Politique

Tunisie : stupeur à Msaken, ville d’origine de l’assaillant du commissariat de Rambouillet

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Par - à Msaken
Mis à jour le 29 avril 2021 à 10:39

Msaken, ville paisible du Sahel tunisien. © FETHI BELAID / AFP

L’attentat de Rambouillet a laissé Msaken, gros bourg du Sahel d’ordinaire sans histoires, sous le choc. Et pour cause : Jamal Gorchene, l’agresseur, est un natif de cette localité, où il a vécu jusqu’en 2009.

Pendant plus de vingt ans, l’unique autoroute en Tunisie, qui devait desservir Sfax, s’arrêtait à Msaken, dans l’Est. Coincée entre l’autoroute et la ville de Sousse, la perle du Sahel, cette cité de 70 000 habitants — 130 000 l’été avec le retour des travailleurs immigrés — a des allures de ville anonyme. En ce mardi matin de ramadan, les rideaux de la majorité des commerces sont encore baissés, et Msaken semble somnoler : « Ici, il vaut mieux venir un lundi, c’est le jour du marché hebdomadaire », nous lance, comme pour s’excuser, un chauffeur de transport de marchandises.

La bourgade a, depuis longtemps, tourné le dos à sa vocation agricole et est devenue une agglomération industrieuse et une plateforme commerciale dédiée aux équipements automobiles, souvent issus du marché parallèle, et aux produits pour le bâtiment. Au point que ces derniers envahissent souvent les trottoirs. « La demande est forte ; investir dans la pierre et être propriétaire est important pour les familles », nous explique Habib, un commerçant de la place des martyrs. Avant d’ajouter, en montrant les bâtiments alentours, pour la plupart servant d’habitation à l’étage et d’entrepôt au rez-de-chaussée : « Le mot « Msaken », en arabe, signifie habitation au pluriel. Sauf qu’ici, en matière de construction, on a souvent fait n’importe quoi ».

Une ville marquée par la migration

Cet essor immobilier est le fait de la communauté des natifs de Msaken vivant à l’étranger, surtout depuis les années 1960 et l’échec du collectivisme, véritable débâcle pour les petits propriétaires terriens. Principalement installés dans le Sud de la France, ils sont une manne pour la région. « Surtout la première génération qui revient définitivement pour sa retraite ; les jeunes, eux, s’ennuient à Msaken », précise Habib. Mais si le commerçant est prolixe au sujet de la ville, il esquive toutes les questions sur Jamel Gorchene, enfant de Msaken et auteur de l’attaque du commissariat de Rambouillet  le 23 avril — qui a coûté la vie à une fonctionnaire de police.

« Comme beaucoup ici, c’est un migrant qui a fait sa vie et forgé sa personnalité en France. Certains ont brillamment réussi, le député d’Ennahdha, Néji Jmal est un enfant de Msaken, élu sur la circonscription France. Mais Jamel n’est pas de cet acabit, à part quelques camarades d’école, personne ne se souvient de lui », murmure-t-il du bout des lèvres.

Msaken, qui aurait été fondée par des descendants de Hussein ibn Ali, petit fils du prophète Mohamed, est considérée comme une ville sainte

Visiblement gêné, Habib préfère disserter sur le thème de la migration, et se lance dans une explication sur la destinée de cette cité, vouée selon lui à participer aux mouvements de population dès sa création puisqu’elle aurait été, selon la légende, fondée par des descendants de Hussein ibn Ali, petit fils du prophète Mohamed. Une genèse qui a permis à Msaken d’être considérée par certains comme une « ville sainte », et dont le rappel a, d’une certaine manière, pour vocation de montrer que l’extrémisme religieux n’est pas une tradition locale.

Mais si l’affaire de Jamel Gorchene met mal à l’aise la majorité des habitants, des élèves croisés à la sortie du lycée Othman Chatti clament ouvertement que le jeune homme a défendu l’islam… Avant d’être rabroués par un « Tais-toi, ce sont des étrangers ». Ils s’empressent néanmoins de nous indiquer l’adresse des parents de l’homme de Rambouillet, que tous connaissent désormais : « Derrière la poste, tout droit jusqu’aux oliviers, vous ne pouvez pas vous tromper ».

Geste fou

Au Nord-Est, en périphérie de la ville, entre des rues mal asphaltées, des pistes sableuses battues par les vents et quelques terrains vagues recouverts de sacs en plastique, la famille Gorchene se partage un lotissement, et conserve quelques oliviers de l’autre côté du chemin. Selon la coutume locale, à défaut de partager le même toit comme autrefois, parents et enfants ne vivent jamais loin les uns des autres.

Le père de Jamel, 70 ans, dont la garde à vue en France vient d’être levée, a été ouvrier dans le bâtiment à Nice ; il avait laissé son épouse à Msaken où elle a élevé trois garçons et une fille. À l’annonce du geste fou de Jamel, elle a été hospitalisée en état de choc.

Il était comme beaucoup de jeunes de son âge, assez renfermé et introverti

Les volets de la petite maison blanche de plain-pied — qui jouxte celle plus imposante de Mohamed, le fils aîné, kinésithérapeute — sont clos. « Très vite, dès que les journalistes sont arrivés, la famille est partie se réfugier chez des parents, à l’écart des regards curieux », commente un voisin. Pour le moment, les proches de Jamel sont entendus par les autorités tunisiennes qui coopèrent à l’instruction ouverte en France.

« Il était comme tous les jeunes de son âge, assez renfermé et introverti en présence des adultes. Mais pour autant, il n’a jamais fait parler de lui », se souvient ce menuisier, qui connaît Jamel pour l’avoir fait travailler à plusieurs reprises avant son départ en France en 2009.

Errance, solitude et dépression

Depuis, la mère de Jamel se contentait de rendre grâce à Dieu par un « hamdoulillah » quand incidemment une connaissance prenait de ses nouvelles. Sans papier pendant un temps, contraint à une période d’errance, la situation du jeune homme n’était pas aisée. Néanmoins, entre son père — qui n’était jamais bien loin — et quelques cousins installés en France, Jamel s’arrangeait toujours pour préserver un certain quant-à-soi, un semblant de dignité.

« Le seul souci, c’est qu’on ne savait jamais ce qu’il pensait, ce qu’il avait en tête », assure un cousin, qui a été choqué par l’atrocité commise par Jamel. « Quand je l’ai croisé lors de son passage à Msaken en mars (2021, NDLR), je n’ai rien relevé de particulier, il semblait calme, comme à l’accoutumée ».

Mais si en public, Jamel savait y faire pour donner le change, une de ses cousines, Sameh, et son père précisent qu’en privé, le jeune homme n’était pas vraiment en forme. Au point qu’il avait été consulter un psychiatre pour trouble du comportement. Ce dernier lui aurait d’ailleurs prescrit un traitement pour dépression nerveuse.

Sa mère, elle, avait imputé ce déséquilibre à la solitude de la vie en France, et s’était empressée de lui proposer de revenir en Tunisie et de fonder une famille. Devant ces arguments, Jamel s’était rendu en Tunisie durant 15 jours au mois de mars et accepté qu’on lui vante les mérites de diverses candidates au mariage… Avant de retourner en France, il avait promis de revenir le 24 avril. Mais tout porte à croire que le jeune homme de 36 ans avait d’autres projets.

Ce garçon tranquille en apparence a été exposé au discours salafiste de Béchir Ben Hassen, un imam radical originaire de Msaken qui prêchait en France et en Tunisie

« Depuis deux ans, il était plus susceptible en ce qui concerne la religion », raconte l’un de ses amis de lycée qui le suivait sur les réseaux sociaux. Mécanicien de formation, Jamel Gorchene était chauffeur-livreur depuis la régularisation de sa situation en France et vivait à Rambouillet avec son père. Un garçon tranquille en apparence, mais qui a été exposé au discours salafiste de Béchir Ben Hassen, un imam radical originaire de Msaken qui prêchait en France et en Tunisie.

« En 2011, la grande Mosquée de Msaken ne désemplissait pas : les gens venaient de loin pour entendre Béchir Ben Hassen. Certaines personnes originaires du Sud s’étaient même installées à Msaken pour pouvoir se rapprocher de cet imam », se rappelle l’avocat et député du Parti Destourien Libre (PDL) Karim Krifa. Depuis, le discours de l’homme est devenu si extrémiste qu’il a été interdit d’imamat en Tunisie. Mais en France, il continue à prêcher, à tenir des conférences et à attirer les foules à la mosquée de Villiers-sur-Marne et à Bussy-Saint-Georges, à grand renfort d’affiches notamment ».

« La France est trop permissive »

« La France est trop permissive », s’exaspère Bouraoui, un boulanger à l’entrée de la ville. L’homme, qui a vu grandir Jamel, s’étonne : « Msaken aurait dû être imprégnée par l’esprit Bourguibien qui prévaut dans le Sahel mais les jeunes semblent ignorer la lutte nationale pour d’autres beaucoup plus obscures. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel (auteur de l’attaque au camion qui avait fait 86 morts le 14 juillet 2016 à Nice, NDLR) est aussi un natif du coin. On dirait une fatalité ».

Désormais, l’embrigadement de Jamel Gorchene, jeune homme de 36 ans a priori sans histoires, ne fait plus de doutes. Le contenu de son compte Facebook témoigne d’ailleurs de l’admiration qu’il portait aux extrémistes autant que son « Allahou Akbar » lancé en passant à l’acte.

Mais sa personnalité est plus complexe qu’il n’y paraît ; son portable a aussi révélé un contenu pédo-pornographique. Mais à Msaken, l’actualité est déjà ailleurs et n’a rien d’idéologique : la ville craint d’être encore une fois confinée comme en mars 2020 où les travailleurs immigrés ont été à l’origine d’un cluster.