Politique

[Tribune] Après la mort d’Idriss Déby, l’avenir incertain du régime tchadien 

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Par  Cécile Petitdemange

Doctorante à l'EHESS et à l'université de Genève, spécialiste des questions de gouvernance islamique et de lutte contre le terrorisme au Tchad

Obsèques du président tchadien Idriss Déby Itno à N’Djamena, le 23 avril 2021

Obsèques du président tchadien Idriss Déby Itno à N'Djamena, le 23 avril 2021 © Christophe PETIT TESSON / POOL / AFP

La mise en place d’un Conseil militaire de transition ne peut cacher les faiblesses des institutions tchadiennes et les fractures du pays. Et Mahamat Idriss Déby n’est pas son père défunt…

L’annonce officielle du décès du maréchal-président Déby sur le champ de bataille a suivi de quelques heures les résultats de l’élection présidentielle qui le donnait une sixième fois vainqueur… Bizarrerie du destin que cette fin de règne entre urnes et armes, qui résume à elle seule le style de sa gouvernance.

Sa chute rebat-elle pour autant les cartes du jeu politique tchadien ? La première impression est que l’on assiste moins à un bouleversement qu’à une reformulation des rapports de force. Cette transition par le haut permet, à première vue, la reproduction du régime par le déplacement de l’autoritarisme de la figure du père au fils, Mahamat Idriss Déby ou « Mahamat Kaka ». Sans prédire l’avenir bien incertain du paysage politique tchadien, il s’agit plutôt de comprendre le système dont le Conseil militaire de transition (CMT) est l’héritier.

Pacte sécuritaire

Si la fabrication d’un récit décrivant le Tchad comme un « ilot de stabilité dans un océan d’instabilité » relève de la fiction politique, Déby a su l’utiliser pour masquer l’illégitimité croissante de sa gouvernance. Musellement de la société civile, verrouillage quasi total de la scène politique et répression des rebellions avec l’appui français constituent l’envers de cette stabilité pourtant louée à l’international.

Le Tchad est perçu comme un rempart contre le scénario catastrophe d’une expansion islamiste

C’est pourtant sur cette même fiction que se joue la légitimité du CMT auprès des acteurs internationaux, au premier rang desquels Paris. À l’heure actuelle, le Tchad est perçu comme un rempart contre le scénario catastrophe d’une expansion islamiste dans la zone sahélienne qui provoquerait l’augmentation des flux migratoires en direction de l’Europe et, avec eux, son lot de potentiels terroristes.

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves le Drian, ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque le Tchad comme la «  frontière sud de l’Europe ». L’appui de la France démontre encore une fois que sa politique sécuritaire articulée avec le maintien de son pré-carré colonial passe avant toute conditionnalité démocratique.

Solidarités de sang ?

Fin stratège, Déby savait nouer des alliances avec des individus issus de tous les groupes ethniques et de toutes les régions du pays en fonction des enjeux et circonstances du moment. Maître dans l’art de la cooptation-répression, il maintenait un subtil, mais fragile, équilibre au sein de l’État.

Mais la composition ethnique du CMT souligne la rétraction au sein des premiers cercles du pouvoir. Il s’agit moins d’ouvrir l’espace à d’autres acteurs que de sécuriser les positions de l’élite présidentielle et maintenir les jeux d’alliances structurantes qui fondent le pouvoir militaire tchadien.

Le noyau zaghawa est conservé, renforcé par la parenté goran de Mahamat Kaka, qui peut lui assurer la fidélité d’une partie de cette communauté et d’éventuels ralliements alors que les principaux leaders des rebellions actuelles en sont issus. Cependant, les allégeances d’hier ne prédisent en rien les loyautés de demain. La dénonciation du CMT par le général zaghawa Dicko au lendemain de sa prise de pouvoir nous rappelle que les solidarités de sang ne sont pas mécaniques.

Une armée démoralisée

Le président tchadien savait jouer de la figure du rebelle en treillis qui l’avait porté au pouvoir. Les circonstances de sa mort soulignent combien ses statuts de président et de guerrier sont inextricablement liés. Son intronisation en tant que maréchal du Tchad en août 2020 démontre la longue histoire du processus de militarisation du politique. Elle symbolise également la personnification militaire du pouvoir tchadien, au point de confondre l’homme et son armée.

Le fils n’a pas l’aura du père et n’a de légitimité que son nom auprès de l’armée tchadienne

Rappelons les images tournées lors de la contre-offensive « colère de Bohoma » menée contre la secte Boko Haram en avril 2020, digne d’un scénario hollywoodien. Ces mises en scène relèvent d’un répertoire culturel que le président savait manier afin de réenchanter l’imaginaire politique de nombreux Tchadiens, admiratifs des récits et traditions martiales.

Or le fils n’a pas l’aura du père et n’a de légitimité que son nom auprès de l’armée tchadienne. Cette dernière, ethniquement clivée, dotée de moyens inégaux selon les structures, a le moral au plus bas après le décès du premier soldat du Tchad. L’attitude des factions militaires vis-à-vis du CMT reste l’une des grandes inconnues et pèsera certainement dans l’avenir tchadien.

Dérive dynastique

La gouvernance Déby a su acheter les loyautés par un savant mélange de cooptation et de redistribution, permettant l’intégration au sein de l’État de toute une série d’acteurs qui ont aujourd’hui peu d’intérêts à voir le système tomber. « Qui peut me donner plus que ce que Déby m’a donné ? » questionne ainsi un député du parti présidentiel. La dérive dynastique serait alors un moyen simple pour faire perdurer l’État à moindre frais, permettant la reproduction des logiques de patronage et de prévarication au sein même de la classe politique.

Le système Déby a fait de l’organe institutionnel une « coquille vide », moins marquée par le débat pluraliste que par la négociation de compromis clientélistes. À l’Assemblée nationale, considérée comme une simple chambre d’enregistrement, les mandats des députés n’ont pas été renouvelés depuis 2015 et le transfert des pouvoirs de son président, Haroun Kabadi, au CMT dénote son incapacité à incarner un véritable contre-pouvoir.

Les partis d’opposition devront batailler ferme pour espérer avoir voix au chapitre

Affaiblis par la politique répressive du pouvoir Déby, les partis d’opposition, au même titre que le tissu syndical et associatif, devront batailler ferme pour espérer avoir voix au chapitre.

Même si l’argument doit être utilisé avec prudence, le CMT pourrait être tenté d’intégrer au sein de son gouvernement les nouvelles forces politiques du pays, à l’instar du parti des Transformateurs de Succès Masra. Paré d’un vernis inclusif, le Conseil donnerait ainsi une impression de pluralisme, au risque de priver les acteurs politiques de toute possibilité de contestation.

N’Djamena retient son souffle

La longue histoire des rebellions dans le pays souligne les faiblesses de la gouvernance tchadienne, dont l’aveuglement a finalement couté la vie au président. Le recours aux armes relève en partie d’une économie de la débrouille dans un contexte marqué par des inégalités sociales et économiques croissantes. Sentiment de vulnérabilité et désir de vengeance répondent à l’arbitraire et à la répression du pouvoir.

Cependant, les groupes politico-militaires sont en proie à des luttes d’influence factionnelles et à la délicate question des moyens de financement. Le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) et la Coalition militaire (CCMSR, FNDJT, UMDD, et UNC) regroupant les ethnies du nord tchadien apparaissent divisés quant à la question de leur leadership et ne disposent pas d’un programme idéologique fort.

Si tant est qu’ils arrivent ensemble à N’Djamena, les rebelles devront faire preuve de conciliation pour éviter un nouveau février 1979, lorsque N’Djamena avait été le théâtre de terribles affrontements entre factions. Au-delà du nord tchadien où sont positionnés ces rebelles, les frontières tchadiennes, à l’instar de la zone tchado-darfourienne, représentent de potentiels foyers conflictuels qui pourraient faire système.

In fine, la transition annoncée interroge. Le Conseil s’inscrit, a priori, dans les lignes de continuité du système Déby. La France, elle, brille par la constance de son impérialisme. L’opposition civile, prise en étau entre le pouvoir des armes et la realpolitik française, devra peser de tout son poids pour renouer avec cette occasion historique de dialogue politique. Le tableau est sombre, et N’Djamena retient son souffle.

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