Politique

Algérie : SOS Bab El Oued a-t-elle vraiment bénéficié d’un « financement étranger » ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Mis à jour le 30 avril 2021 à 08h48
Siège de l’association SOS culture Bab El Oued

Siège de l'association SOS culture Bab El Oued © ThalaFilmsWeb via Youtube

Cette association, très active dans le quartier populaire d’Alger, fait l’objet d’accusations de « financement étranger ». Son président, très impliqué dans le Hirak, est détenu à la prison d’El Harrach. JA a mené l’enquête.

La journée du 16 avril a viré au cauchemar pour Nacer Maghnine, président de l’association SOS culture Bab El Oued, très impliquée dans la contestation populaire. À 12h30, des policiers l’interpellent alors qu’il s’apprête à introduire la clé dans la serrure de la porte noire en fer forgé de son association, accusée de fournir des banderoles et d’autres supports de protestation aux manifestants. Après quatre jours de garde à vue, il est présenté devant le procureur du tribunal de Bainem puis placé en détention à la prison d’El Harrach.

Nacer Maghnine a été arrêté en même temps que le militant du Hirak Kamel Slimani et les activistes Kamel Deriche, Bilal Chache, Karim Athmane et Mourad Khoudja, dans les locaux de l’association. Ces derniers ont été présentés le 19 avril devant le juge avant d’être relâchés avec invitation à comparaître le 3 mai. Ils filmaient les manifestations du Hirak et postaient les vidéos sur les réseaux sociaux.

« Attroupement non-armé »

Dans la soirée du 21 avril, une perquisition effectuée par la police au siège de SOS Bab El Oued, en présence de son président, s’est soldée par la saisie de 677 banderoles, sept ordinateurs, une caméra numérique et 12 imprimantes. Le « butin » en main, la police a  diffusé des images de personnes, de dos, menottées, à côté d’une table sur laquelle était posé le matériel confisqué.

Selon le communiqué de le Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN), l’affaire concerne « une association criminelle composée de huit personnes âgées de 26 à 60 ans sous couvert d’une association culturelle, non agréée, à Bab El Oued », quartier populaire d’Alger d’où partent des cortèges de manifestants contre le pouvoir le vendredi.

Le matériel high-tech de l’association aurait été financé par « une représentation diplomatique d’un grand pays à Alger « 

Outre le grief d’atteinte à l’unité nationale et d’incitation à un attroupement non-armé, cette association aurait acquis du matériel technologique moderne grâce « au financement d’une représentation diplomatique d’un grand pays à Alger », sans que ce dernier ne soit identifié. Ledit financement aurait permis à l’association SOS Bab El Oued de « produire films et documentaires provocateurs » et « tracts appelant à la violence » durant les manifestations du Hirak.

La défense du président de l’association SOS Bab El Oued réfute cette version. Elle certifie que le dossier judiciaire ne contient que deux noms : celui de Nacer Maghnine, sous mandat de dépôt, et celui de Kamel Slimani, sous contrôle judiciaire, sans mention d’association criminelle ou de malfaiteurs. Selon la même source, il est reproché à SOS Bab El Oued de ne pas avoir renouvelé son agrément depuis 2012 et d’avoir reçu l’équivalent d’un million de dinars (environ 6 200 euros) de compte à compte de la part de la Fondation de France, un réseau philanthropique.

L’association SOS culture Bab El Oued, active depuis 1991, a tissé au fil des années un réseau de soutiens pour financer ses projets et être associée à de nombreux évènements culturels et pédagogiques organisés à Alger. La Semaine de la Francophonie, du 17 au 26 mars 2019, s’est ainsi tenue en partenariat avec les ambassades belge, canadienne et suisse ainsi qu’avec SOS Bab El Oued.

Financement tchèque

L’ambassade de la République tchèque à Alger a aussi aidé l’association à développer en 2019 le projet « Espace culture » avec un don de 500 000 couronnes tchèques (près de 20 000 euros) pour organiser des cours d’anglais, de français, de maths, d’informatique, de théâtre et d’infographie et acheter du matériel audio-visuel destiné à la réalisation de documentaires et de courts-métrages par de jeunes amateurs.

« Les jeunes sont formés aux techniques de l’audiovisuel pour réaliser des films de fictions et des documentaires sur leurs propres situations » explique l’ambassade tchèque sur son site officiel. Contacté par JA, le conseiller administratif de l’ambassade tchèque soutient que l’ambassade a « commencé à aider SOS Bab El Oued à partir de 2012 », sans davantage de précisions. « Les personnes qui s’occupaient de ce dossier sont aujourd’hui parties », affirme-t-il.

SOS culture Bab El Oued mettait également son local à la disposition de groupes de jeunes musiciens pour leurs répétitions. Natif de Bab El Oued, Nacer Maghnine est lui-même un mordu de musique. Il s’est improvisé dans les années 1980 manager de groupes de rock avant de mettre fin à cette aventure lorsque son grand frère, militaire, a été assassiné par un groupe terroriste. Après une période d’inactivité, il a lancé cet espace de résistance dans son quartier, fief des islamistes dans les années 1990.

L’association est ciblée pour son engagement envers le mouvement du Hirak »

« Tout le monde ici connaît Nacer, qui apporte beaucoup à nos enfants. L’association donne des cours de langue, organise des excursions. Son action était reconnue par l’État. Maintenant, il tombe en disgrâce parce qu’il sort manifester le vendredi », se désole Samir la quarantaine en regardant le portail de l’association, désormais fermé.

« SOS Bab el Oued est au cœur du Hirak. Ça fait vingt-et-un ans que cette association existe et maintenant on nous sort cette histoire de financement étranger  illicite. En réalité, l’association est ciblée pour son engagement envers le mouvement populaire » reprend un riverain pour qui « les images du raz-de-marée des manifestants venus chaque vendredi de Bab El Oued dérangent énormément le pouvoir ».

Kader Chouicha, le vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme estime lui que le financement étranger non-déclaré est un chef d’inculpation « inédit » qui correspond « à une nouvelle dérive, sur fond de répression tous azimuts ».

« Cela répond à une stratégie claire qui vise la criminalisation de tous les acteurs qui constituent le Hirak aujourd’hui, estime-t-il. Tous les contingents qui sortent le vendredi viennent en majorité de Bab El Oued, qui est le cœur du mouvement. On essaie d’affaiblir le quartier et de casser sa dynamique. »

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