Économie

Delattre Levivier Maroc : plus dure sera la chute…

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 5 mai 2021 à 10:07

Delattre Levivier Maroc a été placé en redressement judiciaire fin avril 2021..

Après des années au sommet, cet ex-fleuron marocain de la construction métallique lourde a évité la liquidation judiciaire, mais son avenir reste en suspens.

En grande difficulté depuis 2018 et sous sauvegarde judiciaire depuis décembre 2019, Delattre Levivier Maroc (DLM) a été placé fin avril en redressement par le tribunal de commerce de Casablanca. L’entreprise cotée à la Bourse de Casablanca a été considérée par le juge comme étant en cessation de paiements.

Malgré un délai passé de huit à quatorze mois du fait de la crise sanitaire et des nombreux reports d’audience (au grand dam des quelque 500 créanciers de la société), le syndic chargé de la procédure, Rachid Sebti, n’a visiblement pas convaincu la cour des capacités de l’ex-leader du secteur de la construction métallique à se relever rapidement.

Delattre Levivier Maroc a cependant évité la liquidation judiciaire, et ses dirigeants comptent bien sauver ce qui peut encore l’être et rassurer les actionnaires. « Après des mois d’attente, DLM voit enfin la lumière du bout du tunnel… Cette décision montre clairement que malgré les grandes difficultés par lesquelles est passé DLM, la continuité de son activité n’est pas remise en cause. Ce redressement est destiné à lui permettre la poursuite de l’activité », assure l’entreprise dans un message aux actionnaires.


À lire sur Jeune Afrique Business+ : Malgré la faillite, Delattre Levivier Maroc n’est pas près de trouver un repreneur


Résultats en chute libre

L’année 2020 a été particulièrement difficile pour l’entreprise présidée par Jean-Claude Bouveur, dont la famille détient 50 % du capital, et dont les dettes cumulées, supérieures à 900 millions de dirhams (83 millions d’euros) ont été contractées en grande partie auprès de banques marocaines (Attijariwafa Bank, BMCE Bank Of Africa, Banque centrale populaire…)

La crise sanitaire et notamment le long confinement imposé au Maroc ont entraîné l’arrêt de plusieurs chantiers, ce qui s’est traduit par des résultats annuels catastrophiques. Le chiffre d’affaires a reculé de 53 % pour s’établir à 109 millions de dirhams, loin des 850 millions de dirhams de 2017. Le résultat net part du groupe accuse un déficit de 66 millions de dirhams.

« Le secteur de l’industrie métallique était déjà en difficulté depuis quelques années, la crise n’a fait qu’amplifier les maux dont souffrait DLM », rappelle un responsable des grands comptes au sein d’une banque de la place de Casa.

DLM n’est d’ailleurs pas seul à faire les frais du ralentissement du secteur : Stroc Industrie a bénéficié d’un plan de sauvegarde en mai 2019, tandis que Buzzichelli Maroc a été liquidé la même année.

Un plan de continuation à trouver

Pour atténuer la crise, DLM a décidé en 2019 de se recentrer en cédant trois de ses filiales, DLM EnR, EMPI Maroc et Top Management Maroc. « Début 2020, nous avions obtenu des résultats positifs. Nous avons été arrêtés en plein vol par la pandémie. Nous sommes dans une phase de restructuration liée à la période du Covid-19. Le plus important pour nous, c’est de sortir indemnes de la crise sanitaire », a expliqué le directeur général de DLM, Eric Cecconello, à la presse locale.

Maintenant, le syndic doit une nouvelle fois travailler en partenariat avec les dirigeants de l’entreprise pour proposer un plan de continuation de l’activité qui sera soumis à l’accord du juge en charge de l’affaire. Mais tous les voyants sont loin d’être au vert. « Je crains que l’entreprise n’ait perdu un peu de sa brillance et de sa notoriété et il est donc compliqué d’envisager un aboutissement positif au processus », juge notre banquier.

L’histoire de DLM remonte au milieu du siècle dernier. En 1951, André Levivier fonde la Société d’études et de montage pour l’Afrique pour répondre aux besoins de l’armée américaine en silos de stockage d’hydrocarbures au Maroc. Rapidement, il connaît le succès et repart pour la France où il fonde en 1963 Delattre Levivier France (DLF).

La Société d’études et de montage pour l’Afrique (SDEMA) devient en 1970 Delattre Levivier Maroc (DLM). C’est à cette époque que Jean-Claude Bouveur rejoint l’aventure comme cadre supérieur et décroche de nombreux marchés pour l’entreprise, avec notamment le leader des engrais OCP et différentes cimenteries qui s’installaient au Maroc à l’époque.

Descente aux enfers

En 1988, Delattre Levivier France sort du capital de DLM « suite à la faillite de Creusot-Loire, son actionnaire majoritaire en France », rappelait le document d’introduction du groupe à la Bourse de Casa, en 2008. Toujours en 1998, Jean-Claude Bouveur rachète DLM en partenariat avec des investisseurs marocains. Entretemps, DLM était devenu un fournisseur de référence pour les plus gros chantiers du Royaume.

Les ateliers installés à Ain Sebâa ont livré des groupes comme OCP, la Samir ou encore l’ONEE et les différentes centrales et dépôts pétroliers du Maroc. DLM assurait dans le milieu des années 1990 et les années 2000 la sous-traitance pour de très grands groupes et la qualité de ses prestations était saluée.

Grâce au réseau de son président et de son directeur général, l’entreprise a même décroché plusieurs marchés à l’étranger, notamment en Europe, avec un contrat avec le géant français Areva pour la participation à la construction des sites nucléaires de Marcoule et Tricastin en France. L’aboutissement de ce marché en 2010 a fait connaître l’entreprise aux grands groupes européens.

Est-ce cette « expansion » européenne qui a causé la déconfiture de DLM ? C’est ce que d’aucuns prétendent sur la place financière de Casa, évoquant sans plus de précision des factures de plusieurs centaines de millions de dirhams jamais honorées.

Dans le royaume, DLM a également rencontré ces dernières années des soucis avec d’autres clients, qui ont entraîné un rétrécissement de son carnet de commande. « Une succession de mauvaises nouvelles et de mauvaises décisions ont semé le doute en interne. Plusieurs cadres ont préféré quitter le navire avant que l’ensemble ne coule », nous explique un ancien cadre de l’entreprise. La fin de l’année 2020 a d’ailleurs  été marqué par des grèves de salariés réclamant leurs rémunérations.

Les activités subsahariennes à la peine

Au début des années 2010, DLM avait pu profiter des tournées royales à travers le continent pour étendre son réseau et promouvoir son savoir-faire. L’entreprise marocaine s’est ainsi installée à en 2013 en Côte d’Ivoire et en République du Congo à travers le rachat de Gema Construct (Geco). Sur le continent, DLM s’est plus particulièrement développé aux côtés des sociétés minières grâce à la réalisation d’unités de broyage, de convoyeurs et de stations de concassage. L’entreprise a notamment travaillé avec Areva au Niger et au Congo, où elle a également construit en 2008 une plateforme pétrolière offshore pour le compte du groupe Perenco.

Mais depuis 2018, la filiale ivoirienne de DLM connait sensiblement les mêmes difficultés que la maison-mère. « L’ensemble de l’édifice souffre et les filiales sont un peu délaissés », conclut notre banquier.