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Diarra à coeur ouvert

| Écrit par Elimane Fall

Depuis six mois, le train de la réconciliation nationale est en marche en Côte d’Ivoire. Le Premier ministre explique pourquoi il va « arriver à la gare avec tous les passagers ». Malgré les va-t-en-guerre de tous bords.

«J’agis comme s’il était impossible d’échouer. » Le chef du « gouvernement de réconciliation nationale » de la Côte d’Ivoire n’est pas sir Winston Churchill, qu’il cite. Mais, de son long séjour à Londres à la fin des années 1960, comme représentant permanent des pays africains auprès de l’Organisation internationale du café, puis comme ambassadeur au début des années 1980, Seydou Elimane Diarra a gardé, outre un chic tout britannique, une proximité de vues avec le défunt Premier ministre de Sa Majesté. Se retrouve chez lui, la même ténacité, si ce n’est cet entêtement qui l’a toujours habité, et qui l’habite encore à l’approche de ses 70 ans, qu’il fêtera le 23 novembre.
Nommé le 25 janvier 2003, Diarra mettra près de deux mois à composer son équipe, qui n’est d’ailleurs pas complète, les ministres de la Défense et de la Sécurité n’ayant pas encore été désignés. Mais l’homme à la silhouette fragile, raide comme la pudeur, sait être patient et remettre l’ouvrage sur le métier. Si parfois la fonction modifie le comportement et peut contrarier la nature, chez lui, rien de tel. À la primature qu’il occupa dix mois durant sous la junte militaire du général Robert Gueï, de janvier à octobre 2000, et qu’il retrouve aujourd’hui, il affiche toujours la même courtoisie, les mêmes rondeurs dans le propos, la même détermination dans l’action.
Seydou Elimane Diarra est un vrai gentil, mais un faux doux, un bourreau de travail aussi, avec des journées qui commencent tôt, par une série de pompes, et se terminent tard, vers 23 heures, par le classement de ses notes destinées à la rédaction de ses Mémoires. Il s’était promis de s’y atteler plus tôt. L’histoire politique de son pays l’a rattrapé.
Quand, le 26 décembre 1999 au matin, Robert Gueï, tombeur du président Henri Konan Bédié, le convoque, il ne se doute pas qu’il va diriger la transition militaire aux côtés du général putschiste. Au contraire, il prend soin de se munir d’une trousse de voyage Air Afrique, d’une brosse à dents et de quelques vêtements, car, pense-t-il alors, il va sans doute être arrêté… Il ne retournera pas en prison, comme trente-six ans plus tôt sous Houphouët. Le général lui lance simplement au bout de l’entretien : « Je vous reverrai. » Le 4 janvier 2000, Seydou Elimane apprend qu’il est nommé à la tête de la nouvelle équipe. Il est ministre d’État chargé de la Coordination gouvernementale et de la Planification du développement. Il n’a pas été consulté, mais il ne peut se dérober, comme déjà avec Houphouët, puis Bédié, dont il déclina l’offre d’un portefeuille ministériel. Plus tard, il emménagera à la primature, ne souhaitant pas laisser le pays entre les mains d’hommes en kaki. Et confie aujourd’hui avoir « empêché beaucoup de dérives : sans moi, la situation aurait été nettement pire ».
On peut le croire sur parole. Comme on le croit lorsqu’il affirme avoir été surpris de sa nomination par le président Laurent Gbagbo. Il avait refusé de rester à son poste de Premier ministre – même pour quelques mois – quand Gbagbo, nouvellement élu à la fin octobre 2000, le lui a demandé. Cette fois, il doit accepter. De fait, les deux hommes se connaissent de longue date et s’apprécient mutuellement. Sitôt arrivé au pouvoir, Gbagbo lui confie certaines missions, dont une à Washington et New York pour plaider la cause du nouveau régime, arrivé aux affaires dans des circonstances « calamiteuses ». En août 2001, le président ivoirien pense à lui pour diriger le Forum pour la réconciliation nationale, qui se déroule d’octobre 2001 à janvier 2002. Et l’invite à assister en tant qu’observateur aux pourparlers de Marcoussis entre représentants des mouvements rebelles et dirigeants politiques.
Du début à la fin, Diarra est présent au huis clos qui débouche, le 24 janvier dernier, sur la signature d’un accord. Celui qu’il a précisément la charge d’appliquer aujourd’hui. Le voici, depuis bientôt sept mois au coeur de la mêlée dont il connaît la plupart des protagonistes. À commencer par les ténors politiques. Alassane Dramane Ouattara, chef de file du Rassemblement des républicains (RDR) lui voue un respect quasi filial. Henri Konan Bédié, président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), ne l’a pratiquement pas perdu de vue depuis leurs années d’étudiants en France. Gbagbo, on le sait, lui donne parfois du « grand frère », apprécie l’honnête homme qui osait le fréquenter quand, bête noire du régime d’Houphouët, souvent recherché par la police et plusieurs fois embastillé, il avait fini par devenir un personnage infréquentable.
Mais Seydou Elimane se défend de toute coterie politique. Même si, sur ce registre, il en sait plus qu’il ne veut bien l’admettre, suffisamment en tout cas pour jouer sa propre partition et se jouer des spécialistes. Il aura besoin de cette corde pour mener à bien une transition qui atteindra son terme avec la présidentielle d’octobre 2005. Et si certains de ses compatriotes trouvent qu’il navigue à la godille et s’impatientent, lui ne veut rien précipiter, de peur de compromettre le travail de l’attelage qu’il dirige. Après plusieurs semaines de valses-hésitations, voire de tâtonnements, la mise en oeuvre des dispositions de Marcoussis semble enclenchée.
Les sites de cantonnement des hommes armés ont été répertoriés. Les forces rebelles et les Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (Fanci) ont signé, le 4 juillet, une déclaration de « fin de la guerre ». Le projet d’amnistie a été voté au début de ce mois d’août et, dans la foulée, celui sur l’indemnisation des victimes est en discussion à l’Assemblée nationale. Le processus de désarmement, démobilisation, réinsertion (DDR) va pouvoir démarrer. Le Conseil de sécurité des Nations unies a décidé, le 5 août, de prolonger de six mois le mandat des troupes françaises et ouest-africaines, déployées en Côte d’Ivoire depuis février dernier… D’ici à la fin décembre, promet Diarra, l’essentiel des réformes prévues dans l’accord de Marcoussis sera réalisé. Si, bien sûr, l’attelage ne vient à tirer à hue et à dia. Mais lui, reste solidement agrippé aux rênes et ne veut pas entendre parler d’un échec qui serait « catastrophique pour le pays ».
Et il va s’accrocher, comme hier, à ses livres et cahiers. Sauf que, cette fois, il n’attend rien si ce n’est la satisfaction du devoir accompli. Ainsi est Seydou Elimane, lisse (comme sa moustache taillée à la Errol Flynn) au point d’en être désarmant, presque toujours sur la réserve comme peuvent l’être ceux qui subissent le regard des autres – en l’occurrence certains des membres de l’équipe aux affaires à Abidjan, mais aussi nombre de ses concitoyens – et s’appliquent à la tâche avec la prudence de l’âge et le sérieux d’un élève doué. Ce que fut Seydou Elimane… Car ce garçon studieux, fils d’un infirmier de la coloniale, a été suffisamment brillant pour bénéficier, en 1948, d’une bourse de l’administration pour des études secondaires en métropole, au lycée Fénelon de La Rochelle. Le jeune Seydou Elimane y obtient, quelques années plus tard, son baccalauréat et nourrit l’ambition de devenir enseignant. Il finira par suivre des études d’ingénieur agronome à Montpellier d’où il sort en 1961, son diplôme en poche.
À 28 ans, il revient au pays, non sans avoir rencontré la vie militante à la Féanf – la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France. Ce qui lui vaut cette remarque mi-grave, mi-amusée d’Houphouët : « Seydou, je sais que tu as été communiste à Montpellier, hein ? » Avertissement à un compatriote qui voulait arborer la blouse de chercheur à l’Office de la recherche scientifique et technique d’outre-mer (Orstom), avant d’être nommé en brousse et de revenir au cabinet du ministre de l’Agriculture ? Nul ne sait. En 1962, Diarra hérite de la direction du Centre national de la mutualité agricole. « J’ai commencé à organiser les paysans, à monter des structures coopératives », explique-t-il. Mal lui en prit. Ses coopératives, c’est le début du collectivisme pour la police d’Houphouët. Il est arrêté un an plus tard et détenu à Yamoussoukro, puis à Abidjan. Torturé. Nombre de ses concitoyens le rejoignent en prison et partagent le même sort : Jean-Baptiste Mockey, Jean Konan Banny, Germain Coffi Gadeau…
En 1965, Seydou est élargi, réhabilité et devient directeur commercial de la Caisse de stabilisation du café et du cacao (Caistab). Il se familiarise avec la filière, qu’il finit par connaître suffisamment pour aller représenter les pays du continent à Londres. C’est le début d’une longue carrière diplomatique au Brésil, à Bruxelles, dans la capitale britannique…
En 1985, il démissionne et retrouve le café et le cacao en tant que PDG de la Saco et de la Chocodi. Par la suite, il hérite de la présidence d’un fonds de garantie et d’une société d’intermédiation financière. Avant de prendre, en 1992, la tête de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire. Et de rêver d’une retraite tranquille. Erreur, Seydou Elimane Diarra n’est pas près de rédiger ses Mémoires. Au grand dam de son épouse et de ses enfants.

J .A./L’INTELLIGENT : Regardez cette photo. Nous sommes le 25 janvier 2003, à l’ambassade de Côte d’Ivoire, à Paris. Les accords de Marcoussis viennent d’être signés, et le président Gbagbo vient tout juste d’annoncer votre nomination au poste de Premier ministre. Il prend votre main et la soulève. Lui sourit. Vous non

SEYDOU ELIMANE DIARRA : Laurent Gbagbo est toujours souriant.

JAI : Et vous, toujours soucieux ?

SED : Ce 25 janvier, je l’étais. Ma nomination a été pour moi une surprise totale. Je me posais beaucoup de questions. J’étais tendu. Six mois plus tard, les choses ont changé, l’émotion est passée. J’y vois plus clair, je saisis le fil, en quelque sorte. J’ai un programme. J’essaie de l’appliquer.

JAI : Vous avez été le Premier ministre du défunt Robert Gueï. Vous êtes celui de Laurent Gbagbo. En quoi est-ce différent ?

SED : Cela n’a rien à voir. Sous le général Gueï, j’avais affaire en permanence à des militaires. D’ailleurs, quand il m’a convoqué pour me proposer ce poste, trois jours après le coup d’État, j’étais persuadé qu’on allait m’arrêter et j’avais même préparé mes effets personnels pour la prison ! Aujourd’hui, j’évolue dans une atmosphère, disons, civilisée, avec des gens que je connais et que j’ai pratiqués. Toute la classe politique ivoirienne reconnaît ma position d’homme de consensus.

JAI : Le président Gbagbo a une vraie personnalité. Vous la connaissiez bien. Cela ne vous a pas un peu inquiété ?

SED : Mes rapports personnels avec lui ont toujours été agréables. Il m’a toujours pris pour son grand frère. Lui et moi aimons notre indépendance d’esprit. On se dit ce qu’il faut se dire, comme il faut le dire. Sans problèmes ni tensions.

JAI : Vraiment ?

SED : Vraiment. Chacun y met la courtoisie nécessaire. Je ne suis pas d’un tempérament à m’échauffer, ce n’est pas mon style. Une fois, il lui est arrivé de me dire : « Grand frère, quand tu es contrarié, je le sais. » M’a-t-il psychanalysé ? Peut-être

JAI : On a un peu de mal à croire en cette version idyllique de vos rapports.

SED : Écoutez : s’il m’arrive parfois de conseiller à Laurent Gbagbo de changer d’approche, je le lui dis sur le ton de l’explication, pas sur celui de la colère. Six mois après, nous sommes toujours ensemble. C’est donc que tout s’est bien passé entre nous.

JAI : Les jours qui ont suivi votre nomination, le 25 janvier, ont été très pénibles pour vous. Au point que vous avez même failli renoncer.

SED : C’est vrai. Certains, pensant que je n’étais pas de leur bord et que je venais voler un poste qui leur revenait de droit, ont voulu m’empêcher de rentrer à Abidjan. Moi, je n’étais pas demandeur et j’ai donc songé à tout laisser tomber. Mais des amis m’ont dit que c’était le plus sûr raccourci vers la catastrophe. Les présidents Kufuor, Obasanjo, Eyadéma et Wade sont intervenus pour me conforter. J’ai donc tenu bon.

JAI : Les premiers à s’opposer à votre nomination ont été ceux que l’on appelle les « patriotes », des jeunes radicaux dont l’hostilité à votre encontre ne semble pas avoir diminué depuis

SED : C’est un problème structurel. Un problème dû à la pauvreté, rurale et urbaine. Sans travail, cette jeunesse est un vivier vulnérable, manipulable à souhait. Beaucoup de personnes atteignent l’âge de 40 ans sans avoir jamais eu de premier emploi. Il y en a en Côte d’Ivoire dans tous les camps en présence. C’est très dangereux.

JAI : Des personnalités politiques de poids ont manifesté des préventions identiques à votre égard. Le président de l’Assemblée nationale Mamadou Koulibaly, par exemple.

SED : Lui et moi ne boxons pas sur le même ring. Il est député, je suis Premier ministre, engagé dans la gestion et l’action quotidiennes. Il a 45 ans, j’en ai 70.

JAI : L’épouse du chef de l’État, Simonne Gbagbo, a également critiqué votre nomination.

SED : Je n’appartiens à aucun parti, je ne suis pas un politicien. Je n’ai donc pas à avoir de contacts directs avec Mme Gbagbo.

JAI : Vous ne la croisez jamais ?

SED : Si, bien sûr. Nous nous sommes vus à l’Assemblée. Nous avons échangé. Mais, comme vous le savez, c’est avant tout avec les ministres que je travaille.

JAI : Quelle est la fréquence de vos rencontres avec Laurent Gbagbo ?

SED : Nous déjeunons ensemble tous les mercredis. Nous nous revoyons le lendemain, pour le Conseil des ministres hebdomadaire. Nous nous téléphonons à toute heure. C’est très fluide.

JAI : « Seydou Diarra est un roseau ; il plie mais ne rompt pas ». Cette comparaison vous convient-elle ?

SED : Je vous la laisse. Une chose est sûre : je suis quelqu’un de déterminé. Quand je vois que ça ne passe pas, j’insiste, je reviens à la charge, je vais jusqu’au bout si l’intérêt du pays l’exige.

JAI : Certains vous trouvent trop consensuel, trop conciliant avec le président.
Je vous l’ai dit : je ne suis pas homme à casser la baraque. Si l’on voulait ce type de personnalité, il fallait choisir un autre Premier ministre.

SED : Vivez-vous en cohabitation ou en cohabitension ?

JAI : Nous vivons en coexistence, avec l’aide de tous les partis signataires des accords de Marcoussis. Je crois que nous exerçons le pouvoir de manière intelligente.

JAI : Votre objectif est de rester en poste jusqu’à l’élection présidentielle d’octobre 2005. Tiendrez-vous le coup ?

SED : Les partis politiques ont paraphé à Marcoussis des accords précis et complets, et le président de la République a signé une délégation de pouvoir, un mois après m’avoir nommé Premier ministre. C’est là la base de mon action, ma feuille de route en quelque sorte, jusqu’en octobre 2005. Si les partis décident qu’il doit en être autrement, ou si Laurent Gbagbo estime qu’il faut changer de voie, alors je partirai. Je ne m’accrocherai pas. Je n’ai pas besoin de ce poste pour réussir ma vie. C’est d’ailleurs là ma force.

JAI : On a parfois l’impression que le parti du chef de l’État, le Front populaire ivoirien, vous tient sous surveillance. Est-ce exact ?

SED : Je l’ignore. Je sais par contre que le FPI, via son chef Pascal Affi Nguessan, est signataire des accords de Marcoussis. J’espère donc qu’il honorera ses engagements. Pour le reste, nous nous retrouvons autour de projets gouvernementaux communs. Vous n’ignorez pas que ce parti a de nombreux représentants au sein du gouvernement.

JAI : Ce qui ne l’empêche pas de le critiquer.

SED : Disons que la communication était, au début, un peu brouillée. Depuis, le train avance et chacun peut monter en marche. L’essentiel est d’arriver à la gare avec tous les passagers.

JAI : Voyez-vous toujours l’ancien président Henri Konan Bédié ?

SED : Tout à fait. Pas plus tard qu’avant-hier [le 27 juillet, NDLR], nous nous sommes rencontrés à Paris. Nous avons devisé dans la bonne humeur.

JAI : Et l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara ?

SED : Même réponse. Lui, m’a rendu visite hier. Aucun problème.

JAI : Vous êtes donc l’ami de tout le monde. Ce qui peut faire de vous un excellent candidat à l’élection présidentielle

SED : Certainement pas. J’estime avoir dépassé l’âge pour cela. Je ne suis candidat à rien, ni mairie, ni siège de député, ni fauteuil suprême. Si j’avais quinze ans de moins, peut-être. Mais là, c’est trop tard.

JAI : Vous paraissez pourtant en très bonne forme.

SED : Ne vous fiez pas aux apparences ! Si vous entendiez mon médecin. [Rires.]

JAI : Pensez-vous que les médias publics ivoiriens traitent équitablement de votre action ?

SED : Il faut encore travailler pour que notre télévision nationale apparaisse comme plus équilibrée, au service de tout le peuple. Le PNUD [Programme des Nations unies pour le développement, NDLR], l’Union européenne et l’Organisation internationale de la Francophonie vont nous y aider.

JAI : Y parviendrez-vous ?

SED : Ceux qui uvrent au sein des médias publics sont des fonctionnaires. Ils devront donc respecter le cahier des charges que nous allons mettre en place. Un directeur général de radio ou de télévision d’État n’a pas le droit de se comporter en militant d’un parti.

JAI : Est-ce pour cela que Georges Aboki, le patron de la RTI, a été récemment limogé ?

SED : Il a été suspendu de son poste. Cette décision est importante : il faut qu’il y ait, dans ce pays, une autorité d’État.

JAI : Le projet de loi sur l’amnistie qui vient d’être adopté vous paraît-il convenable ?

SED : Absolument. Il va dans le sens de l’apaisement et de la décrispation. Mais amnistie ne signifie pas impunité : les atteintes graves aux droits de l’homme et les crimes économiques sont exclus de ce projet.

JAI : Les meurtres commis par les escadrons de la mort seront donc châtiés ?

SED : Je ne suis pas juge. Mais personne ne peut tolérer ce genre d’exactions, où que ce soit.

JAI : Même chose pour les assassins de Robert Gueï et d’Émile Boga Doudou ?

SED : Tous ceux qui ont pris l’initiative de tuer devront subir les rigueurs de la loi. Telle est ma position.

JAI : Alassane Ouattara pourra-t-il être candidat à l’élection présidentielle d’octobre 2005 ?

SED : Le projet de loi sur l’éligibilité prévu par les accords de Marcoussis doit d’abord passer devant l’Assemblée ce qui devrait être fait d’ici à la fin de cette année , puis être soumis à référendum. Je n’anticiperai donc pas sur la volonté populaire. Ce que je peux vous dire, en revanche, c’est que je suis déterminé à faire passer ce projet de loi tel que Marcoussis l’a prévu.

JAI : Tout Marcoussis, rien que Marcoussis, donc ?

SED : Oui. Et entièrement Marcoussis. J’appliquerai pleinement et, si je puis dire, bêtement cette feuille de route.

JAI : Cela ne vous gêne pas d’avoir été nommé Premier ministre en France, comme si vous étiez imposé de l’extérieur ?

SED : Dire cela n’est pas honnête. Ce sont les partis ivoiriens qui m’ont choisi et ils sont responsables de leur signature.

JAI : Qui contrôle les finances en Côte d’Ivoire ?

SED : C’est évidemment le rôle du ministre de l’Économie et des finances, Paul Bohoun Bouabré. Je n’en suis pas le gestionnaire quotidien, même si je reste vigilant sur les grands équilibres. La situation est difficile : nous n’avons toujours pas de soutien budgétaire et nous ne comptons que sur nos propres recettes. Une mission du FMI [Fonds monétaire international, NDLR] était à Abidjan fin juin, nous avons demandé qu’elle revienne en août afin que, en septembre, à l’occasion des Assemblées générales du Fonds et de la Banque mondiale, des décisions puissent être prises qui nous permettent enfin de fonctionner normalement. C’est aussi l’objet principal du voyage que je viens d’effectuer à Bruxelles, Paris et Washington.

JAI : Avez-vous une idée précise de vos propres recettes ?

SED : Une vue d’ensemble, oui. J’ai un plan de trésorerie jusqu’au 31 décembre.

JAI : Et l’argent du cacao ?

SED : Depuis que je suis Premier ministre, je m’en préoccupe, bien sûr.

JAI : Avez-vous des inquiétudes sur les résultats de la prochaine campagne cacaoyère ?

SED : Aucune.

JAI : On parle pourtant d’une sérieuse pénurie de main-d’uvre, suite à la crise armée.

SED : Ce phénomène concerne le coton et la canne à sucre dans le Nord, le café dans les régions de Man et de Douékoué, voire les cultures vivrières dans l’Ouest. Mais il ne touche pas le cacao.

JAI : La Côte d’Ivoire procède, depuis le 19 septembre 2002, à des achats importants d’armements en tout genre. Êtes-vous consulté sur ce dossier ?

SED : Je ne suis pas là pour cela. Je suis là pour organiser l’économie et faire en sorte que le pays tourne la page. Je n’ai, en ce qui me concerne, signé aucun document, aucune commande d’armes. Cela ne fait pas partie du programme du gouvernement de réconciliation nationale.

JAI : Pourtant, de tels achats ont continué bien après votre entrée en fonction.

SED : Si c’est le cas, cela s’est fait d’une manière sur laquelle je ne peux pas me prononcer. Ce n’est pas mon rôle.

JAI : Plusieurs rapports d’enquête émanant de diverses organisations non gouvernementales accusent l’armée ivoirienne d’équiper et de soutenir l’un des deux mouvements de rébellion du Liberia, le Model. Êtes-vous au courant ?

SED : Mon gouvernement n’est en rien impliqué dans les affaires intérieures du Liberia.

JAI : Est-ce un démenti ?

SED : Dans la position qui est la nôtre, il serait irresponsable de soutenir telle ou telle faction. On ne peut pas jouer à ce jeu-là.

JAI : Peut-on enfin parler de normalisation entre la Côte d’Ivoire et le Burkina ?

SED : Tout à fait. Nos ministres se rendent mutuellement visite. J’ai moi-même assez souvent le président Compaoré au téléphone. Et la réouverture de la frontière commune est prévue pour le 12 août, dans quelques jours, donc. Vous savez, toute cette histoire entre nous est purement artificielle. Nous n’avons jamais eu, par le passé, de conflits avec les Burkinabè qui travaillent en Côte d’Ivoire, parfois depuis des générations. Des tensions, oui. Des conflits, non. Notre pays est une terre d’accueil, de partage, de rencontre. C’est même cela qui fait notre identité

JAI : Selon certaines informations, les militaires ivoiriens rebelles exilés à Ouagadougou, et qui furent parmi les « cerveaux » de la tentative de coup d’État du 19 septembre 2002, avaient en tête de vous demander d’être président de la République au cas où leur projet aurait réussi. Vrai ou faux ?

SED : Ridicule ! Faux et ridicule.

JAI : Y a-t-il toujours une fracture entre le nord et le sud de la Côte d’Ivoire ?

SED : Je n’aime pas ce terme de fracture. Je suis du Nord et j’ai grandi dans le Sud. Un accident de l’Histoire a voulu qu’une ligne de démarcation soit érigée entre ces deux parties du pays. Mais tout cela n’est que conjoncturel. Dans les jours à venir, la libre circulation sera rétablie et nous pourrons recommencer à nous rendre d’Abidjan à Korhogo en toute quiétude.

JAI : Vous avez annoncé le retour des 170 préfets et sous-préfets dans leurs circonscriptions pour le mois de septembre. N’êtes-vous pas trop optimiste ?

SED : C’est une priorité, un objectif noble. Il faut que la communauté nationale fonctionne à nouveau et panse ses plaies au plus vite. Tout comme il est indispensable que la rentrée, celle des écoliers, des étudiants et des fonctionnaires se déroule en même temps dans toutes les régions du pays.

JAI : Jusqu’à quand les troupes françaises de l’« opération Licorne » resteront-elles en Côte d’Ivoire ?

SED : Nous souhaitons leur maintien jusqu’à la récupération de toutes les armes et la constitution d’une véritable armée républicaine, ce qui prendra du temps.

JAI : Donc jusqu’à la présidentielle d’octobre 2005, à tout le moins ?

SED : Cela ne me dérangerait pas. Je félicite et remercie la France d’avoir répondu à l’appel du chef de l’État. Je n’ai aucun complexe à ce sujet.

JAI : Êtes-vous un Premier ministre heureux ?

SED : Ce serait trop dire. Je ne suis absolument pas déstabilisé, c’est déjà bien.

JAI : Aucune envie de raccrocher ?

SED : Ce serait lâche de ma part. Je me considère comme en mission. Une mission que j’ai acceptée et que je dois achever.

JAI : Vous n’avez donc jamais songé à démissionner depuis votre installation à la primature ?

SED : Si. Une fois. Je n’en dirai pas plus. Vous le saurez un jour en lisant mes Mémoires.

JAI : Parce que vous rédigez vos Mémoires ?

SED : Je prends des notes chaque soir. J’écris un peu. Je me documente. Après octobre 2005, mission accomplie, j’irai vivre à l’extérieur, loin, au calme, en Biélorussie s’il le faut, afin de rédiger toute cette histoire à l’intention des jeunes générations.

JAI : Un point d’histoire, justement : avez-vous été consulté quant au retrait de la candidature de votre compatriote Amara Essy au poste de président de la Commission de l’Union africaine ?

SED : Non. Cela s’est fait entre Amara Essy un jeune frère pour qui j’ai beaucoup d’affection et de respect, que je connais depuis près de trente ans et le président Gbagbo. J’en ai été informé comme tout le monde. C’est une décision d’État sur laquelle je n’ai rien à dire.

JAI : À quoi devrait ressembler le président de la Côte d’Ivoire élu en octobre 2005 ?

SED : Il lui faudra partager le pouvoir avec les autres partis, respecter la minorité, l’opposition et avoir l’intelligence de l’associer à la gestion de la chose publique. Il devra être un rassembleur. Nous devons tous tirer les leçons de la crise que le pays a vécue.

JAI : Et si le scrutin est repoussé ?

SED : Il ne faut jamais spéculer. Je suis tenu par un calendrier et j’espère qu’il sera respecté par tous. Sinon, le gouvernement de réconciliation que je dirige n’aurait plus de raison d’exister.

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