Politique

Des campus du Caire aux grottes de Kandahar, la route du jihad d’Ayman al-Zawahiri

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Oussama Ben Laden (à gauche) est à côté d’Ayman al-Zawahiri, pendant une interview avec le journaliste pakistanais Hamid Mir dans un lieu tenu secret en Afghanistan.

Oussama Ben Laden (à gauche) est à côté d'Ayman al-Zawahiri, pendant une interview avec le journaliste pakistanais Hamid Mir dans un lieu tenu secret en Afghanistan. © Visual News/Getty Images/AFP

Il y a dix ans, jour pour jour, Oussama Ben Laden est tué par des forces spéciales américaines, à Abbottabad au Pakistan. Son successeur à la tête d’Al-Qaïda, l’Égyptien Ayman al-Zawahiri, bien que beaucoup moins charismatique, a longtemps été le véritable idéologue de l’internationale jihadiste.

À l’âge où on commence tout juste à s’interroger sur son avenir, un jeune Égyptien, du haut de ses quinze ans, met sur pied une cellule clandestine des Frères musulmans dans son lycée. Ayman al-Zawahiri n’est pas de ces adolescents exaltés dont l’engagement procède davantage d’un besoin de reconnaissance que de réelles convictions. Tout au long de sa vie, il traversera la planète pour implanter des cellules un peu partout, fondera et dirigera le mouvement terroriste qui, au sommet de son pouvoir, les chapeautera toutes : Al-Qaïda. L’homme, aujourd’hui terré quelque part entre l’Afghanistan et le Pakistan, n’est plus qu’un vieillard chenu régulièrement donné pour mort et moqué par une partie de la sphère jihadiste. Cette dernière lui doit pourtant beaucoup.

Le cadavre de Sayyid Qutb se balance au bout d’une corde, ce 29 août 1966. Le jour même de l’exécution de l’idéologue des Frères musulmans, ordonnée par Nasser, Ayman al-Zawahiri, encore lycéen, décide d’entrer en islamisme. Pour toute une partie de sa génération, la condamnation à mort de Qutb constitue un événement fondateur. Il marque le début d’un schisme profond au sein des Frères musulmans égyptiens, divisés entre tenants de la violence et partisans de la politique des « petits pas ». Ces derniers se regroupent autour de la vieille garde frériste, incarnée par Hassan al-Hudaybi et Omar Telmassani et qui, en butte à la répression nassérienne, est soucieuse d’offrir au pouvoir des gages de modération.

La pendaison de Sayyid Qutb marque le début d’un schisme profond au sein des Frères musulmans égyptiens

Une compromission inacceptable pour la jeune garde admirative de l’œuvre de Sayyid Qutb, et qui fait pour la première fois l’expérience de la prison et de la torture dans les années 1960, aux côtés de l’idéologue charismatique : « Les tortures qu’ils subissent font naître parmi les détenus les plus jeunes l’idée du takfir, l’excommunication : ne peuvent être musulmans selon eux ni leurs tortionnaires ni les gouvernants qui commandent à ces tortionnaires, ni le peuple qui ne se révolte pas contre ces gouvernants injustes. » (Gilles Kepel, Le Prophète et Pharaon). Cette conception élargie du takfir fait sauter les verrous théoriques de la violence religieuse.

Gourou respecté

À l’islamisation de la société par le bas, privilégiée par le canal historique du mouvement frériste, les militants plus verts, qui se conçoivent comme une avant-garde islamique, préfèrent la déstabilisation et, pourquoi pas, le renversement des régimes impies de la région, selon les préconisations de Sayyid Qutb. L’islamisme radical est né, Ayman al-Zawahiri en sera durant près de quarante ans l’un des gourous les plus respectés. C’est lui, alors qu’Oussama Ben Laden n’est qu’un Saoudien de la jeunesse dorée avec des idées assez peu fermes, qui définit réellement l’orientation et la stratégie d’Al-Qaïda : « Ben Laden avait des références islamistes, mais n’avait rien contre les différents régimes arabes. Quand Ayman a rencontré Ben Laden, il a suscité chez lui une véritable révolution », raconte Montasser al-Zayat, ancien avocat égyptien de Zawahiri.

Pourtant, rien ne laisse présager une telle carrière dans le terrorisme international chez ce garçon timide, poli et brillant, issu d’une famille de vénérables notables cairotes. Les bagarres entre copains, les parties de foot à même le bitume ? Il leur préfère les sobres délices des bibliothèques. D’ailleurs sa morphologie chétive l’exclut d’office des activités turbulentes des gros bras de la cour de récré.

Une séquence télévisée prise le 17 juin 2005 sur la chaîne d’information Al-Jazeera basée au Qatar montre Ayman al-Zawahiri, prononçant un discours.

Une séquence télévisée prise le 17 juin 2005 sur la chaîne d’information Al-Jazeera basée au Qatar montre Ayman al-Zawahiri, prononçant un discours. © AL-JAZEERA/AFP

Élevé dans le quartier bourgeois et cosmopolite de Maadi, dans la banlieue de la capitale égyptienne, petit-fils du directeur de l’université du Caire et fondateur de celle du roi Fahd en Arabie saoudite, petit neveu du grand imam de la mosquée d’Al-Azhar, Ayman est loin de l’adolescent livré à lui-même. Du côté de son père, professeur de pharmacologie, les Zawahiri forment une dynastie médicale qui compte nombre de chirurgiens, de dermatologues et autres pharmaciens de renom. La famille de la mère, les Azzam, participe de longue date aux affaires politiques de l’Égypte, le plus souvent du côté de l’opposition.

Les Zawahiri forment une dynastie médicale qui compte nombre de chirurgiens, de dermatologues et autres pharmaciens

Son nationalisme anti-britannique vaudra même quelques jours de détention à son grand-oncle Mahfouz Azzam, dans les années 1940. Les parents d’Ayman forment un couple d’une religiosité peu ostentatoire, dans un quartier qui compte plus d’églises que de mosquées. Si certains membres de la famille, surtout du côté de la mère, professent des idées anti-coloniales, nulle trace d’un anti-occidentalisme en tant que tel. Le petit Ayman lui-même est un grand amateur des films Disney, que son père l’emmène voir dans le ciné-club du quartier chaque fois qu’il veut récompenser son fils pour ses résultats scolaires – terminer premier de la classe relève de la routine pour le futur numéro un d’Al-Qaïda.

La famille ne s’intègre pas pour autant dans cet univers très britannisé, hérissé de cours de tennis et de terrains de cricket. Ayman est inscrit à l’école publique, située à l’opposé du Victoria College qui a vu passer l’acteur Omar Sharif, l’intellectuel Edward Saïd ou encore le roi Hussein de Jordanie. La famille n’est pas étrangère à Sayyid Qutb. Ce dernier fut dans les années 1930 le professeur de grammaire arabe de Mahfouz Azzam, l’oncle d’Ayman, qui écrira plus tard dans l’éphémère revue des Frères musulmans, dirigée dans les années 1950 par l’idéologue frériste.

Déclin du nationalisme arabe

L’humiliation des armées arabes lors de la guerre des Six Jours, quelques mois après l’exécution de Qutb, va accélérer la déferlante islamiste dans le monde arabe. Beaucoup ont le sentiment d’avoir été vaincus par le monde moderne et trahis par des élites incompétentes et corrompues. Si les musulmans ont été battus par les Juifs, c’est parce qu’ils ont tourné le dos à l’islam, notamment en confiant leur destin à des despotes sécularistes issus du nationalisme arabe : c’est en quelques mots la position du jeune Ayman et de ses camarades de la cellule clandestine.

Leur action est pour le moment inoffensive, et relève davantage d’un groupe de réflexion de lycéens que d’une véritable organisation subversive. Partout dans le pays, de semblables cellules clandestines se forment, très influencées par les idées qutbistes, et souvent inconscientes de l’existence des unes et des autres.

À la mort de Nasser en 1970, Anouar al-Sadate a la lourde tâche de succéder au guide charismatique. Ce fils de paysans de Haute-Egypte n’éprouve aucune sympathie pour le camp soviétique, et a besoin d’alliés pour contrer l’influence des marxistes et des fidèles à Nasser. Son regard se tourne naturellement vers les Frères musulmans, dont une bonne partie des membres croupissent en prison.

Inconscient du danger que représente la frange radicalisée du mouvement, il leur promet la fin de la répression en échange de leur soutien politique. Des milliers de militants islamistes sont libérés. Dans la terminologie des éléments les plus radicaux, il faut d’abord défaire « l’ennemi proche » – les régimes arabes nationalistes responsables des défaites contre Israël – avant de s’attaquer à l’Occident.

À partir de 1973, ces islamistes qui refusent de se contenter de la prédication se regroupent au sein de la Gamaa al-islamiyya, que rejoint aussi la cellule d’Ayman al-Zawahiri. L’organisation connait un succès foudroyant sur les campus, où costumes à l’occidentale et robes courtes laissent peu à peu la place aux barbes longues et aux niqabs. C’est dans cette atmosphère que Zawahiri passe ses années d’études de médecine. Lui et son groupe sont devenus très actifs sur le campus de l’université du Caire. Abdallah Schleifer, Juif américain, un temps proche des idées marxistes puis converti à l’islam, est témoin de l’évolution du jeune Ayman et de son basculement dans le salafisme.

À partir de 1973, les islamistes qui refusent de se contenter de la prédication se regroupent au sein de la Gamaa al-islamiyya

Ami de Mahfouz Azzam, le grand-oncle d’Ayman, il rencontre le jeune militant. Ce dernier lui fait visiter son campus, où les progrès de l’islamisme sont patents. Ayman se félicite de la pénétration de ses idées au sein des élites de la nation. Dubitatif, Abdallah Schleifer fait remarquer que ces mêmes facultés – médecine et ingénierie – étaient des bastions du marxisme vingt ans plus tôt : « Quand tu parles, j’ai l’impression d’être de retour au parti [communiste], pas d’être avec un musulman traditionnel », lâche-t-il à Zawahiri.

L’aventure afghane

Ce dernier n’en poursuit pas moins son chemin, sort diplômé en 1974, commence sa carrière de chirurgien et épouse une fille de la bonne bourgeoisie cairote en 1978. Il rejoint l’organisation du jihad islamique à la fin des années 1970. Le mouvement est lui aussi chapeauté par la Gamaa, et se montre plus explicitement encore consacré au renversement du régime égyptien. Pour l’heure Ayman al-Zawahiri passe encore sous les radars des autorités égyptiennes. « Ma relation avec l’Afghanistan a débuté à l’été 1980 sur un coup du sort », écrit Zawahiri dans ses Mémoires.

L’invasion soviétique a alors commencé il y a quelques mois, provoquant des vagues de réfugiés afghans. Le directeur d’une clinique du Caire, Frère musulman, propose à Ayman de l’accompagner au Pakistan pour soigner les réfugiés. Ayman accepte tout de suite et gagne Peshawar sous l’égide du Croissant-Rouge. La ville pakistanaise est alors une véritable jungle : marchands d’armes et trafiquants d’opium tiennent les rues de ce qui commence à devenir la base arrière du jihad en Afghanistan. Un jeune Saoudien fait régulièrement la navette entre Peshawar et son pays, d’où il rapporte des valises de dollars destinés à financer la résistance contre les Russes. On aura reconnu Oussama Ben Laden. Les deux futurs dirigeants d’Al-Qaïda ne se connaissent pas encore.

Durant les quatre mois passés dans la zone, Zawahiri est le témoin du courage des moudjahidine, qui combattent les troupes russes avec de vieux fusils de la première guerre mondiale. Les premiers missiles Stinger américains n’arriveront qu’à partir de 1986. Zawahiri est piqué : affublé d’un costume traditionnel pakistanais, il rentre en Égypte promouvoir le jihad afghan. Si les Russes sont l’ennemi du moment, l’Amérique n’est pas pour autant perçue comme un allié. Lors d’une discussion avec Abdallah Schleifer, l’ami converti de son oncle, ce dernier s’indigne : « Comment peux-tu comparer l’URSS et l’Amérique, où les musulmans sont libres de pratiquer leur foi ? »

« La conversation s’est mal terminée, se souvient Schleifer. Dans nos précédents débats, une plaisanterie venait à propos détendre l’atmosphère. J’avais maintenant le sentiment qu’il ne s’adressait plus à moi, mais à des centaines de milliers de personnes. » Zawahiri perçoit le jihad afghan « comme un entraînement de la plus grande importance pour préparer les moudjahidine à mener leur combat contre la superpuissance américaine. »

En attendant, l’évolution de la politique extérieure égyptienne semble donner raison aux qutbistes : Sadate est en train de signer la paix avec Israël, et les Frères musulmans sont priés de taire leurs objections. Les différentes cellules de la Gamaa sont réprimées, le niqab interdit sur les campus, les associations religieuses étudiantes dissoutes. Certains militants islamistes commencent à accuser le président égyptien d’apostasie, ce qui implique que son « sang est licite ». En clair, le meurtre du président égyptien est religieusement fondé.

Première apparition publique

Zawahiri espère renverser le pouvoir et recrute à cet effet des officiers, dont le commandant Qamari à qui il délègue une bonne partie de la direction de la cellule de Maadi. Mais c’est une autre cellule du Jihad islamique qui se chargera de l’assassinat de Sadate, le 6 octobre 1981, lors d’un défilé militaire. Arrêté, Zawahiri prétend n’avoir été mis au courant de l’action, qu’il aurait jugé prématurée et mal préparée, seulement quelques heures avant l’événement. Il n’en est pas moins inculpé, avec près de 300 autres militants islamistes.

« J’avais maintenant le sentiment qu’il ne s’adressait plus à moi, mais à des centaines de milliers de personnes »

Lors de leur jugement, le 4 décembre 1982, il est désigné comme porte-parole par ses camarades. C’est la première fois qu’il est filmé. Le monde découvre un homme de trente-et-un an à la barbe noire et fournie, regard coléreux, s’exprimant dans un anglais maîtrisé quoique teinté d’un fort accent arabe : « Nous voulons parler au monde entier. Qui sommes-nous ? Pourquoi nous ont-ils enfermés ici ? Que voulons-nous dire ? Nous sommes des musulmans qui avons foi dans notre religion, à la fois comme idéologie et comme praxis. Par conséquent, nous avons fait de notre mieux pour établir un État et une société islamiques. » À chacune de ses pauses, ses compagnons s’exclament : « L’armée de Muhammad est de retour ! »

À sa sortie de prison en 1984, Zawahiri est un radical endurci. Trois ans d’humiliations et de tortures – pour certaines particulièrement ignominieuses – ont fait de lui une bombe à retardement. Pour l’heure, il faut quitter l’Égypte. Direction Peshawar, à nouveau, où le rejoignent des membres du Jihad islamique égyptien. Zawahiri trouve une ville encore plus anarchique que celle qu’il a quittée quelques années plus tôt. L’argent américain coule désormais à flots et on y croise marchands d’armes, barbouzes venus des quatre coins du monde, agents des services pakistanais, seigneurs de guerre afghans et jeunes exaltés candidats au martyr. Un Palestinien s’est installé dans la ville, Abdallah Azzam.

Il organise, finance et dirige le flux des jihadistes arabes désireux de combattre en Afghanistan et jouit d’un prestige considérable, d’autant qu’il a réussi à s’adjoindre Oussama Ben Laden qui entretient sa petite entreprise de mort. Zawahiri n’a aucune envie d’être sous les ordres de Azzam, dont il veut casser le monopole sur les moudjahidine arabes. Son premier objectif est de mettre la main sur le jeune Saoudien qu’il entoure peu à peu de ses fidèles. Une guerre sourde entre moudjahidine arabes se joue alors. Mais l’Égyptien a un avantage sur le Palestinien : Ben Laden a une pression artérielle trop basse, et c’est Zawahiri qu’il appelle pour venir le soulager.

La matrice d’Al-Qaïda

Les deux hommes ne pouvaient mieux se trouver : tous deux sont issus des classes bourgeoises de leur pays et de familles prestigieuses dans le monde arabe, Zawahiri a besoin d’argent et de contacts, ce dont ne manque pas Ben Laden. Le Saoudien, jeune idéaliste manquant de réflexion stratégique, est lui à la recherche d’une orientation idéologique précise, que l’expérience de propagandiste de Zawahiri lui fournira.

Zawahiri a besoin d’argent et de contacts, ce dont ne manque pas Ben Laden, qui est lui à la recherche d’une orientation idéologique

Libérer l’Afghanistan de la présence soviétique n’est pas l’objectif réel de Zawahiri : il voit plutôt le pays comme une base arrière pour mener un jihad mondial, en Égypte et dans d’autres pays musulmans. L’organisation de Abdullah Azzam le gêne. Il diffuse une rumeur selon laquelle le Palestinien travaillerait main dans la main avec les services américains : le 24 novembre 1989, la voiture du leader jihadiste explose. Ben Laden est enfin tout à lui. La matrice d’Al-Qaïda est en place. Le départ des troupes soviétiques referme pour un temps la parenthèse afghane.

Peu après, le président irakien Saddam Hussein envahit le Koweït. Ben Laden propose son aide à la monarchie saoudienne, rejetée avec dédain. Les Saoud préfèrent se tourner vers Washington. Une solution intolérable pour Oussama Ben Laden dont l’anti-occidentalisme est davantage ancré que chez Zawahiri. La rupture avec son pays est consommée, il part pour le Soudan. Ben Laden se consacre pour un temps à des projets d’infrastructures, investissant dans la construction d’un aéroport et d’autoroutes.

Zawahiri, qui cherche lui à réorganiser le Jihad islamique, suit sa vache à lait avec quelques dizaines de ses partisans. Les temps sont durs pour l’Égyptien, qui maugrée contre le manque de soutien de Ben Laden. Il envoie ses fidèles lever des fonds partout dans le monde, sans grand succès. Zawahiri se rend même aux États-Unis, dans la Silicon Valley, où il s’adresse à la communauté musulmane de Santa Clara et San Jose en prétendant représenter le Croissant-Rouge koweïtien.

Le docteur Ali Zaki, membre éminent de la communauté à San Jose, chargé de guider l’Égyptien pendant son tour américain, se souvient : « Nous avons parlé des enfants et des fermiers blessés à cause des mines russes. » Sur le plan financier, le voyage est un échec. Zawahiri comprend qu’il n’arrivera à rien sans son financier saoudien, et incite plusieurs de ses fidèles à passer du Jihad islamique à Al-Qaïda.

Une décision qui ne plaît pas à tous, tant la méfiance vis-à-vis de Ben Laden et de son engagement dans la cause jihadiste est grande. Mais nécessité fait loi, et la plupart forment les premiers rangs de la nouvelle organisation. À l’époque, le principal état qui fournit armes et assistance à Al-Qaïda n’est pas une monarchie du Golfe, mais l’Iran, notamment via le Hezbollah. Ce soutien originel explique en partie pourquoi l’organisation terroriste ne s’en est jamais pris explicitement aux chiites et à la République islamique, devenue aujourd’hui l’un des ennemis principaux de la sphère jihadiste sunnite.

Zawahiri met en place une structure de cellules strictement autonomes, qui permet de garder secrets les projets du groupe en cas d’arrestations

L’année 1993 marque le début d’une vague d’attentats et d’attaques menées depuis le Soudan et pensées par Zawahiri, dont celle contre le ministre de l’Intérieur égyptien, qui ratera sa cible mais fera une vingtaine de morts. La tête pensante d’Al-Qaïda innove : il a recours en masse aux attentats-suicides et fait filmer les vœux de martyr des terroristes avant leur passage à l’acte. Surtout, il met en place une structure de cellules strictement autonomes, qui permet de garder secrets les projets du groupe en cas d’arrestation. Une double tentative d’assassinat du président égyptien Hosni Moubarak puis un attentat extrêmement meurtrier contre l’ambassade d’Égypte à Islamabad décident les services égyptiens à agir avec plus de détermination contre le mouvement.

Deux enfants de proches de Zawahiri sont attirés, drogués, violés et filmés. La vidéo de leur supplice les oblige à coopérer contre leurs parents, ces derniers pouvant fort bien les mettre à mort pour laver l’humiliation. Les informations qu’ils fournissent permettent d’arrêter de nombreux jihadistes. Ils sont ensuite utilisés pour piéger Zawahiri : le plan est de leur fournir une valise pleine d’explosifs avec mission de s’approcher le plus possible du dirigeant jihadiste. Mais les services soudanais découvrent le complot et sauvent la vie de Zawahiri. Les deux enfants sont arrêtés, remis à Zawahiri qui déclare vouloir les interroger. En réalité, il organise un procès et les fait exécuter. C’en est trop pour les autorités soudanaises, qui subissent déjà une pression internationale croissante pour cesser d’abriter l’organisation terroriste.

« Contre les Juifs et les croisés »

Ben Laden, Zawahiri et leur centaine de fidèles sont expulsés du territoire soudanais. On perd la trace de l’Égyptien durant ces années difficiles. On l’aperçoit successivement au Yémen, en Suisse, en Bosnie, en Hollande, en Malaisie, à Singapour, ou à Taïwan. On le retrouve en Tchétchénie, où il espère établir une nouvelle base du jihad mondial, avant de passer au Daghestan. Il est arrêté par les Russes pour détention d’un faux passeport soudanais et, malgré ses protestations, est emprisonné six mois. Il sort de ce pathétique tour du monde plus affaibli que jamais, et n’a d’autre choix que de rejoindre Ben Laden, retourné en Afghanistan après l’aventure soudanaise. Le Saoudien a grandi, et n’est plus disposé à se laisser dicter la stratégie à mener.

New York, Londres, Madrid, Bali… les années 2000 sont rythmées par les attentats de l’organisation jihadiste

À partir de 1996, il impose comme cible prioritaire du groupe jihadiste l’Amérique et les intérêts occidentaux. Al-Qaïda s’affiche désormais comme le « front islamique international du jihad contre les Juifs et les croisés ». L’insistance sur ces nouveaux objectifs attirent l’attention de la CIA qui partout traque les cellules montées par Zawahiri.

L’arrestation des membres d’une cellule albanaise en 1998 et leur extradition vers l’Égypte lance les hostilités. Zawahiri déclare alors dans un journal arabe basé à Londres que « le message envoyé par les Américains a été reçu, et la réponse, en cours de préparation avec l’aide de Dieu, sera écrite dans le seul langage qu’ils comprennent ». Le lendemain, deux attentats simultanés contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie font plus de 200 morts. Les Américains répliquent en envoyant des missiles Tomahawk vers les grottes afghanes où ils supposent que se terrent les militants islamistes : l’opération est un fiasco.

Loin de toucher les cibles visées, l’un des Tomahawk atterrit sans même exploser. Selon des sources russes, il aurait été récupéré et revendu à la Chine pour 10 millions de dollars, somme qui a permis de financer des actions en Tchétchénie. L’épisode fait de Ben Laden une figure légendaire pour tout ce que le monde compte d’anti-américains. L’engrenage qui mènera au 11-Septembre est enclenché. New York, Londres, Madrid, Bali… les années 2000 sont rythmées par les attentats de l’organisation jihadiste, jusqu’à la mort de Ben Laden en 2011.

La mort du leader saoudien fait de Zawahiri le numéro un de l’organisation internationale, et l’oblige à incarner un rôle qui lui sied mal. Sa vieillesse, son absence de charisme, son isolement quelque part entre l’Afghanistan et le Pakistan, mais surtout l’émergence d’une nouvelle génération de jihadistes peu disposés à écouter les conseils d’un homme perçu comme dépassé, ont plus sûrement neutralisé l’influence de l’Égyptien que les frappes américaines. La guerre civile syrienne et l’émergence de Daech mettra en évidence la perte de vitesse du vieil Égyptien et de son organisation.

La guerre civile syrienne et l’émergence de Daech mettra en évidence la perte de vitesse du vieil Égyptien

Zawahiri continue pendant quelques années à suivre les événements et à prodiguer des conseils d’unité aux différentes mouvances jihadistes qui se livrent une guerre de rivalité acharnée. Dans le vide : Daech a montré depuis longtemps qu’elle n’avait que faire de ses ordres, et Jabhat al-Nosra (devenue depuis Hayat Tahrir al-Cham), plus fidèle à la ligne tracée par le vieil égyptien, s’est débarrassé en 2016 de sa pesante tutelle.

Récemment donné pour mort, il est apparu dans une vidéo diffusée à la mi-mars pour appeler les musulmans rohingyas de Birmanie à prendre les armes contre le régime birman. Rien dans la vidéo ne permet pourtant de confirmer qu’il est bien en vie. Au Sahel et au Maghreb, si les groupes jihadistes importants sont toujours liés à Al-Qaïda central, le vieil Égyptien ne semble pas en mesure de les contrôler étroitement. Les petites cellules n’ont plus besoin de leur souche.

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