Politique économique

Exclusif – Tunisie : le « new deal » que Hichem Mechichi promet à Washington

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 30 avril 2021 à 14h36
Le 12 avril 2021, Hichem Mechichi avait signé un mémorandum portant sur les questions sécuritaires avec l’ambassadeur des États-Unis à Tunis, Donald Blome.

Le 12 avril 2021, Hichem Mechichi avait signé un mémorandum portant sur les questions sécuritaires avec l'ambassadeur des États-Unis à Tunis, Donald Blome. © Noureddine Ahmed/Shutterstock/SIPA

Subventions, rente, actionnariat public… Le chef du gouvernement tunisien est prêt à briser bien des tabous dans ses discussions avec l’administration Biden, le FMI et la Banque mondiale.

Se présenter devant les grands argentiers en conquérant, et non en quémandeur désespéré. C’est l’état d’esprit que le chef du gouvernement tunisien, Hichem Mechichi, et son équipe veulent garder tout au long leur séjour américain, prévu du 3 au 9 mai.

Ils y rencontreront des dirigeants du FMI, de la Banque mondiale, du département d’État et des investisseurs. « Cette fois, la Tunisie se déplace avec une véritable volonté politique, assène Abdessalem Abbassi, conseiller économique de Hichem Mechichi. Nous ne venons pas les mains vides, espérant une manne financière. Nous présenterons des mesures déjà en cours ou à venir très prochainement. Que nous ayons ou non un accord de financement, nous ferons ces réformes. »

La Tunisie a formellement fait une demande de financement auprès du FMI le 23 avril. Le budget 2021 prévoit des emprunts d’un montant de 7,2 milliards de dollars (6 milliards d’euros), dont 5 milliards d’emprunts extérieurs.

Kristalina Georgieva et David Malpass

Outre Hichem Mechichi, la délégation comptera aussi Marouane el-Abassi, le gouverneur de la Banque centrale ; Moez el-Mokaddem, le chef de cabinet de Mechichi ; Zakaria Belkhoja, conseiller auprès du chef du gouvernement et Abdessalem Abbassi.

Les six axes de ce programme de réformes que l’équipe présentera notamment à Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI, et à David Malpass, président de la Banque mondiale, sont peu ou prou les mêmes promis par les différents gouvernements depuis des années : libération de l’économie, amélioration de la collecte fiscale, refonte des politiques de subventions, rationalisation de la fonction publique, amélioration de la gouvernance des entreprises publiques et stimulation des investissements.

Le choc réside dans la teneur de ces mesures et le calendrier serré proposé. Dès juin, les subventions sur les produits alimentaires (pain, huile, farine, sucre, etc.) seront graduellement supprimées, pour disparaître totalement d’ici deux ans.

L’objectif est de remplacer ces subventions jugées coûteuses et non équitables car elles profitent à tous les ménages par un versement en cash directement aux familles les plus défavorisées.

La fin des aides non conditionnées érigée en « priorité absolue »

Pour éviter une nouvelle « émeute du pain » (manifestations contre l’augmentation du prix du pain ayant provoqué la mort d’une centaine de Tunisiens en décembre 1983 et janvier 1984 avant que Bourguiba n’annule la réforme), les ménages pourront s’inscrire sur une plateforme (encore à créer) afin de bénéficier de l’aide. Charge ensuite à l’administration de filtrer les profils économiques des inscrits pour éviter les abus.

Seuls les ménages déclarant leurs impôts seront les bénéficiaires de l’aide, ce qui devrait augmenter sensiblement les revenus de l’État, car nombre de particuliers (et d’entreprises) fraudent actuellement l’administration fiscale.

Le plafonnement de l’augmentation du prix mensuel du carburant, également subventionné, est passé de 2 % à 5 % au mois d’avril. « Le taux de 5 % est supérieur aux préconisations du FMI, preuve que nous sommes déterminés dans notre politique », insiste Abdessalem Abbassi, rompu au dialogue avec les instances internationales, lui qui a été, entre autre, consultant auprès de la Banque mondiale et la FAO.

La fin des aides non conditionnées, qui représentent 20 % des dépenses budgétaires en 2019, est une priorité absolue du gouvernement.

Simplifier le lancement des activités économiques

À la mi-avril, Hichem Mechichi a autorisé par décret les grandes surfaces à vendre du tabac. Jusqu’ici, la vente était réservée au quelque 14 000 points de vente enregistrés. Du fait du prix élevé des cigarettes, le marché de la contrebande représente entre 20 % et 50 % du secteur.

Ce décret est la première pierre d’une stratégie plus globale qui veut mettre à bas l’« économie de rente », villipendée par le représentant de l’Union européenne en Tunisie, Patrice Bergamini, à son départ en juillet 2020. Le document de travail de l’équipe de Mechichi prévoit ainsi « le démantèlement de 90 % des autorisations administratives » indispensables aujourd’hui à la mise en place d’une activité économique.

Un projet de loi sera prochainement présenté à l’assemblée pour supprimer l’accord préalable du gouverneur pour l’implantation d’un investisseur étranger dans une région.

Les procédures d’investissements étrangers feront aussi l’objet d’une simplification. L’exécutif estime que 5 milliards d’euros de projets sont actuellement bloqués du fait de barrières administratives. Le rôle des nombreuses institutions de promotion de l’investissement (Cepex, TIA, FIPA, APII) devrait être révisé en ce sens.

Le dossier BFT écarté des discussions

Abdessalem Abbassi promet aussi que l’État cèdera ses participations dans les sociétés où il est actionnaire minoritaire. Il s’agit surtout des banques mixtes de développement : BTL (banque tuniso-libyenne), BTK (banque tuniso-koweitienne), BTE (banque de Tunisie et des Émirats), Stusid Bank (en partenariat avec le Royaume d’Arabie Saoudite).

Les modalités de cession sont à l’étude. L’argent récolté servira à alimenter un fonds de restructuration des entreprises publiques jugées prioritaires. La liste de ces dernières est en cours d’élaboration en concertation avec le syndicat ultra-dominant, l’UGTT. À noter que le cas très délicat de la BFT (Banque franco-tunisienne) est à part.


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Le litige actuellement examiné par le Cirdi (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, filiale de la Banque mondiale), dans lequel l’État tunisien pourrait être condamné à verser un milliard de dollars, est jugé trop sensible pour faire partie des discussions à Washington.

Tous les voyants sont dans le rouge pour la Tunisie

Fort de ces mesures libérales, en place ou à venir, Hichem Mechichi compte obtenir un satisfecit du FMI, ce qui permettrait au chef du gouvernement de négocier des prêts à taux intéressant auprès des autres bailleurs, Banque mondiale et administration américaine. L’hypothèse d’une rencontre avec Dominique Strauss-Kahn, l’ancien responsable du FMI, est écartée par l’entourage de Mechichi.

Si l’équipe tunisienne devrait obtenir l’oreille attentive et bienveillante des interlocuteurs, « ce sont les chiffres qui guident les décideurs du FMI, pas les bonnes volontés. Et tous les voyants sont dans le rouge pour la Tunisie », prévient un expert, qui précise que, dans la délégation, seul Marouane el-Abassi a la carrure pour réellement négocier avec le Fonds monétaire international, l’étape clé du séjour.

Tensions politiques

Les ennuis pourraient surgir également au retour. Les Tunisiens pourraient mal accepter cette thérapie de choc. Le cabinet de Mechichi assure que le dialogue a été au cœur de la méthode, rappelant les accords signés avec l’UGTT le 31 mars et l’Utica, le principal syndicat patronal, le 7 avril.

Mais la société civile regrette, elle, ne pas avoir été invitée à ces négociations. I Watch, le partenaire de Transparency International en Tunisie, a exigé mercredi du gouvernement qu’il publie les points de négociations avec les bailleurs internationaux.

La « volonté politique inflexible » risque de se heurter à une opposition tout aussi inflexible, renforcée par les tensions politiques et l’aggravation de la pandémie de la Covid-19.

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