Politique

Algérie : qui est Nourredine Heddar, l’homme qui prétend avoir vendu des armes au MAK ?

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Mis à jour le 30 avril 2021 à 13:59

Portrait de Nourredine Heddar, à la télévision publique algérienne, le 26 avril 2021. © Haddar Nour Eddine © DOC TV A3 via YOUTUBE

À Souamaâ, village d’origine de l’homme qui déclare avoir fourni des armes au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), des habitants témoignent.

Accroché à un flanc verdoyant du massif du Djurdjura, à une trentaine de kilomètres de la ville de Tizi-Ouzou, le petit village de Souamaâ somnole ce mardi 27 avril 2021, à la fin d’une journée très ensoleillée.

Ici, tout le monde se connait, et l’étranger est vite repéré. Il suffit d’évoquer le nom de Nourredine Heddar pour qu’aussitôt les sourires se figent et laissent place au silence et à la méfiance. Les regards des villageois sont fuyants, les réponses évasives : « désolé, je ne suis pas d’ici », « non, je ne le connais pas » ou encore « ce nom ne me dit rien ».

Qui est donc Nourredine Heddar, cet homme qui est soudainement apparu à la télévision nationale, le 26 avril, pour « s’avouer » trafiquant d’armes au profit du MAK, et qui est originaire de Souamaâ ?

Complot et démantèlement

Né en juin 2001, après les événements sanglants en Kabylie qui ont fait 126 morts, le MAK est dirigé par l’ex-chanteur et homme politique Ferhat Mehenni. Ce mouvement, qui est passé de la revendication d’un statut autonome pour la Kabylie à celui de l’indépendance, est dans le collimateur des autorités depuis plusieurs années.

Une semaine s’est écoulée entre son arrestation et son apparition à la télévision

Ce 25 avril, le ministère algérien de la Défense publiait un communiqué évoquant « une dangereuse conspiration ciblant l’Algérie, fomentée par le MAK ». Le ministère souligne qu’une opération menée à la fin du mois de mars 2021 par les services de sécurité a permis « le démantèlement d’une cellule de partisans du MAK impliqués dans la planification d’attentats et d’actes criminels lors des marches et des rassemblements populaires dans plusieurs régions du pays, en sus de la saisie d’armes de guerre et d’explosifs destinés à l’exécution de ses plans ».

Le lendemain, dans un extrait vidéo d’une cinquantaine de secondes, Nourredine Heddar est présenté à la télévision nationale comme « un ex-militant du MAK passant aux aveux ». L’homme affirme avoir été chargé par le MAK de leur procurer des armes. « Moi, je cherche et là où je trouve des armes, je négocie, j’achète et je prends une commission de 5 à 10 millions de centimes pour moi et mes amis, dit-il, ajoutant que Ferhat Mehenni, le leader du MAK, recevait de l’argent de partout », et que récemment encore « il disposait de 186 millions de dinars » (1,15 million d’euros).

Dans son village à Souamaâ, il faut un peu de temps pour que la confiance s’installe et que les langues se délient. La sulfureuse réputation de Nourredine Heddar dans la région ne facilite pas les épanchements. De la case prison à la case télévision, une petite semaine seulement s’est écoulée entre son arrestation par les services de sécurité pour une sombre affaire de drogue et de port d’arme et son apparition sur le petit écran comme « terroriste et marchand d’armes ».

Cousu de fil blanc ?

Originaire de Souamaâ et membre du MAK, installé depuis quelques années en France, Omar (son nom a été changé) s’offusque que l’on colle l’étiquette du MAK à « un repris de justice multirécidiviste » avec autant de désinvolture. « Il n’a jamais été du MAK. À aucun moment de sa vie ! Si c’était le cas, les services de sécurité, qui filment systématiquement toutes nos activités publiques, auraient publié des photos ou des vidéos de lui dans les manifs pour prouver son appartenance à notre mouvement. »

« La réalité est qu’il était en prison pour des affaires de kidnapping, cambriolages, braquages, vol et trafic de drogue, ce qui a toujours été son métier, reprend Omar. Il est allé en prison pas moins de trois fois pour des affaires liés à ce type de délit. En 2014, il a bénéficié de la grâce présidentielle et il est venu faire campagne présidentielle pour Bouteflika dans la région. » Pour Omar, toute cette affaire est un grossier montage, « un scénario échafaudé n’importe comment contre notre mouvement qui est d’essence pacifique et démocratique ». « C’est clairement cousu de fil blanc », s’offusque le militant indépendantiste.

L’un de ses voisins, Kamel, témoigne : « Nourredine Heddar est notoirement connu comme un délinquant et un indicateur des services de sécurité mais il soignait son image : toujours poli, toujours bienveillant avec les gens du village. Son frère Abed a versé dans le banditisme bien avant lui mais Nourredine l’a dépassé très vite pour devenir le chef. Vols, cambriolages, braquages, trafic d’armes et de drogue, il faisait feu de tout bois, comme deux autres de ses frères. Leur père était gardien de château d’eau et seul leur frère aîné menait une existence paisible et rangée. »

« Il n’est pas bon d’avoir affaire à cette famille », déroule Kamel, qui rapporte une sombre histoire de relation adultérine du père de Nourredine. Selon Kamel, Nourredine et ses frères, n’acceptant pas cette relation, ont enlevé la jeune trentenaire, avant que leur père ne succombe à des blessures infligées par la sœur de la femme.

« Nourredine Heddar n’a absolument rien à voir avec ce parti »

Mahmoud, éleveur de bétail et père de trois grands garçons, raconte : « Nourredine était un beau parleur. Il soudoyait les petits écoliers et les petits jeunes de son quartier qui lui rapportaient les allées et venues et les moindres gestes de tous ceux qui l’intéressaient. Mon fils a eu des problèmes avec lui car il sortait avec son ex, et Nourredine pour se venger l’a « vendu aux gendarmes » qui l’ont arrêté sous de faux prétextes ».

Un indicateur ?

Tout en surveillant du regard ses vaches sorties prendre l’air dans le champ attenant à la maison familiale, Mahmoud continue de parler de Nourredine. « Tout le monde au village est soulagé de le savoir en prison. Personne n’ignorait ses multiples trafics. Quand il était là, ses clients et complices venaient d’un peu partout pour faire affaire avec lui », dit-il.

Toujours selon Mahmoud, ces derniers temps il ne restait plus beaucoup de clients à Nourredine : tout le monde avait acquis la certitude qu’il était une « balance ». « Nourredine a toujours joué double jeu. Après avoir vendu de la drogue ou une arme à quelqu’un, derrière son dos, il allait le moucharder à la gendarmerie. Moi, ce qui m’a vraiment étonné, c’est de l’entendre parler du MAK. Il n’a absolument rien à voir avec ce parti. »