Politique

Maroc : le retour « surprise » d’Ilyas El Omari

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Mis à jour le 5 mai 2021 à 10:57

Ilyas El Omari lors de son interview pour la télévision chinoise, le 5 avril 2021 © Global Link

Retiré de la vie publique depuis 2019, l’ancien homme fort du PAM a fait une apparition médiatique remarquée… en Chine. À quoi ressemble sa nouvelle vie ? Pourrait-il renaitre de ses cendres politiques ? Éléments de réponses.

Depuis sa démission de la présidence de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma en septembre 2019, Ilyas El Omari – longtemps considéré comme l’un des hommes politiques les plus puissants du Maroc – avait complètement disparu des écran-radars, comme évaporé dans la nature. Ce dernier a sans conteste tenté de se faire oublier, et le monde médiatique n’a pas vraiment cherché à prendre de ses nouvelles.

En juillet 2020, Le 360 a tout de même voulu savoir ce que devenait « l’exilé du Rif », pourtant appelé à jouer « un grand rôle dans la scène politique marocaine ». Une « mission impossible », selon le site d’information en ligne, ce dernier restant injoignable. Seuls quelques membres de son entourage sont sortis du silence pour décrire un homme « reclus », « trahi » et « extrêmement souffrant », qui refuserait « le moindre contact – en dehors de ses proches – ou prise de parole » et qui aurait surtout « payé son engagement au prix fort ».

Nouveau look

Le principal intéressé semblait donc avoir entamé une traversée du désert. La surprise a donc été grande lorsqu’Ilyas El Omari est publiquement réapparu face aux caméras de « New China TV » et dans les colonnes de la très officielle agence de presse Xinhua le 5 avril dernier. Invité au centenaire du Parti communiste chinois, l’ancien secrétaire général du PAM (Parti authenticité et modernité) n’a pas tari d’éloges sur le régime de Pékin.

Exit la calvitie et la moustache, El Omari a désormais des implants capillaires et semble avoir rajeuni de dix ans

Outre ses pirouettes diplomatiques, c’est son look qui a retenu l’attention du public marocain. Exit la calvitie et la moustache, El Omari, loin d’être l’ermite décrit par ses amis, a désormais des implants capillaires, une barbe soigneusement taillée et semble avoir rajeuni de dix ans. Certains imaginent déjà une potentielle résurrection politique, pourtant très peu probable, quand d’autres s’interrogent sur la nouvelle vie de cet homme dont le talent pour brouiller les pistes n’est plus à démontrer.

 

À en croire ses proches, qui refusent tous d’être cités (quand ils acceptent de parler), Ilyas El Omari serait dorénavant « Monsieur Tout le monde » et coulerait des jours heureux et paisibles entre Rabat et Tanger, « rattrapant le temps perdu avec ses proches : son épouse et ses trois enfants ». D’autant plus qu’il est récemment devenu grand-père, pour la première fois, d’une petite fille.

Il aurait même été étonné que les médias marocains s’intéressent à sa sortie en Chine, lui qui tient à rester en dehors de la lumière. Éludant la question de sa vertigineuse chute politique, son entourage assure qu’il voulait prendre sa retraite (politique) et laisser les rênes à une nouvelle génération, pour se « consacrer à autre chose », sans préciser quoi.

Pourtant, son apparition remarquée semble coïncider avec trois événements brûlants qui le concernent (même de loin) et auxquels l’opinion publique le lie : le projet de loi sur la légalisation du cannabis thérapeutique (essentiellement cultivé dans le Rif), la disgrâce de Mustapha Bakkoury, qui lui avait succédé au secrétariat général du PAM, et les élections législatives de 2022.

Mystérieuse fortune

Né en 1967 à Nekor, près d’Al Hoceima, au sein d’une famille très modeste et dans un Rif marginalisé, El Omari a arrêté l’école avant le baccalauréat. Cette période de sa vie demeurant un mystère, le conditionnel est de rigueur : il aurait été un militant très actif lors du soulèvement rifain de 1984 et serait entré dans la clandestinité pour éviter d’être arrêté par la police comme nombre de ses camarades – ce qui ne l’aurait pas empêché d’être condamné à de la prison ferme par contumace. Il aurait alors mené une vie de fugitif jusqu’à sa grâce en 1989, tout en restant très proche des milieux estudiantins d’extrême gauche.

Autodidacte réputé pour être brut de décoffrage, il a souvent été méprisé par l’élite économique du pays, de façon plus ou moins insidieuse, même au faîte de sa puissance politique. Mais il a récemment appris à parler couramment anglais et espagnol et aurait même passé un « master » – on ignore dans quelle discipline.

Il est très riche. Le problème, c’est l’opacité qui règne sur ses affaires

Quoi qu’il en soit, Ilyas El Omari demeure « un homme prospère », selon le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, « Dans les années 1990, c’était un tout petit entrepreneur, qui faisait des affaires dans l’immobilier », mais aussi (et surtout) dans le papier et l’imprimerie. Puis, au cours des années 2000, il s’est lancé dans la construction avec son frère Fouad, ex-maire de Tanger. Depuis, El Omari possède au moins six sociétés, actives ou inactives, mais aussi bon nombres de prête-noms, notamment dans des investissements hôteliers.

Dernière rumeur en date ? Il serait l’un des propriétaires d’un hôtel situé sur la Costa Del Sol espagnole. D’ailleurs, il séjournerait plus souvent en Andalousie, à Malaga, qu’au Maroc. Ses proches démentent formellement. Mais « il passe beaucoup de temps en Espagne », persiste Cembrero.

Certains lui prêtent aussi des affaires liées à l’import-export avec des pays d’Amérique latine. Et, fort d’un solide carnet d’adresses, ils touchent aussi quelques cachets ici et là lorsqu’il participe à des conférences organisées par différents think tanks.

« Ilyas El Omari est très riche. Le problème, c’est justement l’opacité qui règne sur ses business et l’origine de sa fortune », estime une source qui a requis l’anonymat. Une question qui est allée jusqu’à tarauder Abdelilah Benkirane, lorsqu’il était chef du gouvernement. En mai 2016, il avait sommé El Omari de s’expliquer sur l’origine de sa fortune. « Il l’a amassée grâce aux dealers de drogue », n’avait-il pas hésité à dénoncer un an plus tôt. « L’argent utilisé par le PAM durant les élections est issu de la poudre que l’on connait tous », affirmait-il encore.

Des accusations difficilement vérifiables, et lancées dans un contexte particulier : à l’époque, l’ambiance était au populisme et les deux hommes étaient en plein duel législatif. La victoire du PAM devait contrer l’influence grandissante des islamistes. Mais en 2011 comme en 2016, son parti politique est arrivé second et s’est retrouvé dans l’opposition, amorçant le déclin de son secrétaire général, El Omari.

Mauvaise gestion et démission

Mais aujourd’hui, « c’est le moment opportun pour un éventuel retour sur la scène politique » estime Abdessalam Boutayeb, directeur du Festival du film de Nador. Pour ce militant des droits humains comme pour d’autres proches d’El Omari, le Maroc a besoin d’un homme comme lui, « un vrai démocrate, un homme de gauche ».

« Il a fait des choses qu’un humain ne peut pas faire, avec une énergie inépuisable et beaucoup d’amour. Il mérite de se reposer, mais selon sa femme il a beaucoup de mal à le faire », affirme l’un de ses amis. En apparaissant dans les médias chinois, n’a t-il pas voulu envoyer un message, montrer qu’il était toujours « en place » ?

Reste que sa dernière coopération avec Pékin n’a pas été couronnée de succès. En 2016, alors qu’il était encore président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, il se disait à l’origine du projet de la cité Mohammed VI Tanger-Tech, censé être le fruit d’une coopération sino-marocaine. Les promesses étaient mirobolantes : création de 100 000 emplois, implantation de 200 usines et au moins 10 milliards de dollars d’investissement, le tout porté par BMCE Bank, le groupe chinois Haite et la région. Presque cinq ans plus tard, la fameuse cité est toujours un mirage, et en coulisses beaucoup assurent que tout a capoté à cause de lui. Haite s’est révélé être un colosse aux pieds d’argiles, selon une enquête de TelQuel, tandis que les milliers de mètres carré de terrain foncier alloués au projet sont en fait situés dans une zone inondable.

Une partie du Hirak l’a accusé de « s’être enrichi sur le dos du Rif »

Le mandat d’El Omari à la tête de la région a été passée au crible par la Cour des comptes, qui a relevé de nombreux dysfonctionnements et une mauvaise gestion. Et sa démission pour « raisons de santé » ressemble plutôt à une mise à l’écart. La veille de son départ, la réunion de l’Agence régionale d’exécution des projets (AREP) consacrée au budget de 2019 qu’il présidait avait été boycottée par ses membres, y compris ceux de son parti. « Ilyas El Omari est fait pour diriger un parti politique, pas pour être président de région », le défend Abdessalam Boutayeb.

« Rifain de Rabat »

Mais cet « échec » est un comble pour ce politicien qui a toujours fait du Rif sa chasse gardée. C’est même grâce à cela qu’il a été repéré par le sérail. En 2004, juste après le tremblement de terre d’Al Hoceima, Ilyas El Omari a pris à bras le corps la reconstruction de la ville et des villages alentours. La même année, il s’est également intéressé à l’épineuse question des armes chimiques utilisées par l’Espagne au cours de la Guerre du Rif (1921-1926), ou encore à la reconnaissance de l’identité amazighe.

Autant de thèmes qu’il a utilisés pour se faire connaître et gravir les échelons du pouvoir de façon fulgurante. Après le Hirak du Rif (2016-2018), il était attendu au tournant. L’État comptait sur lui et le PAM pour maîtriser la situation… En vain. Une partie du mouvement de protestation rifain a même conspué El Omari en l’accusant notamment de « s’être enrichi sur le dos du Rif », de n’avoir rien fait pour le développement de sa région, et d’être finalement un « rifain de Rabat ».

Pour ne rien arranger, Saïd Chaou, ex-député PAM et proche parent d’El Omari, a fui le Maroc en 2017 car il était impliqué dans une affaire de trafic de drogue, avant de devenir la figure de proue d’un mouvement rifain séparatiste depuis Amsterdam…