d’un vigile. À notre entrée, la nouvelle mère avait aboyé. Le bruit avait fait s’envoler quelques chauves-souris, dont une nuée s’est installée dans les arbres du jardin. « Elles sont arrivées ici peu après mon emménagement. Elles ne viennent que là où il y a le pouvoir », avait-il lancé fièrement, ce jour-là, avant de se prêter à une séance photo pour le journal.

Pourquoi tous ces chiens ? Eddie Komboïgo sort son téléphone portable et fait défiler les images : husky, amstaff, berger belge malinois, labrador, pitbull, dogue allemand… Il explique les caractéristiques de chaque race, athlétiques, imposantes, faciles à dresser. « Avant, c’étaient surtout les expatriés qui avaient ce genre de chiens. J’en avais quelques-uns chez moi, et je me suis rendu compte qu’il y avait de la demande, explique-t-il. Je les fais venir d’Europe. Ils passent par une phase d’acclimatation en Afrique du Sud avant de rejoindre Ouagadougou. Je les revends ensuite entre 300 000 et 500 000 F CFA [de 450 à 760 euros]. »

Son élevage s’étend à ses fermes, dont celle de Koubri, à quelques kilomètres de Ouaga. Cette année, il y a cultivé une dizaine d’hectares de choux, du maïs et des tangelos. « Cela me permet de faire des œuvres sociales », glisse-t-il.

Outre ses dons à l’Église, Eddie Komboïgo est membre du Lions Club Ouagadougou Karité. Fondé en 1998, il rassemble des responsables politiques et des hommes d’affaires influents, comme Charlemagne Ouédraogo, le ministre de la Santé, Monhamed Compaoré, le directeur général d’Allianz Burkina, ou Arouna Nikiema, le PDG de Burval Holding. « Nous avons fait plusieurs forages dans des villages. J’ai été cinq fois Compagnon de Melvin Jones [distinction du Lions, qui récompense les donateurs les plus généreux] », se réjouit-il.

Issu d’une famille princière de Toécin, près de Yako, j’ai gardé des liens étroits avec mon village

Cette « générosité » est aussi sa marque de fabrique en politique. Avant de prendre la tête du CDP, Komboïgo en a été un militant de la première heure. Quand, en 1996, l’Organisation pour la démocratie populaire-Mouvement du travail (ODP/MT), dont il est adhérent, fusionne avec une dizaine d’autres formations pour créer le CDP et soutenir Compaoré, Komboïgo répond présent. Et, plusieurs membres du parti en témoignent, il n’hésite pas à mettre la main à la poche pour financer ses activités.

Jusqu’en 2012 pourtant, Komboïgo reste dans l’ombre. Cette année-là, il remporte un siège de député dans la province du Passoré, dont il est originaire. « Je suis issu de la famille princière de Toécin, près de Yako, et j’ai toujours gardé des liens étroits avec mon village », confie-t-il.

Témoin au mariage de Diendéré

Gilbert Diendéré, le 23 septembre 2015 à Ouagadougou.

Gilbert Diendéré, le 23 septembre 2015 à Ouagadougou. © AP/SIPA

Il se rapproche d’une autre personnalité originaire de Yako, le général Gilbert Diendéré, chef d’État-major particulier de Blaise Compaoré et pilier du régime. En 2013, il est témoin au mariage de Diendéré et de Fatoumata Diallo – laquelle est tout aussi influente que son époux au sein du CDP. Aujourd’hui encore, il conserve de bonnes relations avec le général, incarcéré à la Maison d’arrêt et de correction des armées (Maca) de Ouagadougou à l’issue du procès du putsch manqué de 2015.

La chute de Blaise Compaoré, en octobre 2014, incite Komboïgo à s’engager davantage en politique. Lors de l’insurrection populaire, sa villa est incendiée, tout comme les propriétés de plusieurs caciques du régime. Le chef de l’État et certains cadres sont poussés à l’exil, d’autres sont emprisonnés. Le parti, lui, est suspendu par les autorités pour « activités incompatibles avec la loi ».

Après un séjour en Israël, Komboïgo revient au pays au début de 2015. Alors que les partisans du président déchu sont contraints de faire profil bas, il s’affirme de plus en plus comme leader du parti. Au fil des ans, il se heurte cependant à une forte opposition au sein de sa famille politique. À la faveur d’une loi que vote le Conseil national de transition, le CDP ne peut présenter de candidat à la présidentielle de 2015. Komboïgo ne s’en attèle pas moins à la restructuration du mouvement.

« Le CDP a tiré les leçons des événements d’octobre 2014. Nous avons compris que certains souhaitaient voir de nouvelles têtes, explique t-il. Nous avons procédé à un renouvellement des sections, en gardant les aînés, qui prodiguent des conseils aux plus jeunes et les soutiennent. »

L’objectif ? Revenir aux affaires avec des cadres rajeunis. À la fin de 2020, les résultats des législatives et de la présidentielle, au cours de laquelle il a porté les couleurs du parti, le projettent au premier plan. De persona non grata, il est devenu, en l’espace de cinq ans, chef de file de l’opposition. Le mécontentement croissant de la population face à l’impuissance du gouvernement à juguler l’insécurité ont joué en sa faveur. Les Burkinabè sont-ils pour autant prêts à voir le CDP accéder au pouvoir ?

Réconciliation nationale

« Parmi ceux qui sont au gouvernement aujourd’hui, certains ont travaillé avec Blaise Compaoré. Pourquoi devrais-je être seul responsable du passé ? Leur démission les absout-elle ? », lance Komboïgo à l’adresse de ceux de ses anciens compagnons qui ont rallié le Mouvement du progrès pour le peuple (MPP, au pouvoir). « Nous travaillons à la construction d’une démocratie réelle, plus vertueuse, axée sur le résultat. Certains estiment que le développement se résume à la modernisation des villes, sans tenir compte des paysans. Ce n’est pas notre vision », ajoute-t-il.

Depuis que, le 14 avril dernier, la justice militaire a annoncé vouloir juger Blaise Compaoré dans l’affaire de l’assassinat de l’ancien président Thomas Sankara, Eddie Komboïgo ne s’est pas exprimé. Il avait pourtant fait du retour du fondateur du parti l’une des conditions clés de la réconciliation nationale. « Certains prônent le triptyque “vérité, justice et réconciliation”. Nous ne disons pas autre chose. Mais nous demandons : quelle justice ? La justice classique ou la justice transitionnelle ? Nous avons proposé la justice transitionnelle, partant du constat que la justice classique, si elle a ses qualités, a aussi montré ses insuffisances. En matière pénale, il ne s’agit pas seulement d’écouter des individus ou des organisations de la société civile désigner tel ou tel coupable. Il faut démontrer l’élément matériel, le préjudice, le lien de causalité », avait-il confié à JA à la mi-février.

Pour ramener le CDP au pouvoir, Komboïgo devra avant tout régler les querelles internes. Le 16 avril, 93 membres du parti ont ainsi démissionné. Parmi eux, l’ancien député Issaka Congo et Jérôme Bougouma, ministre du Travail et de la Sécurité sociale sous Compaoré. L’homme d’affaires, qui a dû avoir recours à des d’apparatchiks du CDP pour se former, voit sa gestion critiquée, quand on ne le taxe pas lui-même d’« arrogance » ou de « népotisme ».

Komboïgo devra en outre maintenir la cohésion au sein du Chef de file de l’opposition politique [CFOP, la principale formation de l’opposition] alors que des voix de plus en plus nombreuses dénoncent ses prises de décision unilatérales. Le 11 avril dernier, sur les ondes d’une radio locale, Ablassé Ouédraogo, président du Faso autrement, a ainsi déploré qu’Eddie Komboïgo ait désigné deux commissaires de l’opposition à la Commission électorale nationale indépendante (CENI) sans avoir consulté les membres du CFOP.