Société

19 juin 1991 : Mandela raconte à JA la fin de l’apartheid

Réservé aux abonnés
Par - Écrit par Ekanga Shungu
Mis à jour le 19 juin 2021 à 10:06

Au Cap, le 11 février 1990. Accompagné de Winnie, son épouse, Nelson Mandela recouvre la liberté, après vingt-sept années de prison. © Feb 11, 1990 – Cape Town, South Africa – Anti-apartheid fighter NELSON MANDELA with his wife WINNIE walks out of Victor Verster Prison a free man after 26 years of imprisonment. He was awarded the Nobel Peace Prize Dec 10, 1993. © ZUMA/REA

Il y a trente ans, juste avant que le Parlement sud-africain n’abroge les principales lois raciales, le leader de l’ANC s’entretenait avec notre envoyée spéciale à Pretoria. Extrait.

Jeune Afrique : Vous menez une campagne très active en faveur du suffrage universel et de l’élection d’une assemblée constituante. Quelles sont vos chances de réussir ?

Nelson Mandela : Nous sommes déterminés à créer un État démocratique. Si [le principe] « un homme une voix » est la norme de toute démocratie, nous ne voyons pas pourquoi les Sud-Africains devraient se contenter de moins. Par conséquent, nous exigeons une Constitution fondée sur les principes non racistes, non sexistes et démocratiques. Nous croyons que cela sera possible grâce à une assemblée constituante élue sur la base d’une représentation proportionnelle et surtout par le remplacement du gouvernement actuel par un gouvernement intérimaire qui arbitre la transition.

 Le savoir-faire et le bien-être demeurent le privilège des Blancs »

Les changements entamés par le président De Klerk augurent-ils d’un avenir favorable pour les Noirs sud-africains ?

Certains prétendent que nous sommes déjà dans « la nouvelle Afrique du Sud ». Les changements et les avancées sont dits tellement irréversibles que toute protestation et tout combat de notre part sont jugés inutiles. Il suffit pourtant d’analyser n’importe quel secteur de notre société pour constater à quel point tout cela est faux. L’actuelle répartition des qualifications professionnelles, des biens et de la terre démontre que le savoir-faire et le bien-être demeurent le privilège des Blancs.

On nous demande d’oublier l’histoire et de repartir de zéro. C’est impossible »

L’abrogation du Land Act et du Population Registration Act représentent tout de même une victoire importante dans votre lutte anti-apartheid…

Bien sûr. Mais ce n’est qu’un début. Trop de restrictions encadrent ces réformes. Et les textes ne sont pas toujours clairs. Il y a aussi un problème important relatif à la terre. De Klerk affirme que les actes de propriété actuels seront garantis et protégés. Comment peut-on revendre de la terre à ceux-là même qui en ont été dépouillés par le passé ? On nous demande d’oublier l’histoire et de repartir de zéro. C’est impossible. Voilà une manière peu élégante de nous faire comprendre que les disparités sont toujours et encore maintenues.

L’ANC est-il devenu un parti politique ?

Il est avant tout un mouvement de libération nationale. Cette libération doit intervenir dans de nombreux secteurs de la société : religieux, politique, social, économique… Mais nous ne sommes pas encore un parti politique. Nous avons plusieurs éléments de stratégie : la lutte armée, la mobilisation de masse à l’intérieur du pays, le développement d’une stratégie « souterraine ». Nous avons des diplomates à travers le monde […]. Des bailleurs de fonds étrangers financent notre mouvement. Toutes nos actions […] n’ont qu’un but : rassembler toute notre énergie pour construire un État démocratique.