Politique

Côte d’Ivoire : pourquoi Bédié réorganise le PDCI

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 29 avril 2021 à 17:52

Henri Konan Bédié, à l’issue d’un meeting à Daoukro, le 24 septembre 2018. © REUTERS/Luc Gnago

Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) traverse une période de turbulences. Son président, Henri Konan Bédié, a été contraint d’effectuer des ajustements pour conserver la main.

Ce sont des tensions auxquelles beaucoup s’attendaient mais dont l’intensité a surpris. Jeudi 22 avril, une séance de travail entre plusieurs organisations de la jeunesse du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et le secrétaire exécutif de la formation, Maurice Kacou Guikahué, est interrompue. Des jeunes de la Fédération estudiantines de Côte d’Ivoire (Fesci) font intrusion. Ils sont armés de gourdins et de machettes. Il y a des blessés.

Une semaine après les faits, on ne se sait toujours pas avec certitude qui était derrière ces scènes de violences, inédites au PDCI. L’ancien parti unique n’est pas connu pour ses débats enflammés.

Duel Guikahué-Ehouman

En interne, cela faisait pourtant plusieurs semaines que le feu couvait. Certaines organisations de la jeunesse avaient exprimé leur mécontentement après l’échec de la stratégie du parti lors de l’élection présidentielle d’octobre 2020. Elles demandaient des comptes à Guikahué. Des divisions étaient apparues en leur sein. À cela s’ajoutait la forte rivalité entre le secrétaire exécutif et Bernard Ehouman, directeur de cabinet d’Henri Konan Bédié en l’absence de Narcisse N’Dri, incarcéré depuis plusieurs mois.

Le courant n’est jamais vraiment passé entre les deux hommes. Ils s’étaient notamment opposés lorsque Ehouman avait été bombardé directeur administratif et financier du PDCI, en avril 2018. Ces tensions avaient alors contraint Bédié à remplacer Ehouman par l’ancien ministre Thierry Tanoh. Aujourd’hui en position de force, Ehouman, qui est également le trésorier de Servir, l’ONG d’Henriette Bédié, cherche-t-il à régler ses comptes en surfant sur les critiques contre Guikahué ?

Maurice Kacou Guikahué à la résidence d’Henri Konan Bédié, le 3 novembre 2020, avant l’intervention des forces de l’ordre.

Maurice Kacou Guikahué à la résidence d’Henri Konan Bédié, le 3 novembre 2020, avant l’intervention des forces de l’ordre. © Vincent Duhem pour Jeune Afrique

Guikahué est aujourd’hui accusé d’être le principal responsable de l’échec de la stratégie du parti

Le puissant numéro deux du PDCI, emprisonné pendant plusieurs semaines après les élections, est en effet dans la tourmente. « Depuis sa sortie de prison, Guikahué fait comme si de rien n’était. Or, la jeunesse du parti – qui a été très impliquée dans le mouvement de désobéissance civile – et certains membres du secrétariat exécutif estimaient qu’il fallait faire le bilan », explique un cadre important du PDCI.

« Guikahué est aujourd’hui accusé d’être le principal responsable de l’échec de la stratégie du parti, de la désobéissance civile au boycott des élections, en passant par le rapprochement avec le FPI [Front populaire ivoirien]. Il y a des mécontents et une sorte de chasse aux sorcières », poursuit une autre source au sein du PDCI. « C’est dommage d’en arriver à un tel niveau de violence dans le parti, a publiquement réagi Jean-Louis Billon, ancien ministre et pilier du PDCI. Les instances du parti vont se réunir pour calmer la situation et faire en sorte que les militants soient satisfaits. »

Comité politique

Pour tenter d’éteindre le feu qui couve, Henri Konan Bédié a décidé d’ajouter un nouvel organe à l’organigramme de son parti, en créant un comité politique. Cette structure est composée de 22 membres et dirigée par Rémi Allah Kouadio. Ex-ministre de la Santé puis de l’Environnement, il est à la tête de l’Association des élus et cadres du grand Centre – influente en pays baoulé et affiliée au PDCI.

On retrouve au sein de ce comité les principales figures du parti : Émile Constant Bombet, le général Gaston Ouassénan, Jean-Louis Billon, Thierry Tanoh, Niamien N’Goran, Véronique Aka ou encore Jean-Marc Yacé. Chaque membre s’est vu attribué une zone ou une tâche précise.

Si certains voyaient en Guikahué un fusible, il conserve néanmoins son poste au sein du secrétariat exécutif et intègre le comité politique comme conseiller spécial de Bédié – les deux organes étant censés collaborer. Il devra également composer avec Niamkey Koffi, a qui a été confiée la préparation des prochains scrutins. Ancien directeur de cabinet de Bédié, dont il a toujours été proche intellectuellement, Koffi faisait jusque-là office de plume et, parfois, de porte-parole.

Diviser pour régner

« Bédié nous a expliqué que cela devait rendre le secrétariat exécutif moins indépendant. Il s’est rendu compte que Guikahué avait trop de pouvoir et a procédé à un rééquilibrage. Il botte en touche sans trancher dans le vif, donne des gages à certains, juge un membre du comité politique. Mais au final, c’est toujours lui qui contrôle les instances, et donc le PDCI. Il divise pour mieux régner. »

Au-delà des querelles de personnes, le PDCI joue son avenir. Créé il y a 75 ans, l’ancien parti unique doit réapprendre à être une formation d’opposition, alors qu’il fait face à de sérieux problèmes financiers. Depuis le scrutin présidentiel, les cotisations sont en baisse. Un groupe a donc été mis en place pour trouver de nouvelles sources de financement – lequel repose aujourd’hui essentiellement sur Bédié – et prendre en main la gestion de l’important patrimoine immobilier du parti.

Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo

Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo © Montage Jacques Torregano/CEO FORUM/JA ; Vincent FOURNIER/JA ; Vincent Fournier/JA

Tant qu’Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo n’auront pas passé la main, Bédié ne le fera pas

Reste la question de l’après-Bédié. Pour l’instant, l’ancien président sort indemne de la crise actuelle et évite les débats autour de sa personne. Âgé de 86 ans, il demeure la figure tutélaire du PDCI. « Tant qu’Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo n’auront pas passé la main, Bédié ne le fera pas. Chez nous, personne n’a pour le moment l’envergure pour rivaliser avec ces deux monstres de la politique ivoirienne », estime un observateur.

Le sphinx de Daoukro n’a toutefois pas d’autre choix que de préparer sa succession. Plus que la gestion du parti, c’est le choix du prochain candidat à la présidentielle en 2025 qui est dans toutes les têtes. Si les ambitieux ne manquent pas, aucun ne se risque pour le moment à dévoiler sa stratégie et personne ne semble se détacher. « On est dans une guerre de positionnement, conclut un des proches conseillers de Bédié. Il a toujours réussi à anesthésier le parti et à garder le pouvoir. Mais cette fois-ci, sa marge de manœuvre est limitée et il ne peut pas de permettre de jouer avec le feu. »