Politique

[Série] Barrage de la Renaissance : l’intervention militaire, dernière option pour Sissi ? (3/4)

Réservé aux abonnés | | Par - au Caire
Mis à jour le 30 avril 2021 à 15h15
Le président égyptien Al-Sissi au palais présidentiel du Caire, en 2015

Le président égyptien Al-Sissi au palais présidentiel du Caire, en 2015 © KHALED DESOUKI/AFP

« Le barrage de la discorde » (3/4). L’Égypte envisage de plus en plus sérieusement une opération militaire contre l’Éthiopie pour le contrôle des eaux du Nil. Une question de survie politique pour son président.

C’est le sujet qui monopolise les conversations dans les rues égyptiennes : la perspective d’un conflit pour sauver l’accès à l’eau du Nil et ce qu’il reste de la réputation du pays. Sur les réseaux sociaux, nombre d’internautes partagent une image du dieu Anubis, maître du domaine des morts, accompagnée de cette légende : « Si le niveau du fleuve chute, envoyez tous les soldats du pharaon et ne les laissez pas revenir avant la libération du Nil ».

Ces dernières semaines, la tension a encore grandi à mesure que se précisait le sentiment d’urgence : il ne reste plus que deux mois avant le lancement par l’Éthiopie de la deuxième phase du remplissage du Barrage de la Renaissance. Deux mois pour trouver un accord après dix ans de tergiversations.

« Ligne rouge »

Cette accélération du calendrier explique aussi le ton de plus en plus dur employé par le chef de l’État, Abdel Fattah al-Sissi, qui multiplie avertissements et menaces à destination de l’Éthiopie, mais aussi de la communauté internationale. « L’eau de l’Égypte est une ligne rouge », a-t-il plusieurs fois prévenu, assurant que du côté du Caire, « toutes les options sont sur la table » si les différentes parties n’aboutissent pas rapidement à « un accord contraignant ».

Le message est limpide : pour le maréchal-président, la voie militaire n’est pas un tabou, même si elle doit plonger toute la région dans « un état de déstabilisation inimaginable ».

L’opposition elle-même semble se ranger derrière le chef de l’État. Beaucoup de ses responsables soutiennent par avance toute action que al-Sissi déciderait d’engager, notamment avec le hashtag « Défendez les droits de l’Égypte à l’eau ». Lors d’une conférence organisée en Turquie le 9 avril, les représentants en exil des Frères musulmans se sont dits prêts à mettre de côté leurs différends avec le régime. Quant au farouche opposant Haitham al-Hariri, ancien député de la Coalition 25-30, il affiche la même solidarité sur sa page Facebook : « En tant que citoyen égyptien, je soutiens toute décision qui sauve nos droits historiques et légitimes à l’eau du Nil ».

Lors d’un exercice militaire conjoint, l’Égypte et le Soudan ont simulé des raids aériens

Ancien ministre des Ressources hydriques et de l’Irrigation (de 2009 à 2011), Mohamed Nasreddin Allam juge lui aussi la situation critique : « Si l’Éthiopie lance le remplissage et bloque 18 milliards de m3 cet été, sans accord, les parts d’eau du Nil de l’Égypte et du Soudan passeront totalement sous sa tutelle. Elle sera alors en position de force et pourra imposer ses conditions aux deux pays en aval ».

Le président al-Sissi est bien conscient qu’une fois le remplissage lancé, toute menace ou pression sur Addis-Abeba deviendra inutile. Ce qui explique la fermeté de ses propos lorsqu’il s’est rendu, le 30 mars, sur les bords du canal de Suez pour assister au déblocage du porte-conteneurs Ever Given. « Nous ne menaçons personne », a-t-il affirmé. Tout en avertissant : « Personne n’est à l’abri de nos forces ».

Pression sur al-Sissi

Comme pour donner plus de poids à cette déclaration, le pays a lancé quelques heures après, depuis la base aérienne de Merowe, située le long du fleuve, « Les aigles du Nil II ». Lors de cet exercice militaire conjoint avec le voisin soudanais, des avions de combat ont simulé des raids aériens.

Pour Mohamed Nasreddin Allam, l’enjeu est clair : « L’Égypte ne peut pas attendre que le remplissage ait débuté, car une frappe après le mois de juillet provoquerait des inondations au Soudan ». Faute d’accord rapide, l’option militaire serait donc à ses yeux la seule restante pour empêcher le démarrage du remplissage.

Il s’agit d’empêcher que l’Égypte ne perde la maîtrise de ses réserves en eau et ne devienne vulnérable aux menaces de sécheresse, ce qui placerait al-Sissi sous une pression populaire intolérable. « Le sujet du barrage de l’Éthiopie est devenu une question de survie pour al-Sissi, renchérit Saeid Sadek, professeur égyptien de sociologie politique à l’université d’Helsinki. Si le remplissage démarre en juillet, ce sera un coup porté à l’image de pays fort que l’Égypte se donne dans la région, mais aussi à la crédibilité du président. » Al-Sissi, qui s’appuie sur son aura de leader intransigeant pour museler l’opposition, sait qu’il joue là son avenir politique.

En quête d’alliés

Mais est-il encore temps de trouver une issue diplomatique à la crise ? Paradoxalement, Le Caire pourrait bien se trouver actuellement dans une situation plus favorable qu’il y a quelques années. D’abord parce que le Soudan, initialement aligné sur le projet éthiopien, s’est maintenant rallié à sa position. Ensuite parce que l’Égypte a signé des accords militaires avec l’Ouganda et le Burundi, deux autres pays du Bassin du Nil.

L’Égypte n’aura guère d’options pour survivre. C’est une question de vie ou de mort

Par ailleurs, note Hani Raslan, chercheur au Centre des études politiques et stratégiques (CEPES) d’al-Ahram, « l’Égypte a réussi à montrer à la communauté internationale que sa cause est juste et que sa population est menacée par l’intransigeance de l’Éthiopie ».

« Depuis plus de dix ans, le pays est engagé, avec grande patience, dans des négociations et il a affiché une certaine flexibilité pour trouver un accord. Il a demandé la médiation des États-Unis, de la Banque mondiale et de l’Union africaine. Il est même allée au Conseil de sécurité de l’ONU. C’est Addis-Abeba qui est intransigeante et veut contrôler “le robinet du Nil” », poursuit le chercheur.

Les dirigeants égyptiens continuent d’ailleurs à rechercher des alliés. Le 12 avril, le président al-Sissi a ainsi rappelé au ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, à quel point l’accès aux eaux du Nil est pour son pays une question de sécurité nationale. Le lendemain, c’est le chef de la diplomatie égyptienne, Sameh Choukri, qui évoquait lors d’une conversation téléphonique avec le secrétaire général des Nations unies, António Gutteres, la gravité d’une éventuelle décision unilatérale de remplissage du barrage et les effets de l’intransigeance éthiopienne sur la sécurité dans la région.

Ainsi, il ne sera pas dit que Le Caire n’aura pas tenté jusqu’au bout de résoudre pacifiquement le conflit. « Personne ne veut l’action militaire, conclut Hani Raslan. Mais, l’Égypte n’aura guère d’options pour survivre. C’est une question de vie ou de mort. »

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